Articuler vie familiale et vie professionnelle

L’Europe plurielle
Année 2004 - Revue n°408

L’enjeu de l’articulation entre vie professionnelle et familiale est depuis plus de dix ans un des éléments importants de la politique européenne. Il faut d’ailleurs noter que les directives et recommandations ont souvent été précédées d’accords entre les partenaires sociaux européens. Citons les accords sur le temps partiel, le congé parental, la garde d’enfants, la résolution de juin 2000 sur la participation équilibrée des hommes et des femmes à la vie professionnelle et familiale ou encore la résolution du Conseil de l’Union européenne introduisant des indicateurs de suivi sur l’articulation de la vie familiale et professionnelle en novembre 2000. Enfin, les différents programmes d’action communautaires en faveur de l’égalité des chances ou encore l’une des lignes directrices des plans d’action pour l’emploi portent explicitement sur le thème de la « conciliation ». Ainsi, un objectif chiffré sur le nombre de places d’accueil des jeunes enfants devra être affiché… Si ces mesures paraissent importantes, notamment pour les pays où l’activité des femmes est faible, le bilan que l’on peut observer sur une décennie est loin d’être aussi positif.

Nous avons ainsi procédé à un tour d’horizon des dispositifs publics développés en Europe, autour de deux axes principaux : le temps offert aux salarié-e-s (réduction du temps individuelle, collective ou sous forme de congés longs) et les services à la personne (ici seulement l’accueil des enfants).

Du temps pour « concilier » et/ou…

Même si cela n’a pas été central dans les débats sur les 35 heures en France, la Loi Aubry II a introduit un lien entre réduction du temps de travail et égalité et une volonté de favoriser dans les accords une meilleure prise en compte des contraintes familiales des salarié-e-s dans les choix d’horaires. Les accords signés ont rarement suivi cette piste, syndicats et direction d’entreprises étant peu sensibilisés à cette dimension. Cette démarche de réduction collective a été d’ailleurs très peu empruntée en Europe. Seul le Danemark, suite à des conflits sociaux, a accordé des jours de repos, au nom de la famille, sous forme de réduction collective du temps de travail.

Le temps partiel a été souvent considéré comme la forme la plus adaptée d’une meilleure articulation individuelle des temps. Dans certains pays du Nord de l’Europe et surtout aux Pays-Bas (où il représente plus de 70 % de l’emploi féminin), le temps partiel est devenu la norme de l’emploi féminin. Dans ce dernier pays, les femmes sont entrées beaucoup plus tardivement qu’en France dans le monde du travail et l’ont fait d’abord à temps partiel. Car pour elles, soutenues par les courants féministes et les syndicats, le temps partiel était leur façon de mieux articuler vie familiale et vie professionnelle. Rappelons qu’il s’agit de milieux où le modèle « familialiste » est encore très prégnant, où les mères jouent un rôle central auprès du petit enfant. Même si elles aspirent à un modèle professionnel de « double temps court », pour les femmes comme pour les hommes, il s’agit pour le moment plutôt du modèle « d’un revenu et demi ». L’autonomie des femmes hollandaises en termes salariaux est donc relative. Mais dans ce pays, une nouvelle loi très novatrice prévoit que tout individu puisse justement allonger ou réduire son temps de travail en fonction de ses besoins – sauf contrainte économique de l’entreprise.

C’est une avancée importante, qui n’existe pas en France, où le temps partiel dans le secteur privé est bien souvent irréversible. Soulignons cependant que le temps partiel est loin d’être la meilleure réponse pour articuler les temps de vie et mener à bien l’égalité tant au travail que hors travail. Au Danemark, par exemple, le nombre de femmes à temps partiel a énormément chuté alors qu’il était très élevé, les femmes recherchant de plus en plus une carrière à temps complet. On sait également qu’en France le recours au temps partiel dans certains secteurs d’activité (commerce, nettoyage) est contraint et totalement incompatible avec l’idée d’articuler les temps de vie, vu les horaires atypiques proposés.

Une autre dimension du temps offert aux parents prend la forme des congés. Suite à une directive européenne, tout parent salarié a droit au minimum à six mois de congé non rémunéré pour chaque naissance d’enfant. Notre tour d’horizon révèle une grande diversité dans les dispositifs européens en fonction de deux critères : la durée de ces congés et leur éventuelle rémunération. Le congé parental varie de 13-14 semaines au Royaume-Uni et en Irlande, jusqu’à 3 ans en Allemagne, Espagne, France et Portugal. De plus, il n’est pas rémunéré dans les deux premiers pays cités et en Espagne ; faiblement (sous forme de d’allocation fixe et sous certaines conditions, en fonction du nombre d’enfants, comme en France avec l’Allocation Parentale d’Education (APE) ou encore en Allemagne, Autriche et Belgique) ; enfin, de façon plus conséquente en Suède surtout, au Danemark, en Finlande et au Luxembourg (en % des salaires antérieurs).

Mais dans la plupart des cas, le congé parental reste très féminisé, autour de 90 % à l’exception des Pays-Bas et de la Finlande (68 %). Mais ici, il convient d’observer la durée du congé que prennent ces pères : ainsi en Suède, 80 % des pères prennent le fameux « mois du père », mais environ 30 % seulement vont au delà, malgré une garantie de maintien de 80 % du salaire antérieur. De plus en plus d’Etats mettent d’ailleurs en place des mesures incitatives pour les pères. On connaît depuis longtemps le principe suédois introduit depuis 1995 (ce mois est perdu pour le ménage, s’il n’est pas pris par le père). Dans d’autres pays, comme l’Autriche et tout récemment l’Italie, ce congé s’allonge si une partie est prise par le père. Enfin, cas totalement différent, l’Espagne, où c’est une partie du congé maternité lui-même qui peut être pris par le père (10 semaines sur les 16). La France, quant à elle, a introduit un congé de paternité d’une durée désormais de 14 jours rémunérés jusqu’au plafond de la Sécurité sociale (ce qui pénalise les cadres). Cette mesure vieille d’à peine un an a fait l’objet d’un véritable engouement, ce qui montre bien que ces questions sont en voie d’évolution.

Quoiqu’il en soit, ces mesures n’atteignent pas l’efficacité attendue. Prendre un congé parental reste le fait des femmes, du fait du poids des traditions culturelles sur les rôles familiaux et des obstacles venant des entreprises, pas toujours favorables à ce type de mesures pour les pères. Au delà du problème de la rémunération, cette distanciation à l’emploi, y compris avec des garanties individuelles, explique largement le faible nombre de pères impliqués dans ces formules. Pour eux, l’identité au travail reste centrale, tout comme pour de nombreuses femmes, notamment cadres. Comment en effet poursuivre une véritable carrière après une interruption complète de plus d’un an ? De ce fait, ces dispositifs peuvent contribuer à la segmentation du marché du travail, au renforcement des inégalités sociales – y compris parmi les femmes, comme dans le cas français où l’APE, d’un montant d’environ 460 euros, a été « choisi » par de nombreuses femmes en situation précaire et dont le retour en emploi est problématique.

… des services collectifs ?

Le développement des modes d’accueil collectifs pour les enfants est une réponse plus adaptée à une meilleure articulation entre vie familiale et professionnelle pour tous. Malheureusement, les données disponibles sont loin d’être homogènes et complètes (selon les pays, l’âge retenu pour les enfants et les modalités d’accueil diffèrent).

On constate néanmoins que si des progrès significatifs ont été accomplis en matière de mode d’accueil, il s’agit surtout des enfants de 3 à 6 ans et nettement moins des 0-3 ans. Seuls quatre pays (Suède, Finlande, Danemark et France) accueillent plus d’un tiers des petits enfants (encore faudrait-il ici séparer les 0-1 an des 1 à 3 ans, car pour la toute petite enfance, on sait que les gardes collectives sont très peu développées). Le Danemark (55 %) et la France (41 %, dont 9 % en crèches et 32 % en maternelle dès 2 ans) dépassent ces seuils. Ailleurs, en réalité, les familles assument la garde du tout petit enfant, au mieux, à travers le congé parental (Autriche et Allemagne). Rares sont les Etats qui diversifient ces modalités d’accueil et offrent simultanément le choix de congés ou d’accueils collectifs pour les tout-petits.

En revanche, neuf pays accueillent en collectivité 90 % des enfants de 3 à 6 ans. Cela coïncide avec l’arrivée à échéance des congés parentaux longs et le développement d’une pré-scolarisation. Deux questions restent cependant entières : l’amplitude des horaires scolaires est globalement faible (autour de 4-5 heures par jour) ainsi que la prise en charge en dehors de ces horaires habituels. Le recours au temps partiel pour l’un des parents, à des entraides familiales ou la nécessité de faire appel à d’autres modes de garde individuels complémentaires s’imposent, pour celles et ceux qui souhaiteraient avoir une véritable carrière à temps plein… Se pose alors le problème de la qualité de ces services, du bien-être des enfants (parfois à l’extérieur de leur domicile pendant de très longues journées et passant jusqu’à trois ou quatre modes d’accueil différents par jour).

Enfin, l’amélioration des services passe également par leurs organisations spatio-temporelles. Les expériences italiennes en matière des temps de la ville illustrent parfaitement cette démarche. Les élues italiennes ont suggéré de mettre en œuvre des mesures concrètes pour réfléchir au mieux à l’organisation des temps au niveau d’une ville, voire d’un quartier. A travers des bureaux des temps, il s’agit de mieux coordonner les horaires des services (administration, écoles…), des transports, des commerces mais aussi des entreprises, pour que l’ensemble de ces services soient un peu plus adaptés aux besoins des familles. Peut-être que les entreprises pourraient réfléchir autrement à l’organisation de leurs horaires et mieux prendre en compte leur environnement et le fait que leurs salarié-e-s ne sont justement pas que des salariés, mais aussi parfois des parents. Cette démarche est instituée dans plus de 100 villes italiennes et commence aussi à se développer en France et dans d’autres pays d’Europe1. L’égalité en Italie était l’entrée principale de cette démarche : « les femmes changent le temps », disaient-elles, et les choses ont concrètement évolué dans ce sens.

Ces quelques indicateurs révèlent une certaine convergence dans ces modèles européens, mais aussi d’importantes différences. Chaque pays est marqué par des systèmes spécifiques, par une histoire propre en matière de régimes économiques et politiques, de régimes d’emploi, de protection sociale, selon la place accordée à la famille et à l’enfant, mais aussi en termes de représentation sur le travail, les rôles sociaux et l’égalité professionnelle. Autrement dit, des modalités d’agencements différentes apparaissent entre Travail, Famille, Etat, Marché et Société civile, qui définissent des « contrats entre les genres » bien différenciés2. En simplifiant, certaines variables créent les conditions plus ou moins favorables à l’articulation travail – famille, au regard de l’égalité : il s’agit du niveau d’activité des femmes et du rôle du temps partiel, du degré d’intervention publique dans le domaine du care, des politiques des entreprises en matière d’égalité et de la nature des relations professionnelles et du dialogue social ; enfin, de l’implication des pères dans la sphère domestique.

Dans les pays où l’activité des femmes est importante (Suède, Danemark, en partie la Finlande), on est en présence d’une intervention publique forte, favorable à la mise en place de congés rémunérés mais aussi de structures collectives importantes pour l’ensemble des personnes dépendantes (enfants et personnes âgées). Le temps partiel (sauf en Finlande), socialement mieux protégé, favorise aussi cette articulation, même s’il est surtout féminin. Le rôle des pères y est plus valorisé et les politiques favorables à la famille se sont développées au sein des entreprises, du fait de l’implication de tous les partenaires sociaux.

Dans de nombreux pays intermédiaires (d’Europe de l’Ouest et du Portugal) les taux d’activité féminins sont parfois élevés mais les structures collectives sont moins développées, les congés moins incitatifs, la place des pères peu ou pas affirmée ; les partenaires sociaux sont peu ou pas impliqués sur ces thématiques. C’est essentiellement sur les femmes que repose toute la question de l’articulation des temps…

Dans d’autres pays encore, les taux d’activité féminins élevés ne s’accompagnent pas d’une intervention publique importante et reposent principalement sur le temps partiel et la prise en charge de tous ces besoins par la famille, principalement par les femmes (Royaume-Uni, Irlande et en partie les Pays-Bas).

Enfin, dans un dernier groupe de pays, essentiellement du Sud à l’exception du Portugal, les taux d’activité restent nettement moins élevés, du fait de l’absence ou presque de toutes formes de prise en charge publique en matière de care, de développement du temps partiel ou des congés, ce qui s’accompagne d’ailleurs d’une chute spectaculaire des taux de fécondité… Mais ce classement ne doit pas nous tromper : s’il est peut-être plus facile d’être reconnue dans un pays nordique, des inégalités y persistent encore, comme la difficulté d’accéder aux postes à haute responsabilité ou encore une prise de congés parentaux et de temps partiel qui reste le fait majoritaire des mères et non des pères, malgré les mesures incitatives… Bref, si l’égalité de droit s’affirme de plus en plus, l’égalité réelle – dans et hors la sphère professionnelle – reste toujours à réaliser, et ce dans tous les pays de l’Europe.

1 : Cf.J.Y. Boulin et U. Muckenberger, La Ville à mille temps, Editions de l’Aube, 2002.

2 : M.T. Letablier, “L’égalité entre les sexes, un enjeu européen”, Quatre pages du CEE, n°46, 2001. Voir aussi A. Fouquet, A. Gauvin, et M.T. Letablier, “Des contrats sociaux entre les sexes différents selon les pays de l’UE”, CAE, Egalité entre femmes et hommes : aspects économiques, La documentation française, 1999.

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