Entretien avec Amy Dahan Le travail académique

Entre évaluation par les pairs et reconnaissance sociale
Année 2006 - Revue n°419

L’évaluation des chercheurs, dans un monde académique élargi à l’espace mondial, pose un certain nombre de problèmes qui renvoient à une question fondamentale : comment représenter l’activité de recherche. Et incidemment, comment peut-on représenter un laboratoire, un centre de recherche ? Dans un contexte qui engage non seulement la carrière des personnes mais aussi le financement des activités, la question de l’évaluation est d’autant plus cruciale que les moyens sont limités. Aussi n’est-il pas indifférent que les pratiques d’évaluation interne, celle des pairs et de l’institution, se doublent d’une reconnaissance sociale mettant en jeu des talents quelque peu différents.

Sur quels critères se joue l’évaluation des chercheurs ?

La qualité d’un travail de recherche, sans être mesurable stricto sensu, fait d’abord l’objet d’une évaluation par les pairs, une évaluation qui peut être très précise. On soumet un article présentant la méthode et les résultats à des revues dotées d’un comité de lecture, et le comité tranche. En sciences dures, il existe ainsi une hiérarchie des revues, extrêmement précise, qui permet à la fois une évaluation et une visibilité de la valeur du travail. Le CNRS a d’ailleurs publié la sienne, afin de donner plus de lisibilité à sa méthode d’évaluation. Peu importent d’ailleurs les contestations qui se sont inévitablement élevées contre cette hiérarchie, dont certains regrettaient qu’elle fasse trop de place aux publications en anglais : on peut aussi remarquer et apprécier la volonté de donner une cohérence à l’ensemble.

Cette évaluation par les publications a des conséquences immédiates sur le financement de la recherche, sur la capacité d’un patron de labo par exemple à trouver une bourse pour un doctorant. Elle fait système, et il y a en réalité peu de contestations sur la valeur des chercheurs : tous s’y retrouvent, ou au moins tous savent s’y reconnaître.

Bien entendu, il s’agit de la valeur d’un travail ; la valeur de la personne est plus difficile à établir et ne s’appréciera pas seulement à la liste des publications. Mais elle y est fortement liée. Cette valeur est fixée très tôt chez les mathématiciens, alors que les physiciens, qui changent plus facilement de sujet, peuvent voir leur valeur évoluer plus sensiblement. En biologie, en revanche, le système est plus flottant, et on a davantage de contestations.

Les publications sont ainsi le principal indicateur de la valeur du travail académique. La pratique de la signature collective (jusqu’à une dizaine de signataires en médecine) n’exclut pas une hiérarchie des signataires, en fonction de leur ordre de présentation : quand on est du sérail, on la repère immédiatement. Le système a ses qualités, avec en particulier une cohérence internationale, il peut être critiqué : par exemple, les livres ne sont pas pris en compte, ce qui n’est pas accepté de la même façon dans toutes les disciplines. En sciences dures, cela ne pose pas de problèmes particuliers, et le calibrage précis des articles (4 pages dans la revue Nature, 6 dans Physics) contribue à la cohérence du système. En sciences humaines en revanche, la qualité scientifique d’un article ne préjuge pas toujours de son intérêt, et la pensée se laisse moins facilement standardiser. Un aspect interdisciplinaire, par exemple, peut enrichir une pensée, mais risquera d’être coupé lors de la publication.

Un autre travers de ce système, c’est que l’on est obligé d’écrire plusieurs fois la même chose. On est sans cesse sollicité, on nous commande des articles et des interventions, tant et si bien qu’en sciences humaines en tout cas, la répétition est devenue la règle. Le milieu s’atomise, les lieux de publication sont nombreux… et cette logique de ressassement a bien entendu ses effets pervers, en n’encourageant pas autant qu’on pourrait le souhaiter le renouvellement des thèmes et des approches. Mais si le système peut amener certains chercheurs à gérer a minima une carrière fondée sur un « patrimoine » d’idées et de thèmes dont ils tirent une sorte de rente, il reste possible d’identifier ceux qui travaillent.

Cette forme d’évaluation interne au monde de la recherche, assez proche d’une logique de cooptation, est-elle la seule ?

Non. Les chercheurs peuvent également entrer dans une logique où l’objectif ne sera pas la reconnaissance académique pure, mais au contraire une reconnaissance par les décideurs. On entre alors dans un mode d’évaluation fort différent, où seront mis en jeu la pertinence politique ou économique de la question, la capacité du chercheur, de sa méthode et de ses résultats à infléchir la décision publique… On est assez proche ici de l’expertise. La reconnaissance sociale qui s’ensuit peut se traduire sous la forme de subventions, de bourses, d’invitations. Et cette reconnaissance n’est pas sans incidences en termes de carrière : une forte visibilité sociale est indispensable pour entrer dans certaines institutions. Les talents mis en jeux ne se limitent plus alors à la seule expertise scientifique, mais touchent à des ressorts sociaux, voire politiques. A vrai dire, ces talents sont tout aussi utiles dans le monde de la recherche « pure », mais ils passent au premier plan dès lors que les chercheurs s’aventurent du côté des applications.

Quant au monde de l’entreprise, s’il subsiste des cloisonnements, les frontières sont aujourd’hui plus perméables. Les sphères communiquent, des chercheurs de plus en plus nombreux portent aujourd’hui plusieurs casquettes.

Dans certains cas, cela leur permet de jouer sur des synergies et d’obtenir des financements plus facilement, en mettant en place des partenariats, en répondant à des commandes ou en faisant réaliser des thèses sur des sujets intéressants directement les entreprises.

Dans d’autres cas, le jeu entre les activités peut être à l’origine de vrais problèmes d’évaluation : alors que le CNRS par exemple a fait de réels progrès dans ce domaine depuis une quinzaine d’années, l’université, en sciences humaines et sociales, n’évalue pas vraiment le travail de recherche des enseignants-chercheurs. Ils ne sont pas sanctionnés s’ils n’en font pas. La pratique du cumul peut ainsi apparaître à la fois comme un stimulateur et comme une découragement de la recherche.

La question de l’évaluation peut aussi se lire en termes de reconnaissance, d’une reconnaissance difficile dans le cas de la recherche ; ne peut-on comprendre ainsi les ressorts d’un malaise qui a pu trouver sa forme dans le mouvement des chercheurs, par exemple ?

Effectivement, et cela tout autant à l’échelle des individus (carrières, salaires) qu’en termes de reconnaissance de l’activité elle-même : les choix politiques déjà anciens en faveur de certains secteurs des sciences physiques peuvent avoir une pertinence stratégique, mais ils ont pour revers un déficit de reconnaissance et de financement pour d’autres spécialités, comme la biologie ou les sciences humaines. Le cloisonnement des activités, une certaine forme d’enfermement et les faibles perspectives de carrière vont alors dans le même sens, et peuvent d’ailleurs inciter certains chercheurs à se détourner de la recherche publique pour tenter leur chance dans le privé. Le cumul (un poste au CNRS et des cours dans une grande école, par exemple) peut alors apparaître comme une solution, une façon de libérer des espaces, de se donner carrière en quelque sorte.

On a beaucoup critiqué le CNRS, à la fois au motif que c’était une grande machine et que les unités de recherche étaient trop petites. Si l’on envisage la question de la reconnaissance en termes d’ouverture d’espaces, n’y a-t-il pas ici des pistes de réflexion ?

Il convient d’abord de prendre en compte la diversité des structures, qui est réelle. Les grosses unités ont leur efficacité, même si l’on en revient un peu. La question doit s’apprécier au regard des espaces de mobilité, certes, mais aussi des contraintes de gestion et de la taille pertinente dans une discipline donnée. Par exemple, en sciences humaines et sociales, un labo de cinq ou six personnes fonctionnera souvent mieux qu’une structure plus importante. A cet égard, si l’on souhaite optimiser les moyens, une fédération de labos peut permettre de mettre en œuvre une communauté de moyens (administrations, maintenance informatique, locaux) sans pour autant agglomérer les unités. Une part de concentration est sans doute souhaitable, ne serait-ce que pour éviter aux directeurs de labo de passer leur temps à gérer des problèmes administratifs. Mais cette concentration ne signifie pas que tout le monde travaille sur le même sujet ou appartient à la même structure ; au contraire, une forme d’autonomie est souhaitable.

On pourrait imaginer de petites unités modulaires qui se recomposent et travaillent ensemble, de façon à sortir de l’atomisation sans pour autant créer des usines à gaz. Sur certains sujets, je pense par exemple à la génétique, il existe une forme de coordination mondiale, voire de division internationale du travail. Mais si l’on prend la climatologie, il existe dans le monde une vingtaine de modèles (dont deux en France), et les chercheurs sont attachés à cette pluralité. On sait que tel modèle fonctionne mieux sur tel environnement, tel modèle sur un autre environnement… ce qui permet à une équipe d’utiliser un module développé par une autre équipe pour l’intégrer à son modèle. La Toile et les réseaux sont très utiles pour cela ; les sources sont identifiées, on sait qui a fait quoi, mais il y a un côté open source. Dans d’autres disciplines en revanche, même quand les problématiques sont communes on travaille entre soi. Cela dit, toutes les disciplines ont à présent des congrès internationaux, qui permettent aux chercheurs de se rencontrer, de communiquer, de donner de la visibilité à leur travail. Et accessoirement, c’est aussi une forme de reconnaissance, que de s’envoler pour présenter une communication à l’autre bout du monde.

On a l’impression que même si des nuances existent, s’impose peu à peu un espace mondial du travail de recherche, un ensemble de réseaux plus ou moins soudés, plus ou moins lâches, qui tout en offrant une visibilité à tous contribue à diluer une certaine image du travail de recherche – solitaire, invisible… Le « savant » a-t-il disparu ?

Il est vrai que le côté incrémental et collectif de la recherche est de plus en plus prononcé ; et ce autant sous la forme d’une division du travail dans les sciences dures que dans l’omniprésence d’un « état de l’art » dans les sciences humaines, où se tenir au courant du travail énorme effectué dans le monde sur un sujet donné pourrait occuper plusieurs vies. Il existe de fait une forme d’homogénéisation des modes de pensée, qui avec la collectivisation des travaux contribue à transformer le chercheur en un « travailleur intellectuel », assez éloigné du savant d’autrefois.

Ce travailleur œuvre d’ailleurs dans un environnement qui se distingue moins qu’on ne pourrait le penser des autres univers de travail : de plus en plus, on fonctionne en flux tendu, on est raccordé au rythme de réseaux mondiaux, bombardé d’information et de sollicitations, on répond à des commandes sans avoir toujours le temps de laisser mûrir la pensée, on fonctionne en mode projet, on se déplace tout le temps… et les talents « politiques » ou sociaux prennent une importance décisive quand il s’agit de jouer dans les différents réseaux.

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