DE LA RECHERCHE PUBLIQUE À L'INNOVATION EN ENTREPRISE ?

Année 1998 - Revue n°384

Philippe Gouel est ingénieur de recherche et développement chez Bull, membre des groupes «recherche» de la FGMM (Fédération des Mines et de la Métallurgie) et de la Confédération, et représente la CFDT au CSRT Conseil national de la recherche et de la technologie. Il a représenté la CFDT aux «Assises nationales de l’innovation» de mai 1998.

Les Assises de l’innovation ont été organisées par la nouvelle Direction de la technologie du ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de la technologie. Elles ont eu, comme tout exercice de ce type, un caractère de « grand messe » où le gouvernement tente de faire passer ses messages, mais ont aussi donné la possibilité à divers organismes publics et quelques entreprises privées de montrer leurs innovations, et aux participants d’échanger dans les allées.

Le message gouvernemental est très clair : la volonté du gouvernement, et du ministre Allègre en particulier, est que la recherche donne lieu à des innovations, que ces innovations, en particulier en termes de produits nouveaux, ouvrent de nouveaux marchés et ainsi créent de l’emploi. Le gouvernement Jospin a tout de suite marqué son intérêt pour la technologie, en particulier en créant au sein du ministère une direction de la technologie à part entière.

La difficulté française à passer de la recherche à l'innovation

Le débat actuel part d’un double constat : la France dispose d’une grande capacité de recherche et elle connaît une difficulté majeure pour passer au développement et à la création de produits innovants. Le gouvernement dit en substance que pour avoir des emplois, il faut de la croissance et donc en amont des produits innovants, et que pour avoir ceux-ci, il convient de traduire en technologies les recherches générales. C’est dans cet esprit que le gouvernement a décidé la scission de la direction générale de la recherche et de la technologie en donnant une autonomie au côté technologies. Cette nouvelle direction de la technologie est censée donner une force nouvelle à l’application de la recherche. Elle doit se préoccuper du capital-risque, du statut des chercheurs, des partenariats entre public et privé, etc. Il y a environ trente mille chercheurs en France, seuls quelques dizaines par an s’essayent à l’entreprise. Claude Allègre affirme qu’il ne veux pas casser la recherche fondamentale mais considère que si un certain pourcentage de chercheurs passait de la recherche fondamentale au développement, la France ne s’en porterait que mieux. Il a une volonté, très nette et affirmée sans ambiguïté, de pousser les chercheurs à créer des entreprises utilisant les résultats de leurs recherches.

Certes, il y a en France quelque chose qui ne fonctionne pas bien dans la liaison entre recherche et développement. Le rapport Guillaume propose de faire évoluer le statut des chercheurs pour qu’ils puissent créer des entreprises, et tout le monde appelle de ses voeux le capital risque. Je pense que le problème principal n’est plus actuellement le manque de capital risque mais la culture des chercheurs, qu’il faudra faire évoluer, sans brutaliser les gens.

Faire évoluer le statut du chercheur ?

L’évolution du statut des chercheurs est une question délicate. Certains, y compris dans le monde syndical, considèrent que les chercheurs n’ont pas à participer à la création d’entreprise, d’autres considèrent au contraire qu’ils doivent accompagner la déclinaison pratique de leurs travaux.

Une autre série de questions tient à la facilité avec laquelle on peut créer et financer une entreprise nouvelle, et à la limite que l’équipe se fixe pour la prise de risque. Les réponses sont différentes selon la culture des personnes, et les chercheurs issus du public n’ont pas la culture du marché.

Aujourd’hui, un chercheur du secteur public n’est jugé que sur sa production de papier (nombre d’articles publiés, nombre de citations de ses travaux par d’autres chercheurs), absolument pas sur les transferts technologiques qu’il permet. Certains dans le milieu considèrent d’ailleurs que le chercheur ne peut chercher que s’il est libre de toute entrave, et donc s’il a un statut permettant son emploi à vie sans évaluation. En caricaturant cette position, on pourrait dire que certains chercheurs voudraient être à la fois un salarié à statut et un pur artisan travaillant comme il le veut, quand il le veut, trouvant quand il trouve, sans obligation de résultat. Certains chercheurs ont la même résistance au changement et le même manque d’ouverture qu’un certain nombre d’autres corps de métiers du secteur public. Il y a des laboratoires hyper protégés dont on se demande ce qu’ils deviendront s’ils doivent s’ouvrir, ne plus faire la même chose qu’hier. Dans l’évaluation des chercheurs, il faudrait tenir compte de ce qui peut donner lieu à innovation.

Pourquoi obliger les chercheurs à créer leur entreprise et ne pas simplement les laisser dans les laboratoires, en veillant à ce que les entreprises qui utilisent les produits de leurs recherches créent des emplois sur place et leur versent d’honnêtes redevances ?

Les chercheurs du public, par culture, par formation, par démarche, sont dans un domaine protégé, on veut les plonger dans un risque maximal ! c’est un problème. Mais en pratique, il faut que le chercheur soit complètement inclus dans l’équipe qui construit le produit, qui procède au développement, à l’innovation. Les transferts technologiques qui s'effectuent sans un minimum de transfert des hommes avec leur savoir-faire, sont bien souvent moins performants et surtout moins rapides. Et un chercheur qui trouve quelque chose peut être intéressé à participer concrètement à sa mise en oeuvre. Le gouvernement souhaite permettre au chercheur d’appartenir au conseil d’administration de l’entreprise nouvelle, ce qui est actuellement interdit. Le chercheur pourrait faire partie des créateurs de l’entreprise, son savoir-faire serait considéré comme un apport de capital, au même titre que d’autres apporteraient du capital financier ou des connaissances en gestion.

Tout le monde n’a pas le goût du risque. Ne peut-on imaginer d’autres moyens que les «start-up» pour faire participer les chercheurs à l’innovation ?Une grande entreprise développant le fruit d’une recherche en salariant son promoteur ?

C’est complémentaire. Il y a d’ailleurs déjà des filières de cette nature. Rhône-Poulenc et Bull, par exemple, ont embauché des chercheurs et les ont intégrés dans des équipes de développement. Il peut y avoir des cheminements par étapes, comme le cas de Linh Nuyen qui a quitté la recherche publique (le CNRS) pour une grande entreprise industrielle (Thomson-CSF) avant de créer sa propre entreprise (Picogiga) sur une innovation présentant un risque technique fort, les puces en arséniate de gallium.

Il n’en reste pas moins que sur un certain nombre de produits, les «start up» sont incontournables car tout va très, très vite et les grands groupes ne savent pas réagir à la vitesse requise. La «start-up » crée le marché, le grand groupe peut lui servir de support si l’activité de la «start-up» se trouve à la périphérie de la sienne.

D’une façon générale, les entreprises privées n’ont pas une appétence particulière pour les chercheurs du secteur public, elle préfèrent aller chercher des ingénieurs. Claude Allègre dit que c’est par l’Université que beaucoup de choses peuvent passer, car elle est plus proche du terrain, plus facilement pluridisciplinaire, plus capable de créer des partenariats. Ces propos ont ravivé les frictions entre les laboratoires universitaires et les laboratoires institutionnels, dont les rôles respectifs restent en débat. Depuis dix ou quinze ans, la collaboration entre laboratoires privés et organismes publics a fait des progrès grâce aux projets européens du type ESPRIT, mais beaucoup de chemin reste à parcourir.

Les jeunes qui se destinent à la recherche, qu’ils soient de formation universitaire ou ingénieurs, ont parfois bien du mal à trouver un poste...

Ils sont légion. Est-ce parce qu’on a formé trop de futurs chercheurs, ou parce que leur formation n’est pas suffisamment ouverte ?

Et une autre question se pose: étant données la vitesse à laquelle les choses changent et la pression à laquelle les chercheurs sont soumis, doit-on être chercheur à vie? Le problème est d’ailleurs le même pour les enseignants. Il n’est pas impossible que certains individus restent chercheurs toute leur vie mais il n’est certainement pas possible que cent pour cent des chercheurs ne fassent jamais autre chose.

Tirer la recherche fondamentale vers les applications n’est pas stupide. Il faut que les Français se réveillent.

Toutes les recherches fondamentales peuvent-elles se décliner en innovation ? Y compris en sciences humaines ?

Certes non, la recherche fondamentale ne peut se décliner systématiquement en innovation. Là n'est pas le propos. Mais une partie peut le faire et plus généralement, il s'agit d'inciter fortement les chercheurs à se poser la question d'une possible innovation. Je rappelle que la réponse se trouve très souvent dans la pluridisciplinarité.

L’équivalent de la technologie pour les sciences humaines, c’est le conseil. L’innovation peut avoir besoin de certains types de recherche auxquels on ne pense pas spontanément, il y a des innovations technologiques qui touchent à plusieurs disciplines, dont les « sciences molles ».

L’interface entre l’homme et la machine via la parole, c’est à dire concrètement la synthèse de la parole et la reconnaissance vocale, sont des technologies qui pourraient, quand elles seront au point, avoir une énorme expansion au niveau mondial. Sur ce sujet, le CNES fait travailler des physiciens, des linguistes et des spécialistes des sciences humaines. La linguistique, la lexicométrie paraissent être loin de l’innovation. Elles ont un rôle social propre : quand Copain et Tournier étudient le vocabulaire syndical dans un laboratoire commun CNRS-ENS, ils nous apprennent des choses sur l’évolution de la société ; quand les chercheurs étudient les mots de l’extrême droite, ils mettent en relief le danger que celle-ci représente pour la société. Mais ces sciences humaines ont aussi un rôle dans l’innovation technique.

L’INRIA, qui travaille, entre autres, sur l’intelligence artificielle, a participé à la mise au point il y a quelques années d'un produit de recherche qui a fait chuter le taux de rejet pour l’annuaire électronique du Minitel dans des proportions considérables. L'INRIA se trouve aujourd’hui en première ligne en matière d’innovation dans le domaine de la communication électronique, des réseaux informatiques, etc. L'interface homme-machine est un point critique dans ces domaines.

La pluridisciplinarité est indispensable, même si elle est difficile en France. La direction de la technologie doit s’en préoccuper, et sortir les chercheurs de leur laboratoires hyper spécialisés.

Quelle est la position de la Confédération vis-à-vis de ces questions ?

Un groupe « recherche », assez informel, existe depuis quelques années à la Confédération. Il réunit des représentants de différentes fédérations et des professionnels de la recherche, son rôle est de faire de la veille et du conseil en matière de recherche, auprès de la direction de l’organisation. La CFDT est convaincue que la recherche - au sens large, c’est à dire y compris le développement - concerne à la fois le secteur public et le privé. Conséquen

ce : c’est une personne travaillant dans l’industrie privée, en l’occurrence moi-même, qui a été désignée pour représenter notre syndicalisme au Conseil Supérieur de la Recherche et de la Technologie.

Quel est le rôle du CSRT ?

Le CSRT est le seul lieu qui réunisse avec les instances ministérielles les représentants de la société civile. Le CSRT a connu une interruption de ses réunions à l’époque du gouvernement Juppé, il n’a repris ses travaux que très peu de temps avant le changement de gouvernement. Plus d’un an après son installation, le ministre Allègre, pourtant président en titre du CSRT, n’est pas encore venu. Il serait tout à fait dommage que ce conseil soit négligé par les structures de l’Etat.

Le contrôle de la société sur la recherche et l'innovation

Mettre la recherche française au service de l’emploi, c’est un slogan mais ce n’est pas dépourvu de sens. La société a le droit de dire au chercheur de chercher dans telle ou telle direction. Quels produits, dans quels domaines, quelles innovations pour quels emplois ? Les biotechnologies par exemple représentent un marché énorme, il est logique que le gouvernement et la direction de la technologie se préoccupent de ces marchés.

Je pense qu’il faut aussi se poser la question du contrôle de la société sur l’innovation. Il faut réguler. Dans le secteur de la mer, certaines recherches de l’IFREMER sont financées par des régions ou des départements, en particulier en Bretagne, qui considèrent ensuite que le résultat des recherches est leur propriété exclusive. Cela pose le problème de la propriété des résultats, et de la concurrence. Les libéraux disent que seul le marché doit opérer, d’autres entendent poser les problèmes d’éthique, de contrôle des conséquences possibles sur la santé... Il s’agit au fond de définir les priorités d’une société.

TABLE DES SIGLES

  • CEA : Commissariat général à l’Energie Atomique.
  • CNES : Centre National d’Études Spatiales.
  • CNRS : Centre National de la Recherche Scientifique.
  • CSRT : Conseil Supérieur de la Recherche et de la Technologie.
  • ENS : Ecole Normale Supérieure.
  • IFREMER : Institut Français pour l'Exploitation de la MER.
  • INRIA : Institut National de Recherche en Information et en Automatique.
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