Cultures de la mobilité

Un panorama européen
Année 2005 - Revue n°417

2006 sera l’année européenne de la mobilité ; mais qu’en est-il des différentes cultures nationales ? Nous avons interrogé sur ce sujet quelques-uns de nos camarades européens, membres comme nous du réseau Mobil-net. Trois questions leur étaient posées. La mobilité fait-elle partie de votre culture professionnelle ? Quels sont, dans votre pays, les principaux obstacles à la mobilité trans-européenne ? Pourriez-vous donner un exemple de coopération syndicale transfrontalière au sein de l’Europe ?

Autriche Gerald Musger Österreichischen Gewerkschaftsbundes - Gewerkschaft der Privatangestellten (Fédération du secteur privé)

Hongrie Gabor Szabo Felsõoktatási Dolgozók Szakszervezetének (Fédération de l’enseignement public)

Nous n’avons qu’une faible tradition de mobilité. Cette nouvelle culture se développe actuellement dans le secteur privé, mais dans le public les affectations et les postes sont généralement stables. En revanche, on assiste aujourd’hui à une migration des cerveaux, médecins, scientifiques ou ingénieurs qui partent vers l’Ouest… mais d’autres arrivent chez nous, venus de l’Est !

Le principal obstacle à la mobilité, c’est la précarité des contrats offerts en Europe occidentale.

En matière de coopération, on peut citer l’accord d’aide mutuelle que nous avons signé avec les syndicats autrichiens pour défendre nos adhérents.

Pologne Robert Szewczyk NSZZ Solidarnosc

La mobilité ne fait guère partie de nos traditions. Les Polonais n’ont pas l’habitude de missions professionnelles à l’étranger, et nos entreprises sont à échelle nationale. On peut noter pourtant le développement ces dernières années d’une mobilité intérieure, en direction de Varsovie, qui s’affirme de plus en plus nettement comme le principal pôle économique du pays. Par ailleurs, depuis le 1er mai, un certain nombre de Polonais sont partis chercher du travail dans les pays européens où le marché du travail est favorable, comme le Royaume-Uni ou l’Irlande. Mais ce sont là des aventures individuelles, plus qu’une culture professionnelle de mobilité.

Les obstacles ? Les dernières années ont montré que les Polonais qui tentaient l’expérience préféraient le faire sur une base légale, et l’intégration de la Pologne à l’Union européenne n’a pas encore levé tous les obstacles à la libre circulation des travailleurs. On peut donc parler de barrières juridiques.

Pour ce qui est de la coopération syndicale, nous avons des liens historiques avec nombres de syndicats européens, et nous les maintenons. Cela nous permet de travailler plus efficacement sur des sujets précis, comme nous l’avons fait récemment avec le Trade Union Congress britannique (TUC) sur les questions de migrations.

Danemark Peter Lyngse CLP-Kommunikation og Sprog (Union des cadres de la communication)

La mobilité est l’une des valeurs clés de notre syndicat, ce qui correspond à une culture professionnelle où il est essentiel dans sa formation d’avoir travaillé à l’étranger. Par ailleurs, vous savez que le Danemark a développé la formule de la flexisécurité, et dans ce cadre nous pouvons être obligés de prendre un travail à l’autre bout du pays si nous ne voulons pas perdre nos indemnisations. Mais notre pays n’est pas si grand…

Les obstacles à la mobilité, je les verrais plutôt du côté de l’information – de la quantité d’information dont on a besoin pour bouger, et de la difficulté fréquente à les obtenir. Il est facile, avec internet, de déposer une candidature pour un poste à l’étranger ; mais quand il s’agit de se renseigner sur le contrat, le salaire, les impôts, les conditions de logement… ce n’est plus la même chose ! Cela sera très simple si vous travaillez pour une grande entreprise qui s’occupera de tout, simple aussi pour un jeune qui peut prendre le risque de se lancer seul, mais beaucoup plus compliqué pour quelqu’un qui a charge de famille.

Puisque l’on parle de coopération intersyndicale, Mobil-Net me semble dès lors un bon exemple de ce que nous pouvons faire si nous voulons sécuriser ce type de parcours.

Finlande Ritta Vierros Tekniikan Akateemisten Liitto (Union des techniciens et diplômés)

On ne saurait parler d’une culture partagée de la mobilité, mais en revanche c’est une expérience relativement commune dans certains secteurs, pour certaines catégories de cadres… et pour une durée relativement limitée. Par exemple, les informaticiens passent fréquemment deux ou trois ans dans un pays étranger, dans l’Union, aux Etats-Unis ou en Chine.

Les obstacles, ce sont les risques, les aspects familiaux, la barrière de la langue. C’est aussi, plus simplement, que nous n’avons pas forcément besoin de bouger, et que le marché du travail à l’étranger n’est bien souvent pas meilleur que chez nous.

Nous avons travaillé au sein du monde nordique à établir une sorte de passeport syndical, une carte d’adhérent invité : un adhérent de mon syndicat pourra bénéficier des services liés à l’adhésion en Suède ou en Norvège. Je vous rappelle que chez nous, la plupart des services sociaux (couverture chômage, etc.) est liée à l’appartenance à un syndicat. Cette carte d’adhérent invité est valide un an ou deux, ensuite on demande aux salariés de prendre une carte dans un syndicat local.

Finlande Sari Vaittinen Toimihenkilöunioni

La mobilité ne fait pas vraiment partie de notre culture professionnelle. Quand ils travaillent à l’étranger, la plupart du temps, nos adhérents le font dans le cadre d’une mobilité interne au sein de leur entreprise. Les Finlandais en général ne sont pas très portés sur l’exil. Certains pourtant commencent à chercher du travail dans des entreprises étrangères.

Les obstacles sont plutôt linguistiques que culturels, mais il vaudrait mieux évoquer un manque de motivation que de véritables obstacles.

Pour ce qui est de la coopération intersyndicale, je citerais comme ma collègue les accords de service mutuel à l’adhérent que nous avons signés avec d’autres syndicats nordiques.

Suède Lina Lindqvist Civilingenjörsförbundet (Union des ingénieurs civils)

Beaucoup d’étudiants suédois partent étudier à l’étranger, ce qui les habitue au changement. Ils sont par ailleurs conscients de l’importance d’un séjour à l’étranger pour développer leurs qualifications. Mon syndicat regroupe des ingénieurs, et beaucoup d’entre eux travaillent dans de grandes entreprises qui les envoient régulièrement passer quelques jours à l’étranger. Outre ces voyages d’affaires, nous avons pour le moment plus de 1200 adhérents en mission longue à l’étranger – où nous continuons à les suivre.

Les obstacles sont familiaux et géographiques, et si nous n’avons aucun problème linguistique avec les pays anglophones, la question se pose en revanche dans ceux qui ne le sont pas.

Je voudrais citer comme mes camarades finlandaises les accords signés entre organisations sœurs dans les pays nordiques, mais on pourrait aussi évoquer Mobil-Net, ou sur des sujets plus politiques Union Network International (UNI).

Chypre Christos Konomis ETYK (Fédération des salariés des banques)

La mobilité fait partie de notre culture, et ce trait n’a fait que se renforcer ces dernières années avec le développement des entreprises chypriotes à l’étranger : dans le secteur des services, notamment, les cadres chypriotes travaillent fréquemment dans des multinationales. C’est aussi le cas, dans une moindre mesure, dans les autres secteurs ; les Chypriotes cherchent du travail en Europe, mais aussi au Moyen-Orient. Dans mon syndicat, nous suivons ainsi 450 personnes en contrat à l’étranger – des contrats d’un mois à un an, quelquefois plus.

Les obstacles sont surtout linguistiques : dans notre partie de l’île nous parlons surtout grec, une langue minoritaire dans l’Union et ailleurs. Il faudrait aussi évoquer l’existence de corporations fermées (avocats, banques), et curieusement le différentiel des salaires, sauf dans certains secteurs qui sont alignés sur l’Europe de l’Ouest (cabinets d’audit, banques) : ce différentiel semble agir moins comme un stimulant que comme un frein.

Nous travaillons très efficacement avec la Confédération européenne des syndicats (CES) et la Confédération mondiale du travail (CMT) ; on pourrait citer l’exemple du travail accompli pour lutter contre le projet de directive des services, dite Bolkestein. Sur le plan sectoriel, nous développons actuellement une initiative commune avec notre homologue grecque l’OTOE pour développer la syndicalisation du secteur bancaire bulgare.

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