Entretien avec Séverine Maublanc Spécialistes et généralistes

Les carrières des chercheurs du privé
Année 2006 - Revue n°419

Les secteurs industriel et tertiaires emploient de nombreux chercheurs, qu’ils soient ingénieurs ou diplômés de l’université. Les contraintes d’un marché qui demande et refuse la spécialisation, l’obsolescence possible des connaissances, les aspirations enfin des chercheurs amènent un nombre croissant d’entre eux à emprunter des trajectoires différentes, soit qu’ils se consacrent au management des activités de recherche, soit qu’ils évoluent vers d’autres fonctions (production, marketing). Ces évolutions, mais aussi la place grandissante de la gestion par projets, privilégie les profils plus généralistes et en particulier les ingénieurs – non pas seulement parce qu’ils sont plus aptes à changer de fonction, mais parce qu’ils se l’autorisent plus facilement.

On parle peu des chercheurs qui travaillent dans le privé. Que pouvez-vous nous dire de leurs effectifs ?

En 2002, le ministère de la Recherche recensait près de 100 000 chercheurs en entreprise, contre environ 11 000 au CNRS, ceci afin de vous donner une idée. Ce chiffre déjà important est en constante augmentation : au début des années 1990, ils étaient 65 000. Les chercheurs représentent la moitié des effectifs de la R&D, mais il existe une grande disparité en fonction des secteurs : ils sont particulièrement nombreux, par exemple, dans le secteur des télécommunications. 10 000 doctorants soutiennent leur thèse chaque année, dont un peu plus de 6000 en sciences ; à quoi on peut ajouter les 23 000 ingénieurs qui obtiennent leur diplôme. Le système universitaire produit toujours plus de diplômés, sans avoir les moyens d’offrir une carrière aux doctorants, ni même un financement pour leurs études ; ceux-ci, qui se sont souvent imaginés faire carrière au CNRS ou à l’université au début de leurs études, se tournent donc naturellement vers le privé, qui offre à la fois des emplois et des promesses de carrière.

Y a-t-il un profil particulier du jeune docteur recruté dans le privé ?

Rappelons déjà que tous les chercheurs ne sont pas docteurs, notamment dans certains secteurs comme la chimie. Il faut ensuite distinguer le chercheur très spécialisé, qui a été recruté sur sa thèse, et celui qui a eu la chance de faire partie d’un « vivier », à la sortie d’une école. Le premier est généralement passé par l’université, le second a toutes les chances d’être un ingénieur qui a fait une thèse. Pour les uns comme pour les autres, la voie royale reste la Cifre (Convention industrielle de formation par la recherche), un dispositif créé en 1981 et qui associe autour d’un projet de recherche conduisant à la soutenance d’une thèse de doctorat trois partenaires : une entreprise, un jeune diplômé, un laboratoire. Très appréciées des entreprises qui y voient à la fois une occasion de tester les jeunes chercheurs et de leur faire réaliser des travaux à moindre coût, les Cifre sont gérées par l’Association nationale de la recherche technique (ANRT), pour le compte du ministère de la Recherche. La stratégie actuelle de l’ANRT est d’augmenter la part des financements privés.

D’après l’ANRT, sur dix doctorants en Cifre, quatre restent dans leur entreprise, quatre sont recrutés par une autre, un rentre dans la recherche publique et un est en recherche d’emploi ou en post-doc. En sciences dures, 50 % des financements sont obtenus par des universitaires et 50 % par des diplômés d’écoles d’ingénieurs.

Les trajectoires professionnelles entre spécialistes (universitaires) et généralistes (ingénieurs docteurs) divergent-elles dès l’embauche ?

Oui, car le pari des entreprise n’est pas le même. Dans le cas d’un universitaire, elles vont s’intéresser à sa thèse, et on pourrait dire en exagérant un peu que c’est la thèse qui est recrutée. Dans le cas de l’ingénieur, c’est davantage la réputation de l’école, ou sa spécialisation.

Les deux tiers des docteurs ne connaissent pas le chômage, mais il y a de fortes différences selon les secteurs ; et il faut ajouter que la moitié d’entre eux est embauchée en CDD. C’est dans l’entrée sur le marché du travail que se révèlent les différences, car cette proportion tombe à 34 % s’ils sont également diplômés d’une école d’ingénieurs.

Les ingénieurs restent les profils préférés des grandes entreprises qui consacrent une partie importante de leurs recrutements aux diplômés des grandes écoles. Les entreprises, à la fois du fait du profil des recruteurs et des partenariats noués au fil des ans, ciblent en effet les écoles d’ingénieurs qu’elles connaissent, soit que ces écoles soient spécialisées, soit, dans le cas de filières plus généralistes (X, Centrale, Arts et métiers), que les recrutements se fassent selon une logique de cooptation entre anciens de la même école. On comprend ainsi que dès l’embauche, mais aussi dans les jeux de la construction des carrières, se créent des logiques qui défavorisent les profils universitaires, difficiles à circonscrire et avec lesquels les recruteurs ont moins de liens. Cela peut se retourner en faveur des universitaires : tel recruteur, pourtant ingénieur, remarquait ainsi qu’entre un ingénieur d’école, dont le parcours était tout tracé dès son entrée en classes préparatoires et un docteur ayant survécu à la complexité et aux sélections constantes du parcours universitaire, le second avait déjà fait ses preuves. Mais les forums organisés par les écoles sont des lieux privilégiés de rencontre avec les recruteurs.

Le dispositif Cifre a-t-il permis de renforcer les liens entre universités et entreprises ?

Oui, et quelquefois de les créer. Même si les ingénieurs sont majoritaires dans les laboratoires de R&D, ces contrats représentent un moyen privilégié d’insertion en entreprise pour les jeunes chercheurs issus des universités.

Un docteur muni d’une thèse Cifre vend à la fois une expertise en recherche et sa connaissance du monde de l’entreprise. Son expertise a un prix, car dans une logique de management par projet où la durée des projets est aujourd’hui plus proche de trois ans que de huit, le recruteur n’aura pas le temps de former son chercheur : il a donc tout intérêt à recruter un docteur, et plus encore un docteur ayant une première expérience du monde de l’entreprise.

Ce type de thèse fonctionne comme une préembauche, et pas seulement pour l’entreprise qui a conclu la convention de formation. Beaucoup de chercheurs, après avoir soutenu leur thèse dans une première entreprise, sont embauchés par un concurrent du même secteur – car il n’y a pas de clause de non-concurrence dans les Cifre, ce qui favorise le jeu des mobilités. L’intérêt pour les entreprises est de cibler les sujets qui les intéressent.

Qu’en est-il des docteurs qui n’ont pas bénéficié d’une Cifre ?

Les docteurs ayant fait leur thèse uniquement à l’université ont quant à eux plus de difficultés à entrer dans le secteur privé. Non seulement ils en connaissent moins bien les codes, mais les entreprises manifestent une certaine méfiance à leur égard. La plupart des recruteurs accusent à la fois la faiblesse et la trop grande spécialisation de cette formation, ainsi que la méconnaissance du monde de l’entreprise et des priorités de la recherche appliquée. S’ils font moins confiance à un docteur qui a fait de la recherche fondamentale, c’est qu’ils le croient inadapté aux contraintes de marché et de délais. On retrouve cette méfiance dans les petites entreprises, qui de surcroît ont tendance, du fait du profil des dirigeants, à se méfier des gens trop diplômés… Mais certaines start-up, quelquefois managées par des enseignants en école ou en université, sont en revanche prêtes à accueillir des jeunes : on en trouve notamment dans certains secteurs comme l’informatique ou la biologie, autour des technopôles par exemple. Souvent, pour les jeunes, c’est un pari sur l’avenir ou une première expérience, avant d’intégrer une structure plus solide dans laquelle ils auront des perspectives.

Quelles carrières les jeunes docteurs peuvent-ils espérer ?

Soulignons que certaines grandes entreprises, de celles qui fonctionnent avec une grille de salaire, font un effort pour intégrer le temps d’études et valoriser la thèse dans leurs grilles. C’est le cas de Total, par exemple. Dans d’autres secteurs, comme l’agroalimentaire, les grilles sont plutôt construites sur le modèle du management, ce qui tend à dévaloriser la filière expert. Celle-ci peut se révéler fragile : ainsi, dans une grande entreprise d’équipements téléphoniques, les programmes de recherche montés sur une dizaine d’années ont été brutalement interrompus, pour des raisons de réorientation stratégique tout autant que d’équilibres financiers ; les chercheurs ont été recasés, car l’entreprise en avait les moyens, mais en termes de carrière ils ont subi une rupture dommageable.

Pour toutes ces raisons, les jeunes chercheurs recrutés comme experts ont tout à la fois tendance et intérêt à évoluer vers des fonctions managériales, soit en restant dans les activités de recherche, soit dans d’autres services : production, marketing… Les ingénieurs passent le pas assez facilement, mais les universitaires ont du mal à sortir de l’expertise et courent ainsi le risque de voir diminuer leur valeur sur les marchés internes et externes.

La structure pyramidale des départements de R&D y rend en effet difficile l’accès aux fonctions managériales : tous les chercheurs d’un labo ne peuvent espérer devenir chef de labo, puis directeur du centre de R&D, puis directeur de recherche. S’ils souhaitent faire carrière, les chercheurs doivent se résoudre à un éloignement progressif des activités de recherche. Pour certains, c’est une évolution naturelle, dans un parcours où leurs qualités professionnelles se sont révélées au fil des années : d’autres se débattent en revanche entre l’engorgement des filières de recherche et une vraie difficulté à développer d’autres compétences – ou à les voir reconnaître. Mais il y a ici un effet de représentation ; car les ingénieurs d’école, qui se voient plus facilement reconnaître – et se reconnaissent plus facilement – des capacités managériales, n’ont dans les faits guère reçu de formation au management lors de la scolarité.

Certains docteurs de formation universitaires adoptent alors des stratégies consistant à suivre des formations d’un niveau inférieur à leur niveau universitaire, mais qui ouvrent sur des espaces plus dégagés où ils peuvent espérer tirer leur épingle du jeu ; ainsi de la recherche clinique dans les secteurs pharmaceutique. Mais c’est une stratégie à risque, et on peut s’interroger sur l’intérêt d’être ainsi surdiplômé. On retrouve ici un problème qui déborde largement le monde de la recherche.

Comment sortir de cette impasse ?

En cultivant conjointement une spécialisation dont on entretient la pertinence et le côté pointu, up-to-date, et des capacités annexes ; que celles-ci portent sur des aspects scientifiques ou sur des compétences managériales. La formation est alors un élément clé des évolutions futures.

On pourrait imaginer aussi des passages plus faciles entre le public et le privé, dans un sens ou dans l’autre. Dans les faits, les passages du privé au public verront un chercheur se reconvertir en enseignant, alors que ceux qui viennent du public peuvent intégrer des filières de recherche dans le privé. Leur profil ? Ce ne sont pas forcément des jeunes, plutôt des quadragénaires qui ont déjà une carrière derrière eux, n’ont pas des prétentions démesurées sur le plan des rémunérations, et ne visent pas quant à eux une carrière managériale. Au moment où ils sont embauchés, ils sont pointus sur un sujet, et leur expertise peut rester valide le temps de leur seconde carrière.

Certaines structures font-elles office de sas ?

Sans aller jusque-là, on peut remarquer les jeux de complémentarité qui se sont mis en place au fil des ans dans certains secteurs dont l’importance stratégique a été conçue dans les années 1960 comme un sujet d’intérêt national. C’est le cas de l’aéronautique, où une entreprise comme Dassault par exemple s’est concentrée sur le développement, préférant s’appuyer, pour la recherche, sur une structure publique, l’Onera – conçue sur un modèle proche du CEA et de l’INRA. Dans ce cas, on retrouve les Cifre, qui apparaissent comme la meilleure interface entre les deux mondes. Il est sans doute dommage que cette interface ne se situe qu’à l’orée des carrières, et qu’on ne développe pas davantage de perméabilité entre les structures.

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