Figures du multi-engagement

Année 2004 - Revue n°409

Afficher son adhésion syndicale dans un milieu professionnel hostile au syndicalisme n’est pas chose aisée pour un jeune cadre commercial. Jeune cadre commercial passé délégué syndical, Arnaud trouve à la CFDT un soutien plus pragmatique qu’idéologique : expertise économique et sociale lors de la négociation d’un plan social pour l’ensemble des salariés, solutions concrètes aux préoccupations quotidiennes des cadres comme la mise en place des 35 heures… Pour lui, l’adhésion syndicale est avant tout moyen d’agir dans l’entreprise. Elle ne se confond pas avec d’autres engagements dans le mouvement altermondialiste et à Attac par exemple, plus tourné vers une critique de la dérégulation due à la globalisation des enjeux économiques.

Pourquoi avoir choisi la CFDT ? Ma vision de l’entreprise est double : d’une part, elle représente un centre de profit au sein duquel, en tant que responsable commercial, je dois générer un maximum de chiffre d’affaires ; d’autres part, elle forme une organisation regroupant des hommes et des femmes dont le travail est lié contractuellement à un employeur, et où s’exerce donc un rapport de forces avec celui-ci.

Lors de mon expérience comme membre du Comité d’Entreprise (et délégué du personnel), je me suis rapidement rendu compte que l’analyse et la mise en place d’actions collectives dans l’entreprise nécessitait une profonde connaissance du droit du travail. Dans un premier temps, l’abonnement du CE à une revue comme le Lamy social et son édition spéciale « comité d’entreprise » nous a permis de répondre à plusieurs de nos questions. Mais ses réponses étaient très théoriques.

Lors des « grandes » négociations relatives au 35 heures et aux différents plans sociaux, la CFDT nous apporta, par le biais du représentant du Syndicat national de l’édition, puis du cabinet Syndex, son expertise et son savoir-faire pragmatique.

En tant qu’adhérent depuis près d’un an et demi, la CFDT m’informe des différents enjeux socio-économiques liés à mon environnement de travail par le biais de ses différentes revues - magazine mensuel de la confédération, trimestriel pour les cadres et les adhérents de la Fédération culture et communication, de son site internet et de ses tracts revendicatifs.

Ce suivi économique et social me permet d’être un relais auprès de mes collègues dans mon service. Par exemple, lors de la réforme des retraites, j’ai pu sensibiliser certains de mes collègues aux enjeux liés à cette réforme.

Dans le service commercial où je travaillais, les jeunes cadres ne se sentaient pas du tout ou très peu concernés par l’aspect social de leur travail. Je pense avoir été une source d’information et leur avoir permis de prendre conscience de l’importance de certains problèmes liés à leurs conditions de salarié comme la précarité, la pression psychologique de l’employeur, la répartition temps de travail/temps libre ou le licenciement individuel.

Cette approche très factuelle de la CFDT me permet, en tant que cadre, d’avoir un discours réaliste, et non pas « partisan », pour ainsi faire passer mes points de vue. Peut-être est-ce surtout le cas dans les services commerciaux, mais les cadres ont des a priori négatifs sur les adhérents ou les militants syndicaux : le côté « has been », corporatif, partisan, « doux rêveur » et surtout anti-libre entreprise. Tout au long de sa formation, et plus particulièrement au sein des Ecoles de Commerce où il n’existe pas de syndicats contrairement aux universités, le cadre commercial s’est forgé une culture très libérale, où l’exercice de la libre entreprise ne doit pas être perturbé par des structures comme les syndicats.

Tout au long de mon expérience dans le service commercial, je suis resté le seul adhérent d’un syndicat parmi environ 40 salariés. De plus, je pense que si j’étais adhérent d’une organisation syndicale plus contestataire, comme la CGT ou SUD, il m’aurait été difficile d’avoir un discours « modéré » acceptable par mes collègues et par ma hiérarchie. Néanmoins, les commerciaux ont de tels préjugés négatifs sur le syndicalisme qu’il n’est pas sûr qu’il fasse la différence entre les différentes tendances syndicales.

Pourquoi mon engagement au sein du mouvement altermondialiste et au sein d’Attac en particulier ? Je pense qu’il n’est pas paradoxal, encore moins schizophrénique, de concilier ma vie de cadre commercial dans une entreprise privée avec celle de citoyen adhérent à l’association Attac. Mon idéal d’un « autre monde possible » est une vision de société sur le long terme alors que mon implication dans l’entreprise est une situation présente avec des enjeux opérationnels de court terme.

Cet engagement est microéconomique et pragmatique alors que le mouvement altermondialiste, et l’association Attac en particulier, proposent des alternatives économiques, écologiques et sociales, dans une approche plus macro-économique.

Au même titre que le syndicat dans l’entreprise, le mouvement altermondialiste souhaite limiter les excès de la mondialisation néo-libérale en créant un véritable contre (ou alter) pouvoir. Attac propose par exemple de réguler et de taxer la finance internationale afin de réduire les inégalités entre les pays du Nord et du Sud et d’annuler la dette des pays du tiers monde.

Je participe également aux manifestations qui ponctuent d’importants rendez-vous économiques et financiers internationaux comme le G8 et l’OMC. Pour moi, il est important être présent lors de ces rencontres (contre-sommet, défilé) qui, par leur ampleur, ne manquent pas d’interpeller les principaux dirigeants politiques, financiers et syndicaux comme les patrons des multinationales.

La création depuis quelques années de Forum Sociaux démontre bien cette volonté de la part des associations altermondialistes de se structurer, au niveau mondial et européen, afin de sensibiliser plus efficacement les acteurs économiques et sociaux sur les limites et les conséquences négatives des dérégulations engendrées par le système capitaliste néo-libérale.

Mon engagement, à la CFDT comme à Attac, a des limites. Depuis les dernières élections présidentielles et législatives, Attac est de plus en plus impliqué au sein du mouvement social français : contestation de la réforme des retraites, de celle des Assedic pour les intermittents du spectacle, de celle de la Sécurité Sociale, du projet de constitution européenne. Le soutien d’Attac au mouvement de contestation sociale est dans certains domaines (retraite, intermittents) en nette opposition avec la ligne politique confédérale de la CFDT. Je pense qu’il est important que chaque organisation reste concentrée sur ses champs de compétence : le syndicat CFDT, dans le domaine du travail d’un cadre en entreprise, l’association Attac, dans celui de la régulation de l’économie mondiale, chacun permettant ainsi de répondre aux interrogations socio-économiques de leurs adhérents.

« A l’origine le monde était simple », nous dit David. L’engagement au PS et à la CFDT allait de pair dans une logique de « front de classe ». Au parti politique, la défense de l’intérêt général, au syndicat celle de l’intérêt particulier des travailleurs. Mais n’est-ce pas là un premier élément de tension ? Depuis la récente réforme des retraites, d’autres éléments de tension ont vu le jour. Comment le militant de gauche vit-il les dilemmes de ce double engagement ? Et surtout réussira-t-on à les dépasser un jour dans une vision sinon commune, du moins convergente de l’avenir ?

Dans le cadre du groupe de réflexion de la CFDT Cadres, j’ai participé à un premier exercice collectif sur le mode du « témoignage » visant à retracer les principales étapes de l’engagement syndical en tant que jeune cadre : origine de la démarche, difficultés, satisfactions, premier bilan. L’adhésion syndicale est apparue pour beaucoup d’entre nous comme un élément dans un ensemble d’engagements citoyen, politique ou associatif. La démarche comparatiste apporte ici des éclairages souvent inattendus et enrichissants sur les appartenances multiples en termes de difficultés et de contradictions.

Mon expérience personnelle est essentiellement liée à un double engagement politique et syndical. A l’origine le monde paraissait simple. L’engagement politique (au PS) et l’engagement syndical (à la CFDT) ne semblait pas poser de contradictions. Les statuts du PS mentionnent explicitement l’obligation pour les militants d’être également adhérents d’un syndicat. De même, les statuts de la CFDT font référence (entre autres) à son « anticapitalisme » et intègrent donc une dimension politique. Il existe certes une riche documentation historique sur les rapports problématiques entre les partis de gauche et les syndicats, que ce soit à la naissance de la SFIO, lors des différentes expériences de gouvernement de gauche en 1936 ou 1947, pendant et après 1968. Mais sous couvert de désaccords idéologiques, ne fallait-il pas y lire des querelles de personnes et d’appareils ? La logique du « front de classe » devait toujours prendre le dessus, puisque syndicats et partis de gauche luttent avec des outils différents pour le bien des travailleurs (et plus précisément des salariés), face aux partis de droite et au patronat, vus également comme des formes différentes d’une seule et même réalité.

A partir de cette position simple et quasi-angélique, quels sont les principaux éléments de tension interne que peut progressivement expérimenter le militant politique et syndical ?

Le premier qui n’est pas spécifique aux rapports PS-CFDT, est intrinsèque à la rencontre entre l’engagement dans la cité et le syndicalisme, qui par définition défend des intérêts catégoriels. L’engagement politique, hormis des cas « alimentaires », est consubstantiel d’une démarche d’intérêt général, d’un engagement pour le bien du plus grand nombre. Le syndicat au sens large est, au contraire, une organisation qui vise à protéger et à défendre au mieux les intérêts de ses membres, voire ses électeurs potentiels lors des élections professionnelles.

Les partis politiques rédigent des programmes à visée universalistes, même si certaines catégories sociales font bien évidemment l’objet d’une attention plus particulière. La section syndicale, quant à elle, défend au mieux les intérêts de ses adhérents, souvent au niveau individuel, quitte à sacrifier parfois certains intérêts globaux de l’entreprise ou ceux de partenaires et sous-traitants par exemple. Pour le militant politique, cette dualité n’est sans doute pas facile à admettre : défendre les intérêts d’un salarié peut parfois lui paraître nuisible aux intérêts d’un grand nombre d’autres salariés. Telle est cependant la loi d’airain du responsable de section syndicale.

Or, la dimension forte de l’action syndicale est la prise directe avec la réalité. Les décisions et les projets de la section peuvent, en cas de succès, avoir des conséquences importantes sur les conditions de vie et de travail de centaines de salariés, voire sur l’équilibre économique de l’entreprise. Au contraire, l’action politique locale se situe essentiellement dans le verbe et la posture, la seule prise avec le réel se situant dans le choix des candidats aux élections.

Le second élément de tension a été, dans mon propre cas, lié à l’engagement simultané à la CFDT et à l’aile gauche du Parti Socialiste. Toutefois, il ne s’agit ici que d’assumer une schizophrénie personnelle que permet de surmonter un bricolage intellectuel du type « les idées d’Henri Emmanuelli, les méthodes de la CFDT »… Dans la pratique, les difficultés deviennent majeures lorsque les tensions dépassent le cadre individuel et sont retranscrites au niveau national, comme depuis printemps 2003 où le PS et la CFDT se trouvent en opposition de fait. Comment concilier alors le double engagement lorsque l’on lit par exemple dans un numéro de la revue du syndicat Betorpub de la CFDT : « l’attitude du PS est honteuse et irresponsable », tandis qu’une large partie des militants du PS voit dans l’attitude de la CFDT un appui à la politique de régression sociale du gouvernement de droite ?

Le postulat de base était simple à l’origine : le front de classe est la réalité fondamentale, le parti et le syndicat ont les mêmes adversaires et les mêmes objectifs. Face à ce postulat, surgit au sein du Parti Socialiste la question : « la CFDT ne serait-elle plus de gauche ? ». Il n’est d’ailleurs pas surprenant qu’au même moment circulent au sein du PS des analyses sur l’infiltration de la CFDT par l’UMP et l’UDF, thèses qui ont le mérite de rassurer les militants et leur conscience sur « l’ordre du monde ».

Réciproquement est propagée au sein de la CFDT l’idée que l’intérêt des travailleurs est porté par le syndicat, que les accords signés leur sont favorables et que l’attitude du PS n’est qu’une posture démagogique d’un parti en dérive idéologique.

L’engagement dans certains syndicats uniquement contestataires est de ce fait « moralement » plus confortable, puisqu’il repose en général sur une posture qui, après une participation active à la création du rapport de force et à la négociation, permet de garder « les mains propres » en refusant formellement de signer. La CFDT, depuis son secrétaire général jusqu’au délégué dans une PME, c’est le choix de la négociation et du rapport de force mais avec l’objectif final d’aboutir à un compromis, de l’accepter, de le signer et de l’assumer devant les militants et les électeurs. Or une partie du PS développe un discours de plus en plus critique face à l’acceptation de la mondialisation libérale. Dans ce contexte, tout accord ou compromis apparaît comme une trahison des idéaux.

Il n’appartient évidemment pas à cette contribution de se prononcer sur le fond et de donner raison à l’un contre l’autre. L’objectif est uniquement de montrer le dilemme devant lequel se trouve aujourd’hui l’honnête militant « de gauche » persuadé de travailler sous des formes diverses à un objectif unique. L’attachement personnel aux deux organisations ne permet pas d’envisager facilement de rompre avec l’une ou l’autre.

La dynamique des rapports entre le Parti et le Syndicat ne se laisse pas facilement deviner : les deux organisations sont-elles réellement séparées et vont-elles s’éloigner de plus en plus ou ne s’agit-il que d’une brouille temporaire ? Est-ce l’exploitation d’un rapport de force, le syndicat profitant ou comblant la faiblesse actuelle du PS ou s’agit-il d’une vraie rupture idéologique ? La CFDT vise-t-elle à développer une nouvelle vision globalisante et donc politique de la société, autour du concept de « réformisme », sans qu’il y soit adjoint « de gauche », et donc se pose-t-elle en concurrente potentielle du PS à terme ? La faiblesse des repères idéologiques de l’époque ne permet pas, en tout cas, de trancher sur des bases rationnelles. Les tensions apparues entre le syndicalisme et le militantisme politique, pourtant perçus à l’origine comme voisins sinon indissociables paraissent davantage liées à la difficulté de définir ce qu’est la gauche aujourd’hui.

Une grande majorité des jeunes reconnaissent la légitimité des associations pour « améliorer les choses » : deux sur trois pensent que l’engagfement associatif est un bon moyen de lutter contre l’égoïsme social. Les associations, en se plaçant sur le terrain de la morale plus que de la politique, répondraient en effet à l’esprit d’une époque, et tout particulièrement aux aspirations de cette « génération morale » née en 1986. Elles répondent aussi, comme le note Jean-Baptiste de Foucauld, à l’atomisation sociale et au besoin de retrouver des « ponts » et des « liens », plus sensibles chez les jeunes qui ont quitté l’univers scolaire sans être entrés pour autant dans celui de la famille. Le thème omniprésent de la solidarité trouve ainsi un lieu d’élection dans les associations, par opposition à des formes d’action plus institutionnalisées, perçues comme stériles. Pour Simon, jeune ingénieur portant un regard critique sur l’exercice de son métier, c’est la quête du sens qui motive son engagement associatif.

La question du sens est pour moi fondamentale. Il y a finalement peu de lieux où l’on peut débattre de cette question. On est trop vite dans le comment faire, et non pas dans le pourquoi faire. Et j’avoue que je me pose encore la question, le syndicalisme : pourquoi faire ? Quand un cadre ne sait plus pourquoi il travaille, comment voulez-vous qu’il s’engage dans autre chose ?

Pragmatiquement, je me suis rapproché de mon syndicat local. Plus par conviction qu’il pouvait y avoir une réflexion démocratique et des lieux de débat au sein de l’entreprise que pour l’offre syndicale elle-même. Là encore, ça n’a pas été facile pour plusieurs raisons. Les délégués sont pris par les sujets d’actualités avec des logiques électoralistes. Les stratégies ne sont pas claires et s’apparentent plus à un sauvetage de meubles quotidien avec comme seuls outils le tract et la grève.

Parmi les quelques syndicalistes bénévoles, je n’ai pas trouvé de personnes avec qui partager mes questionnements. Et l’assemblée générale de la CFDT dans mon établissement est davantage une chambre d’enregistrement qu’un lieu de débat entre syndicalistes : le vote est même facultatif !

Comme les responsables syndicaux sont des salariés, on ne peut pas, contrairement au milieu associatif, s’engager en dehors des heures de travail. Même s’il y a un droit syndical qui nous permet de prendre des heures, j’estime que c’est un frein. Aujourd’hui je prends plus facilement une heure de congé pour mes engagements associatifs qu’une heure syndicale…

L’articulation entre bénévoles et professionnels doit être au cœur de la réflexion sur l’engagement. Aujourd’hui, le sens, je le trouve chez Ingénieurs Sans Frontières, association dans laquelle je continue à m’investir. Le développement durable, le droit à l’énergie, les enjeux internationaux et surtout la lisibilité des interdépendances, sont des sujets débattus régulièrement et auxquels on tente d’apporter des réponses concrètes par des projets construits sur la durée et en partenariat avec d’autres acteurs.

On y réfléchit spécifiquement à la responsabilité sociale de l’ingénieur, aux limites du modèle technique qu’il véhicule et aux contradictions auxquelles il est confronté. On cherche des réponses concrètes pour faire changer le comportement des cadres, dans leurs formations, leurs associations et leurs entreprises. C’est en réfléchissant à ces enjeux, qu’ISF s’est rapproché de la CFDT Cadres et que j’ai trouvé ce groupe de travail sur l’engagement des jeunes. Parallèlement un collectif réunissant d’autres syndicats, des organismes de formation et des associations de cadres a lancé une démarche autour d’un « Manifeste pour la responsabilité sociale des cadres ». Sur le plan personnel, cela me conduit à réfléchir à sortir du nucléaire, et surtout à approfondir mon engagement syndical pour y apporter ma spécificité de cadre, comme les réflexions que j’ai pu partager dans d’autres milieux que l’entreprise. Ce sont pour moi des pistes qui contribuent à donner du sens à l’action et qui sont un réel levier de motivation !

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