« Le monde que nous voulons »

La déclaration d’introduction au Congrès de Nantes
Année 2004 - Revue n°410-411

« Le monde que nous voulons, cette formule traduit notre logique syndicale : promouvoir de réelles transformations sans nous cantonner à l’énoncé des refus. Pourtant, la tentation en serait grande tant la situation du monde, les inégalités et les injustices qui la caractérisent, les comportements cyniques ou égoïstes qui l’influencent sont aujourd’hui source de contestation. Si nous participons activement à la mise en évidence et à la dénonciation de toutes les imperfections de la mondialisation, nous ne perdons pas de vue pour autant que notre responsabilité d’organisation syndicale engagée depuis toujours dans une vision internationale solidaire, nous impose de dépasser ce stade. Notre volonté aujourd’hui, c’est de construire une action syndicale à l’échelle transnationale, celle dans laquelle s’inscrivent désormais les économies comme les sociétés, la production de biens et leur consommation, les références sociales aussi bien que culturelles.

A Porto Alegre, avec le mouvement syndical international et un large éventail de forces émanant des sociétés civiles du monde entier, nous avons participé à des forums et à des manifestations où progresse l’idée que la mondialisation doit être régulée. Nous avons réfléchi aux leviers nouveaux du syndicalisme dans l’entreprise en nous intéressant aux mécanismes de constitution de son capital et aux conditions dans lesquelles nous pouvions l’influencer dans le sens de la prise en compte des intérêts des salariés.

Nous avons donc déjà fait beaucoup. Pourtant, aujourd’hui, la montée d’un débat public dépressif renforce notre conviction que nos sociétés ont plus besoin encore que, forts de nos traditions et de nos valeurs, nous nous employions à ouvrir un vaste espace d’appropriation et de construction sociale de la mondialisation.

Nous savons aujourd’hui que l’objectif n’est pas de descendre du train de la mondialisation pour se réfugier dans un coin de nostalgie protégée. Notre objectif est, avec d’autres, de conduire le train de la mondialisation, de l’engager sur les rails du progrès pour en partager équitablement les bénéfices.

Notre voie à nous s’inscrit dans notre volonté de nous approprier socialement les évolutions économiques, d’établir le rapport de forces pour utiliser les bons leviers, de créer les opportunités d’action à tous les niveaux où nous sommes engagés.

Dans les institutions internationales en pesant sur un infléchissement de leur action. Leur éclatement ne préfigure pas le gouvernement mondial dont on a besoin aujourd’hui. Il contribue au contraire au sentiment d’être sur un bateau ivre, en pleine tempête. Nous savons, en particulier, combien les injonctions aveugles et l’obstination idéologique du FMI ont conduit à des pertes inacceptables de souveraineté économique de régions entières du globe. L’usure de cette institution, sa mise sous la coupe du droit de veto des USA ont participé largement au désordre de l’Asie, à l’effondrement de l’Afrique, à la stagnation de l’Amérique latine, sans parler de la Russie ou des PECOS. Les remèdes de cheval prodigués à leur économie ont laissé des traces durables dans le développement de leurs populations. Bien sûr, les institutions multilatérales ne sont pas responsables de tous les maux : la corruption des élites, le détournement des richesses au bénéfice de telle ou telle nomenclature, la persistance de conflits locaux – parfois sanglants –, l’incapacité collective à stabiliser un pacte démocratique, tout cela n’est pas le fait des institutions multilatérales. Celles-ci servent même trop souvent de boucs émissaires à des dirigeants qui préfèrent souvent aller chercher dehors, à l’extérieur, les causes de leurs malheurs. Reste que des institutions multilatérales, comme le FMI, n’arrangent rien, voire aggravent les handicaps. Une prise de conscience naît sur ces questions que le mouvement syndical international n’a eu de cesse de mettre en évidence.

La nécessité de mesures qui n’étranglent pas les populations sera-t-elle enfin mise en balance avec le dogmatisme budgétaire ou monétaire ? On doit le souhaiter.

La coordination FMI/Banque mondiale avec l’OIT, l’inscription de préoccupations sociales dans les normes commerciales mondiales, un travail commun OIT/OMC s’imposent. Il est aussi essentiel que les institutions internationales adoptent des procédures plus transparentes et qu’elles acceptent le regard public sur leurs décisions, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Elles doivent rendre compte, par des moyens appropriés, de la façon dont elles exercent leur action devant les citoyens, pas seulement devant un collège de pays riches. C’est une demande forte de l’opinion publique mondiale en formation. Elle s’adresse d’abord à nos gouvernements peu allants en cette matière.

Elles doivent aussi, face à des peuples désormais convaincus, expérience faite, de leur interdépendance, devenir des points d’appui d’une dimension solidaire.

Cette dimension solidaire, c’est avant tout l’action contre la dégradation des biens communs dont souffre une fraction grandissante de l’humanité. Santé et médicaments, hygiène, eau potable, environnement acceptable, nourriture suffisante et saine, éducation accessible et de qualité, droit de s’organiser, de revendiquer, de se syndiquer… autant de biens qui sont, aujourd’hui, les conditions d’une dignité humaine effective et qui, pourtant, sont inaccessibles ou sans cesse violés tant l’environnement démocratique reste une utopie pour des populations entières.

Ces biens communs constituent nos objectifs partagés. Nous les atteindrons en renforçant l’action concertée du mouvement syndical international. Celle que nous menons avec la CISL dans des campagnes pour la promotion de ces objectifs, dans des actions de solidarité concrète avec ses organisations membres, dans des rassemblements mondiaux où la dimension sociale requiert une affirmation syndicale forte. Celle que nous menons avec la CES tant nous savons que le monde que nous voulons passe par l’ancrage et le renforcement de l’Europe que nous voulons. Celle que nous menons avec les ONG et les mouvements associatifs qui partagent nos objectifs. Celle que nous menons et devons amplifier dans les entreprises, en particulier les multinationales pour qu’elles s’imposent les mêmes obligations partout dans le monde, pour qu’elles s’engagent à être vecteurs de développement et pas de prédation.

Ces biens communs dont nous défendons l’accès pour tous dans les pays développés, il nous faut trouver les voies et moyens d’en promouvoir l’existence dans les autres pays. Nous voulons que tous aient une chance d’accéder au développement.

Nous voulons un monde plus équitable et solidaire. Si la globalisation, c’est ce processus d’intégration progressive des économies, des sociétés et dans une certaine mesure des cultures, elle continuera de produire toujours plus d’interdépendance. Ce que nous voulons, ce n’est pas interrompre ce processus, mais passer d’un régime d’interdépendance subi à un régime de solidarité choisi. Passer du partage des risques à la redistribution des bénéfices, d’une économie dominée par l’idolâtrie du marché à une économie de partenaires soucieux des impacts sociaux. Au fond, c’est bien de placer cette globalisation sous le signe du développement durable qu’il s’agit, c’est-à-dire l’inscrire dans la recherche du meilleur équilibre entre croissance économique, responsabilité sociale et protectrice de l’environnement, étant entendu que des institutions démocratiques fiables et stables sont le meilleur moyen d’y parvenir. »

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