ARTICULER LES TEMPS ET L’EGALITE PROFESSIONNELLE

Année 2002 - Revue n°398

Un certain nombre de réformes qui ont vu le jour ces dernières années sont éminemment corrélées : RTT, égalité professionnelle, bureaux des temps,… doivent en effet être pensés comme un ensemble afin d’aboutir concrètement à des changements dans les conditions de vie des salarié(e)s. L'article de Georgette Ximenes, déléguée Femmes CFDT, propose une lecture syndicale de ces questions.

Tenir compte des réalités, être en prise avec ce qui se passe sur le terrain, mais aussi anticiper, écouter, analyser pour agir : c’est en adoptant ce mode de réflexion que l’acteur syndical trouve sa juste place et son efficacité.

Aujourd’hui, la question de l’articulation des temps sociaux et plus souvent celle des temps de vie familiale et vie professionnelle sont à la croisée des aspirations individuelles et des choix de société. L’idée selon laquelle disponibilité totale et efficacité ne seraient plus corrélées, commence à faire son chemin.

Le constat

Le constat social tacite qui existait entre les hommes et les femmes séparait la sphère privée familiale, à l’intérieur de laquelle les femmes avaient une activité "invisible" non rémunérée et qui échappait aux réalités économiques du pays, de la sphère publique dans laquelle les hommes exercent une activité économique.

A partir des années 70, avec l’entrée massive des femmes dans le salariat, ce contrat a volé en éclats et n’a pas vraiment été remplacé. Toutefois, il y a, en France, une tradition d’intervention de l’Etat pour protéger la mère au travail (cf. lois protectrices du début du siècle) et pour protéger l’enfance afin de préserver la capacité démographique des familles. En échange de cette contribution à la Nation, des aides substantielles et diversifiées ont été apportées aux parents pour ajuster travail et vie familiale : équipements collectifs sous forme de crèches, de garderies pour la petite enfance et surtout écoles maternelles très fréquentées par les enfants de 3 à 6 ans ; congés de maternité rémunérés et droits aux congés parentaux, éventuellement assortis d’une allocation parentale d’éducation à partir du 2ème enfant.

Cette dernière mesure a constitué, dans la réalité, une incitation au retrait de l’activité professionnelle pour les mères peu qualifiées.

L’activité professionnelle des femmes n’a eu que très peu d’incidence sur le partage des tâches domestiques. Une enquête de mars 1999, réalisée par le CNRS et l’Université de Paris I, auprès de 1000 personnes, évalue pour la première fois, le temps passé auprès des enfants par les parents. Contrairement au discours sur les "nouveaux pères", les mères consacrent 2 fois plus de temps que les pères à leurs enfants. Ce temps est en moyenne, par semaine de 12 h 41 pour les pères vivant en couple, et de 25 h 37 pour les mères. Les femmes assurent encore aujourd’hui 80 % du travail domestique "quotidien" : courses, cuisine, vaisselle, linge, soins matériels aux enfants. De 1985 à 1998, les hommes ont accompli 10 minutes de tâches domestiques en plus.

Dans cette enquête, deux données sont à relever : le peu de temps consacré à l’aide aux devoirs (6 % du temps consacré aux enfants par les hommes, 10 % pour les femmes) et l’importance du temps requis pour les adolescents.

Le rapport précise que "la mise en place de meilleurs systèmes de garde d’enfants ne suffira pas… Il faut penser l’égalité des conditions de travail et mener une politique de rééquilibrage des charges domestiques et parentales dans les familles. Sinon on n’avancera pas dans l’égalité professionnelle entre hommes et femmes".

Dès lors se trouve posée, pour les femmes, la question du rapport au temps. Plus précisément, les femmes, sur qui repose encore une très grande partie des tâches familiales et domestiques vivent quotidiennement un combat contre le temps, ceci d’autant plus qu’elles sont jeunes, ayant une activité professionnelle prenante et des enfants en bas âge.

Selon une conclusion de la délégation PME de la CFDT alors que seulement 28 % des délégués du personnel, toutes organisations syndicales confondues, sont des femmes, elles sont 45 % de mandatés CFDT sur la RTT dans les petites entreprises. La question du temps au travail est importante pour les femmes.

Une enquête réalisée en zone urbaine dans la région Poitou-Charentes pour un colloque "temps des villes, temps des femmes", qui s’est tenu le 18 mai 2000 à Poitiers et organisé par le secrétariat d’Etat aux droits des femmes, confirme la problématique du temps des femmes à savoir la nécessaire conciliation du temps professionnel et du temps familial.

Sur 800 femmes urbaines interrogées, une active sur deux connaît des horaires dits "atypiques" :

  • 50 % travaillent en soirée, après 18 heures dont 37 % régulièrement et 13 % occasionnellement,
  • 43 % travaillent le week-end dont 34 % régulièrement,
  • 24 % ont des horaires fractionnés avec des interruptions de plus de 2 heures dans une journée dont 17 % régulièrement,
  • 13 % travaillent de nuit dont 7 % régulièrement.

Dans l’enquête, les femmes de moins de 40 ans ayant plusieurs enfants, petits ou en bas âge et non scolarisés, occupent plus souvent des postes à temps partiel. Leur taux de chômage est également supérieur dans cette catégorie. En revanche, les femmes de plus de 40 ans ayant des enfants plus autonomes travaillent plus souvent à temps complet sur une semaine de 5 jours. Les jeunes femmes de moins de 30 ans, sans enfant à charge connaissent davantage que les autres, des horaires "atypiques".

Dans les suggestions et améliorations proposées par les femmes qui ont répondu à cette enquête, sont notés dans l’ordre décroissant :

  • une amélioration du fonctionnement des services et des équipements urbains,
  • une amélioration des services à domicile,
  • un développement des structures d’accueil des enfants,
  • un accès facilité dans les commerces (horaires élargis, livraisons à domicile),
  • un accès facilité dans les services de santé (respect des horaires, réduction de l’attente).

Mais le plus grand nombre de réponses concerne en premier lieu l’organisation de la vie professionnelle. Alors que les plus fortes contraintes exprimées intéressent les temps familiaux, c’est sur le temps professionnel avant tout que les femmes formulent des attentes d’amélioration : horaires réguliers, horaires aménageables, réduction du temps de travail, sont les réponses qui reviennent le plus souvent.

L’implication de l’acteur syndical

Pour la CFDT, le thème de l’articulation des temps doit trouver sa place dans l’action syndicale, dans les négociations d’entreprises et de branches, afin d’approfondir, au-delà de la simple invocation, les questions posées par les contraintes que crée la reconnaissance de l’identité parentale des salariés.

Parmi les effets positifs de la RTT figure celui du temps parental et personnel retrouvé et un sentiment plutôt positif quant aux retentissements de la réduction du temps de travail sur la vie privée (68 % des salariés trouvent que les 35 heures améliorent la vie, ces salariés sont, majoritairement, parents d’enfants de moins de 12 ans, et majoritairement des cadres).

Mais, effets tout aussi évidents de cette nouvelle organisation du travail : la désynchronisation du temps et une porosité croissante entre le temps du travail et celui du hors travail. Ces derniers étant perçus différemment selon l’âge, le sexe, la situation familiale, le statut d’emploi des salariés.

L’impérieuse nécessité pour une société de se renouveler, les aspirations nouvelles des jeunes salarié(e)s, l’incontournable féminisation du salariat, donnent une importance accrue à la prise en compte de l’interface du privé et du professionnel par les partenaires sociaux.

Pour la CFDT, c’est en ancrant ces constats dans une dimension territoriale, en les liant aux besoins des salarié(e)s, qu’il convient d’agir autour de deux principes :

  • Rendre les individus maîtres et gestionnaires de leurs temps en leur permettant d’accentuer leur part de temps choisi et de voir mieux respecté leur rythme temporel.
  • Recréer du collectif (à la fois de socialisation et de droits nouveaux) qui puisse se décliner individuellement.

Quatre enjeux syndicaux autour de la question des temps sociaux :

  • L’importance de l’articulation des temps au regard de l’égalité professionnelle. C’est en amont de cette dernière que doit être posée, dans l’entreprise, la régulation entre travail, individu et famille pour une responsabilité partagée.
  • La nécessité d’identifier et de valoriser les raisons d’une prise en compte de ce sujet dans le dialogue social, pour convaincre les acteurs. D’individuelle et de privée, cette articulation revêt maintenant une dimension sur laquelle il convient d’accrocher des moyens et une réflexion collective.
  • L’obligation, s’agissant d’un travail d’élaboration, de considérer également la situation des entreprises ne disposant pas d’institutions représentatives du personnel, pour faire accéder l’ensemble des salariés à des formules adaptées.
  • La nécessaire participation des acteurs des entreprises aux bureaux du temps prévus, pour les villes de plus de 50000 habitants, par le projet de loi sur la démocratie de proximité. La logique de l’harmonisation temporelle au niveau des territoires, doit intégrer les impératifs du monde du travail. Il s’agit là de concertation et de partenariat nouveaux dans lesquels les questions soulevées par les femmes dans le monde du travail ont aussi à être posées.

Les négociations de suivi des accords RTT, celles sur l’égalité professionnelle, en application de la loi du 9 mai 2001, offrent des contextes favorables pour que les négociateurs et les négociatrices chaussent à cette occasion les lunettes de l’articulation des temps. De même, le travail des comités d’entreprises sur ce sujet est déterminant. L’habitude syndicale des comités d’entreprises, leurs domaines traditionnels d’implication, sont à interroger pour que la question de l’articulation des temps devienne un champ d’intervention plus important pour ces institutions.

La CFDT, consciente de ses responsabilités, a engagé une réflexion sur ces préoccupations qui étaient jusqu’alors arrêtées à la porte de l’entreprise.

Les équipes syndicales sont interpellées pour intégrer la dimension de l’articulation des temps sociaux dans les négociations de suivi de L’ARTT, dans les conseils de développement de Pays, lors des négociations annuelles obligatoires, et dans toutes les instances où cette problématique trouve sa place.

Partager