FEMMES CADRES D’ASIE

Année 2000 - Revue n°391

Monique Sélim est anthropologue, chargée de recherches à l’IRD (Institut de Recherche pour le Développement, ex ORSTOM). Elle a travaillé ces dernières années sur des entreprises au Bangladesh, au Viêt-nam et au Laos.

• La rédaction :Y a-t-il des femmes cadres dans les entreprises sur lesquelles vous avez travaillé en Asie ?

• Monique Sélim : J’ai effectué il y a dix ans une enquête ethnologique dans la filiale bangladeshie d’une multinationale américaine pharmaceutique. Il s’agissait d’une usine de cinq cents personnes, dont une trentaine de cadres et parmi ceux-ci une seule femme. Originaire de la très grande bourgeoisie, très éduquée, âgée d’une trentaine d’années et célibataire sans enfants, elle vivait dans un isolement très pénible.

Sa situation était assez significative des rapports entre les sexes au Bangladesh. Sur le plan politique, il existe depuis longtemps des quotas, sur le modèle indien, ce qui entraîne la présence d’environ 30 % de femmes à l’Assemblée Nationale. Il existe dans le pays une conscience forte qu’il faut donner leur place aux femmes. En même temps, c’est un pays musulman. Nous croyons souvent en Occident que l’Islam est le refoulement des femmes mais c’est aussi absurde que d’expliquer la faible place des femmes en politique en France par la religion catholique.

Bangladesh : réislamisation et émancipation des femmes

Le Bangladesh est traversé à la fois par un courant de réislamisation et par des forces pour l’émancipation des femmes. Le Bengale était l’ancien foyer intellectuel du sous-continent indien. L’islamisme politique le plus dur a échoué partout, y compris au Bangladesh. Le pays est entraîné dans l’internationalisation. Les ONG sont présentes depuis très longtemps, elles montent des programmes à destination des femmes des milieux ruraux.

L’Islam est un enjeu politique qui touche les femmes et les hommes, il est repris diversement par les différentes couches sociales et même à l’intérieur de la même couche sociale. Dans la couche dominante, une fraction est pour une réislamisation et une autre pour l’occidentalisation et l’égalité pour les femmes. Les classes populaires ont des attitudes moins diversifiées, pour elles l’Islam est un enjeu hiérarchique. Au plus bas de la société, les femmes sont bien obligées de travailler pour assurer leur survie et leur autonomie. Les filles travaillent très jeunes, en usine dans la confection l’import export, ou sur les chantiers de construction pour les plus pauvres. La sortie du foyer est pour elles une obligation économique. Dans les classes moyennes, l’éducation est considérée comme quelque chose d’essentiel, les filles vont à l’université. Ensuite, soit elles travaillent, soit elles se marient et ne travaillent pas. On constate une évolution vers le plus grand travail des femmes, en particulier dans les entreprises et dans les ONG, peu dans les administrations. Les femmes cadres, qui appartiennent aux classes moyennes et aux classes dominantes, luttent pour une émancipation individuelle.

• L.r. : Le mariage signifie-t-il le renoncement au travail à l’extérieur ?

• M.S. : Continuer à travailler ou pas dépend des normes des parents et des beaux-parents. En général, le jeune couple vit chez les parents du garçon, ce qui n’est pas toujours bien vécu par la bru. Je connais une fille très éduquée qui n’a pas tenu six mois... Elle est revenue chez ses propres parents et a divorcé.

D’une façon générale, pour les femmes très éduquées, le marché du mariage est toujours un problème. Elles sont, ainsi que leur famille, très exigeantes sur le choix du conjoint. Elles ne veulent pas être sous la coupe d’une belle-famille obscurantiste. L’amour qu’elles portent à leur père qui les a émancipées fait qu’elles trouvent tous les hommes en deçà de lui. Elles courent donc un fort risque de célibat et de divorce.

Emancipation et isolement

Cette femme cadre de l’entreprise pharmaceutique était isolée. Tous ses collègues avaient essayé de lui trouver un mari. Elle a refusé tous les maris proposés, parce que leur origine sociale était inférieure à celle de ses parents, parce qu’ils ne parlaient pas assez bien anglais... Elle ne voulait pas de mésalliance hiérarchique. Ses collègues ont renoncé à la marier. Il faut dire que son refus de tous les prétendants proposés par eux était aussi une manière de dire à ses collègues qu’ils étaient inférieurs à elle dans la hiérarchie sociale. Dix ans plus tard, elle n’est toujours pas mariée, ce qui signifie qu’elle ne le sera jamais. Dans l’entreprise, elle fait très bien son travail mais elle est très isolée et très amère.

• L.r. :La situation est-elle la même en Asie du sud-est?

• M.S. : Le contexte politique est très différent. Le Viêt-nam est communiste depuis 1954, le Laos depuis 1975. Dans ce dernier pays, le système d’éducation s’est à la fois élargi et dégradé ; il n’est plus comme autrefois réservé à une élite mais n’est pas d’une grande qualité. Dans un cas comme dans l’autre, pendant les années de guerre, beaucoup de femmes rejoignaient la révolution pour quitter la rizière et avoir accès à l’éducation. Le communisme a ouvert aux femmes des espaces de promotion qui auraient été impensables auparavant. Le travail salarié des femmes a marqué une rupture forte avec l’époque coloniale.

Viêt-nam : ascension sociale et adhésion à la norme

Du fait du monopole du Parti, il y a peu de différence entre les cadres politiques et les cadres gestionnaires, l’ascension sociale passe par le politique. L’investissement dans la politique peut permettre aux femmes de monter haut dans la hiérarchie. Mais, du fait même que les femmes sont des éléments dominés, l’effort qu’elles font pour sortir de cette domination les conduit à être plus dures et plus rigides que les hommes. Elles ont une adhésion à la norme qui est spectaculaire.

Les femmes qui accèdent ainsi au pouvoir se marient et ont des enfants. Contrairement aux pays musulmans, il n’y a pas de séparation des sexes dans l’espace public, pas d’assignation des femmes à l’intérieur et des hommes à l’extérieur. Depuis toujours les femmes circulent, elles vont au marché. De plus, du fait des pénuries, deux salaires et deux séries de tickets de rationnement (qui n’ont été abandonnés que dans les années quatre-vingt-dix) étaient indispensables.

Un accès à la hiérarchie plafonné

Mais cet accès des femmes au travail et même un certain accès à la hiérarchie ne signifie pas qu’elles vont monter au plus haut. La pyramide du pouvoir politique et économique n’est pas très différente de ce qu’elle est en France. Au Viêt-nam, le ministre du travail est une femme.

J’ai travaillé huit mois sur une très grosse entreprise viêt-namienne de confection, propriété d’Etat, très rentable, qui employait environ quatre mille personnes dont 80 % de femmes. La féminisation existait à tous les niveaux hiérarchiques ; le directeur était un homme mais le service des ventes était dirigé par une femme. Dans l’équipe de direction, il y avait une femme pour huit hommes. Dans cette usine, le représentant du syndicat, dont le rôle est important dans l’organisation politique, était une femme ayant à peine dépassé la trentaine. Issue d’une couche très démunie de la population, elle se trouvait dans un dispositif de soumission à la direction, et pouvait encore moins qu’un homme prendre des initiatives.

Au Laos, j’ai connu deux usines où des femmes avaient des postes de responsabilité mais pas à un niveau très élevé. La seule femme qui était un cadre pleinement autonome se trouvait être la femme du directeur.

Du sacrifice à la séduction

Au Viêt-nam, souvent les couples étaient séparés, la femme à la campagne et l’homme en ville. Cette habitude de la séparation géographique facilitait les choses quand l’un des conjoints était pressenti pour partir à l’étranger, que ce soit pour une formation ou simplement pour travailler. Les femmes partaient aussi facilement que les hommes, même si elles avaient un ou des enfants en bas âge. Le père pouvait s’en occuper ainsi que la famille élargie.

Depuis 1986 et l’ouverture au marché, on a assisté à un changement de rhétorique vis-à-vis des femmes. Le modèle n’est plus la femme qui se sacrifie pour sa belle-famille, la mère héroïque qui donne ses enfants à la patrie, mais la femme qui doit séduire son mari pour le retenir au foyer. Dans les entreprises privées les conditions de travail sont très dures, les salaires assez faibles mais néanmoins supérieurs à ceux donnés par les entreprises d’Etat en faillite. Dans l’une de celle-ci où j’ai travaillé la direction organise des cours de cuisine, de maquillage et d’idéologie pour les salariées. C’est un nouvel ajustement au capitalisme.

L'autorité légitime reste masculine

Pour conclure, il faut souligner que quelque soit le contexte culturel, politique et religieux - qu’il s’agisse de sociétés comme Le Laos et le Viêt-nam qui ont voulu créer « un homme nouveau » ou du Bangladesh qui s’inscrit dans le projet historique universaliste de l’Islam -, les femmes subissent de manière récurrente des contraintes fortes dans les processus de hiérarchisation et les structures du pouvoir et de l’autorité. L'affichage, par exemple, de femmes premier ministre au Bangladesh est comme ailleurs une apparence trompeuse; en effet la question centrale est la légitimité dans la possession du pouvoir et la détention de l’autorité et de sa représentation : dans ce domaine on constate que toutes les idéologies généralisées de la différentiation sexuelle - qui fonctionnent sur la naturalisation des catégories - constituent un interdit partagé remarquable qui s’exerce toujours contre les femmes.

•1984 : « Urbanisme et réhabilitation symbolique » (en collaboration avec G. Althabe, B. Légé). Anthropos, 297 pages. Réédition 1993, éditions l’Harmattann.

•1985 : « Urbanisation et enjeux quotidiens » (en collaboration avec G. Althabe, M. de la Pradelle, C. Marcadet). Anthropos, 198 pages. Réédition 1993, éditions l’Harmattan.

• 1989 : « Une entreprise de développement au Bangladesh, le centre de Savar » (en collaboration avec B. Hours), 174 pages. Editions l’Harmattan.

• 1991 : « L’aventure d’une multinationale au Bangladesh, etnologie d’une entreprise ». Editions l’Harmattan, 254 pages. Publication en anglais, « The experience of a multinational company in Bangladesh, International Center for Bengal studies », 1995.

• 1995 : « Salariés et entreprises dans les pays du Sud » (en collaboration avec R. Cabanes, J. Copans). Editions Karthala, 464 pages.

• 1997 : « Essai d’anthropologie politique sur le Laos contemporain, marché, socialisme et génies » (en collaboration avec B. Hours). Editions l’Harmattan, 391 pages.

• 1998 : « Politique et religion dans l’Asie du Sud contemporaine » (en collaboration avec G. Heuzé). Editions Karthala, 250 pages.

• 1998 : « Démarches ethnologiques au présent » (en collaboration avec G. Althabe). Editions l’Harmattan.

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