Identifier son rôle professionnel

Année 2015 - Revue n°464

Comment dire ce que l’on fait ? Le parcours professionnel est un ensemble de potentialités à concrétiser. Dominique Fauconnier, de l’Atelier des métiers, fait le lien entre rôle et fonction.

Les métiers sont difficiles à définir avec précision. Si quelqu’un est spécialisé dans un domaine, il aura du mal à se faire comprendre par ceux qui ne connaissent pas, ou mal, son univers professionnel. S’il veut changer de poste ou d’entreprise, et s’il rencontre de possibles futurs employeurs, il se demandera comment leur décrire ce qu’il fait et ce qu’il souhaite faire. Il aura probablement du mal, également, à comprendre ce qu’ils attendent précisément de lui. Il verra les grandes lignes, il imaginera un certain type de relations et d’activité, mais par expérience, il saura qu’il lui faudra plusieurs mois avant de se faire une idée plus précise du poste envisagé.

Pour dire ce que l’on fait, il y a des éléments très concrets : les postes que l’on a occupés, les salaires perçus, les techniques employées, les positions hiérarchiques, les lieux géographiques. Et puis il y a tout ce que l’on fait vraiment, et cela, comment le décrire ? Et comment exprimer ce que l’on pourrait faire ? Un expert ou un manager d’une équipe de techniciens ou d’ingénieurs par exemple, connaît de l’intérieur le rôle qu’il a appris à faire vivre, et il sait le travail qu’il a dû fournir pour y parvenir. Si l’organisation change ou si un nouveau responsable arrive, cela peut tout modifier et une activité dans laquelle il se sentait bien peut devenir rapidement inconfortable. Finalement, il y a toujours un temps d’adaptation et d’accoutumance à tout nouvel environnement. Si notre environnement change, cela nous oblige à recommencer une fois de plus ce travail d’ajustement avec ce qui nous entoure. Or les activités changent rapidement à notre époque, nous redemandant sans cesse de modifier nos réflexes, nos façons de faire, nos façons de réagir. Dans ces conditions, comment rester dans la course sans nous épuiser ?

En ayant beaucoup travaillé avec des personnes changeant de profession et avec des équipes obligées de s’adapter à des contextes fluctuants, parfois imprévisibles, je me suis rendu compte que l’analogie entre le monde professionnel et le monde du théâtre pouvait s’avérer très utile. Non pas pour suggérer que le monde n’est qu’une grande comédie, mais plus concrètement pour faire ressortir que notre rapport au travail nous offre probablement bien plus de possibilités que ce que nous en percevons dans un premier abord. En effet, lorsque quelqu’un dit : « je suis contrôleur financier », ou « je suis cadre de transition » ou encore « je suis pilote de processus », on entend bien qu’il s’identifie à un rôle. Comme ce comédien qui, sur scène, est le Malade imaginaire, en entreprise notre professionnel est informaticien, il est financier, il est expert. L’analogie avec le théâtre peut nous aider à prendre conscience que, parfois, nous nous sommes tellement identifiés à un rôle, ou à un métier, que nous avons du mal à le quitter pour être capable d’en réinvestir un autre. Si l’on réfléchit au travail du comédien, on voit qu’il ne s’agit pas de faire vivre indéfiniment un seul et même rôle, mais d’être capable de faire vivre chacun des rôles qu’on lui confie ou qu’il accepte. Pour cela, il doit être capable d’investir un nouveau rôle, de l’habiter et de faire en sorte que la salle l’identifie au rôle qu’il joue. Mais pour jouer ce rôle, le comédien a dû abandonner les rôles précédents, et il a dû travailler pour y parvenir. Si l’on considère les fonctions que l’on nous confie, et auxquelles nous sommes prêts à nous identifier, l’image fonctionne parfaitement bien : nous sommes directeur, technicien ou secrétaire pour telle ou telle entreprise, et si nous changeons de poste ou de métier, nous serons alors autre chose ailleurs. Et entre les deux nous sommes nous-mêmes, c’est-à-dire un ensemble de potentialités qui pourront se concrétiser en fonction des circonstances et des opportunités que nous rencontrerons.

Comme tout comédien, nous portons en nous un ensemble de dispositions qui ne peuvent vraiment se découvrir qu’à l’épreuve des réalités que nous vivons. Tout parcours professionnel, même s’il est irrégulier, chaotique ou au contraire parfaitement linéaire, peut être considéré comme un voyage qui nous transforme tout au long de notre vie. Lorsque les rôles changent trop vite, il est préférable de s’identifier directement au comédien plutôt qu’à l’un ou l’autre des personnages que nous aurions fait vivre à un moment donné. « Se faire en faisant » était-il inscrit sur les passeports des Compagnons du Devoir : notre parcours professionnel peut nous appartenir. Rien ne nous empêche en effet de tirer parti de chaque difficulté rencontrée, car ce sont aussi des occasions de nous redécouvrir autre que ce que nous pensions être jusque-là.

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