IMMIGRATION : SÉLECTIONNER LES TRAVAILLEURS STRATÉGIQUES

Année 1999 - Revue n°387

Inuits et Indiens mis à part, tous les Québécois sont immigrés depuis moins de cinq siècles. Et l'immigration y est considérée comme une chance, une vraie ressource.

La Province planifie son immigration, quantitativement (trente mille par an pour les trois prochaines années) et qualitativement, grâce à un complexe système de points dans lequel entrent en compte (entre autres) la formation (on veut des gens qualifiés), le nombre d’enfants (il s’agit de rajeunir la population et de maintenir le poids démographique du Québec dans le Canada alors même que sa natalité, autrefois une des plus fortes du monde, est devenue l’une des plus faibles) et la connaissance du français (les autorités veulent maintenir cette langue en Amérique du Nord). Il est aussi prévu d’« utiliser les immigrants comme investisseurs potentiels » .

Le Québec mène en matière d’immigration une politique volontariste : un dépliant du Ministère des Relations avec les citoyens et de l’Immigration le résume fort bien : «Pour consolider son développement économique et accroître le rayonnement et la compétitivité des entreprises québécoises au plan international, le Québec facilite et encourage l’accueil de travailleurs étrangers spécialisés qui veulent s’établir sur son territoire, en particulier les travailleurs dits stratégiques. Grâce à leurs connaissances technologiques dans des secteurs de pointe, les travailleurs stratégiques, qu’ils soient cadres, chercheurs, spécialistes ou entrepreneurs, entraînent dans l’environnement des entreprises qui les embauchent tout un ensemble d’activités économiques dérivées. Ils représentent donc, dans une société moderne comme le Québec, l’un des principaux moteurs de la création de nouveaux emplois».

Des candidats qui s’intégreront

Pour choisir ses immigrants, le Québec procède à une « sélection active à l’étranger », il recherche des immigrants qui puissent s’intégrer facilement. Les compétences professionnelles du candidat doivent «correspondre aux possibilités d’emploi du marché du travail québécois ou refléter un potentiel élevé d’employabilité et de mobilité professionnelle. Le candidat doit disposer de ressources financières suffisantes pour son établissement au Québec» explique la brochure « Immigrer au Québec ». Bien que la « Belle Province » connaisse un taux de chômage aux environs de dix pour cent, quarante deux mille emplois sont aujourd’hui sans titulaire, expliquait le ministre Antoine de Boisclair en 1998 à Paris. Ce sont des personnes susceptibles de les tenir qui sont aujourd’hui recherchées, de formation technique dans les secteurs de la « nouvelle économie » : informatique, télécommunications, électronique, pharmaceutique, biotechnologie, aérospatiale, et dans certaines branches du secteur des services comme la représentation commerciale, la restauration ou le « soutien administratif ». L’objectif consiste à augmenter le nombre des immigrants indépendants (investisseurs et entrepreneurs), pour atteindre la moitié en 2000.

Dans les dernières années, 87 % des immigrants avaient entre 23 et 35 ans, et 79 % avaient une formation égale ou supérieure à bac +2.

De préférence des francophones...

D’après les statistiques du gouvernement du Québec, les candidats ayant obtenu le droit de résidence permanente pendant la période 1992/ 1996 parlaient seulement français pour 22 % d’entre eux, seulement anglais pour 23 %, les deux langues pour 13 % et aucune des deux pour 42 %. Dans la période 1992/1997, la France était le premier pays de naissance des immigrés au Québec (environ 9 % des admissions totales), devant Hong kong et Haïti, cependant la compilation par région fait apparaître que c’est l’Asie qui vient en tête comme pourvoyeuse d’immigrants, suivie de l’Europe, de l’Amérique et de l’Afrique.

Un débat sur les radios et télévisions « ethniques » a lieu actuellement : non pas sur le point de savoir quelle doit être la place de la « langue d’origine des minorités ethnoculturelles » mais sur celui de la place respective de l’anglais (y compris les productions étatsuniennes) et du français. Le président du Conseil des relations interculturelles du Québec, Arlindo Vieira précise : «au Québec, le français est une des clés importantes de l’intégration. La diversité ne peut être une richesse que dans la mesure où tous les groupes ont la capacité de communiquer entre eux dans une langue commune». Il refuse, comme la Fédération des professionnels de la CSN et le Syndicat des producteurs autonomes de la télévision ethnique du Québec, le projet de mise en place d’un réseau pan-canadien de télévision ethnique, en raison de l’omniprésence de l’anglais comme langue commune dans le reste du pays.

Le gouvernement québécois cherche à attirer des francophones. Libanais et Algériens sont les bienvenus. Le ministre de l’immigration a fait une tournée en France (Paris, Lyon, Nantes) en 1998 pour tenter de convaincre les Français de venir, ce qu’ils ne font pas si facilement. Des responsables admettent qu’un nombre minoritaire mais non négligeable d’arrivées de Français se soldent par un retour (suivi parfois ensuite d’une nouvelle tentative). Les raisons climatiques jouent un rôle : dans les difficultés rencontrées par les Français qui s’installent au Québec, la moindre n’est pas la durée de l’hiver. Même si Montréal offre des dizaines de kilomètres de galeries marchandes souterraines reliées par le métro, une véritable ville bis, vivre avec la neige pendant la moitié de l’année peut être très dur.

Accueil, flexibilité et motivation

Le Québec sélectionne, le Canada admet sur le territoire sur des critères de santé et de sécurité, l’immigrant doit se trouver lui-même son emploi. Cependant, le ministère offre des « services de soutien et de référence » aux nouveaux arrivants pour faciliter leur insertion professionnelle : consultations individuelles, banque d’emplois, information générale sur le marché de l’emploi et de la formation professionnelle, centre de documentation multifonctionnel, sessions d’information d’une semaine, etc.

«Dans le travail, je pense qu’on en demande plus qu’en France», témoigne un jeune ingénieur en informatique, «mais l’emploi est moins protégé. A n’importe quel moment l’employeur peut expulser un employé, il n’y a pas la même protection syndicale qu’en France. Cependant, je pense que cette insécurité donne aux Québécois une motivation pour se donner au maximum pour leur travail. Par exemple, au début, j’étais surpris de voir des gens travailler jusqu’à quatorze heures par jours et les week-ends. Avec le temps, on fait comme eux, par amour du travail et parce qu’on est récompensé. C’était ma première expérience industrielle, après avoir été chercheur, au début c’était dur mais actuellement ça se passe très cool. Du côté administratif, ici à Montréal comme dans tout le Canada, on donne toutes les informations nécessaires pour faciliter l’adaptation des nouveaux arrivés. Par exemple, on reçoit une semaine de formation sur le système de santé, l’intégration à l’emploi, l’intégration dans la société... Le Québec compte beaucoup sur ses immigrés, c’est la raison pour laquelle il fait le maximum pour que ceux-ci s’intègrent rapidement à la société. Ce n’est pas pour autant que le Québec est un paradis. On nous offre tout mais les impôts prennent presque tout après, jusqu’à 54 % du salaire. De ce côté nous avons beaucoup de chance en France, bien qu’on se plaigne tout le temps !».

La politique consciente et organisée d’« écrémage » menée par le Québec ne permet pas à n’importe quel chômeur, fut-il francophone, d’y refaire sa vie. Mais la sélection étant faite sur critères d’âge et de profession, et non ethniques, elle ouvre de meilleures perspectives qu’en France à certains. C’est par exemple le cas de Riad, un jeune Français d’origine algérienne par son père. «Depuis deux ans que je suis ici» dit-il «je n’ai pas eu l’occasion de me sentir différent des Québécois, que ce soit dans le milieu de travail ou dans la vie quotidienne. En France, je me sentais étranger dans mon propre pays, différent des autres Français, même dans mon environnement professionnel universitaire».1

Professions en demande et professions inadmissibles

Pour les cadres, les professions « en demande » sont entre autres : ergothérapeute, programmateur scientifique, ingénieur spécialiste en télécommunications, en réingénierie des méthodes et procédés, professionnel des services aux entreprises de gestion, spécialiste en analyse des méthodes et procédures, rédacteur technique, traducteur, interprète de conférence (avec maîtrise du français et de l’anglais).

Mais les professions « inadmissibles » comptent architecte, avocat et notaire, expert-comptable et auditeur, enseignant, ingénieur civil, pétrolier, géologue et minier, et la plupart des professions médicales.

Pour résumer, un brillant ingénieur spécialiste en cellule d'aéronef (comme d’ailleurs un régleur conducteur de machines outils) las de ne rien trouver dans sa région car handicapé par son teint basané a ses chances ; un « quinqua » pris dans un plan social n’en a guère.

1 : voir aussi le témoignage de Samir Ferdi.

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