Ingénieurs sans frontières

Du bénévolat au militantisme
Année 2004 - Revue n°410-411

En se dotant d’une nouvelle charte, les élèves-ingénieurs d’ISF marquent leur volonté d’affronter la question de la place et de la responsabilité de l’ingénieur dans une société mondialisée. Association de bénévoles centrée sur une aide intelligente aux populations pauvres, ISF aspire à devenir une association de militants au sens où l’entend Jacques Ion, c’est-à-dire de personnes cultivant une certaine vision du rôle de leur groupe social dans la société.

La nouvelle charte d’ISF souligne cet engagement. Elle présente ainsi une facette de la sensibilité des ingénieurs de demain. Il s’agit autant pour eux de définir leurs valeurs que de dégager l’évolution de leur future profession. Aux pratiques de solidarité internationale est associée une éthique ; en quoi peut-elle alimenter leur identité professionnelle ?

Dans le champ d’intervention d’ISF, la solidarité internationale, le terme apolitique n’a pas de sens. La solidarité est politique, elle est par nature une intervention dans la cité. Le vote de la charte d’ISF en décembre 2002 va dans ce sens, attestant en même temps l’évolution d’une frange non négligeable de la nouvelle génération d’ingénieurs.

« L’ancienne charte d’ISF était un texte de mobilisation des ingénieurs pour la solidarité internationale. La nouvelle questionne leur responsabilité, leur mission sociale », remarque Jean-Louis Viélajus, délégué général du Comité français pour la solidarité internationale (CFSI). Comment se traduit cette prise de conscience ?

Elle apparaît d’abord dans l’importance nouvelle de valeurs comme le développement durable : « Nous, membres d’ISF, considérons comme fondamental de permettre aux générations présentes de répondre à leur besoins, et ce sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs. »

Ce soutien au développement durable s’accompagne d’une posture critique face aux modèles intellectuels qui structurent la société : « (...) le problème des dépendances génératrices d’inégalités au niveau international, représente selon nous un danger majeur pour le développement durable (...). Ces dépendances dérivent en partie de la prédominance du modèle technicien érigé comme universel. (...) La technique est chargée de résoudre un grand nombre de questions de manière autonome et spécialisée, ne recherchant qu’une plus grande efficacité, sans aucune référence aux valeurs qui fondent notre société. » L’ingénieur, dès lors, est placé face à ses responsabilités : « En tant que maître d’œuvre de la transformation de la technique, et de la société par la technique, l’ingénieur possède donc une responsabilité particulière dans la collectivité. Son rôle est essentiel pour que la technique soit questionnée et reste un outil au service de l’homme. » Pour Christelle Didier, sociologue, la charte d’ISF se démarque des autres chartes et codes éthiques notamment par le jugement sur l’agir technique : « Ce n’est pas tant que la technique pollue, mais la technique impose des modèles sociaux. On retrouve cette notion dans peu de documents, sauf peut-être dans la déclaration du Mont-Carmel de 1974 qui plaçait au centre la notion de développement humain. » Christelle Didier souligne que l’expérience d’ISF dans la solidarité internationale a influencé sa vision de l’ingénieur dans la société : moins seul, plus modeste, plus axé sur sa mission sociale. ISF traduit ainsi son engagement dans la pratique : «en nous insérant à notre mesure (...) dans des réseaux solidaires [qui] ont pour but de mettre en œuvre une forte complémentarité des rôles et des compétences de chacun ».

« De nombreuses chartes, notamment celle du CNISF, affirment les valeurs du développement durable, note Christelle Didier, mais on a l’impression que l’ingénieur est seul maître à bord. Or un ingénieur, seul, ne peut rien s’il n’agit pas en réseau avec d’autres acteurs ». Pour Christophe Alliot, qui a conduit l’élaboration de la charte en tant que président d’ISF, cela va plus loin. C’est en réalité «un principe de précaution, de doute, qui nous pousse à travailler en complémentarité avec d’autres acteurs, car c’est de la confrontation que naît le doute, et que l’on parvient à innover ».

Peut-être est-ce dans son expérience d’ONG de terrain qu’il faut chercher la volonté d’insérer l’ingénieur dans la société. Au niveau individuel tout d’abord, l’engagement d’un élève ingénieur à ISF est souvent synonyme de choc culturel, pour reprendre l’expression de Christophe Alliot : « en partant en mission, ou en collaborant avec différents acteurs en France, on s’aperçoit qu’on est dans une bulle en verre, qui représente notre culture et notre éducation. En se confrontant à des cultures différentes, on touche les parois de quelque chose qu’on n’avait jamais envisagé auparavant. C’est ce processus qui est au cœur de l’identité des membres d’ISF, au-delà du désir de partir hors-frontières ou de se rendre utile. Au final, on se rend compte que notre façon de raisonner en tant qu’ingénieurs français n’est peut-être pas la seule qui existe dans le monde. De là vient notre énergie à faire les choses différemment, à être les porte-parole de la modestie de l’ingénieur, et à nous engager vis-à-vis des pays du Sud ».

De la construction d’un réseau d’adduction d’eau rural en Afrique de l’Ouest à l’appui à une communauté indienne au Guatemala, c’est d’abord sur le terrain du développement local que se sont investis les groupes ISF. En Afrique de l’Ouest, « la décentralisation est passée par là, remarque Jean Louis Viélajus, et cela a certainement une influence sur la façon dont les ingénieurs d’ISF se positionnent. La concertation des acteurs autour du choix technique et du financement est beaucoup plus importante qu’au début des années 1990 ».

En situation de solidarité internationale, l’action des bénévoles ISF est confrontée à des questions fondamentales : le développement, pourquoi ? La démocratie locale, comment ? Comment moderniser un service de l’eau dans un bourg d’Afrique de l’Ouest sans renforcer des situations de dépendance par rapport aux détenteurs d’une technicité ou d’un capital ? Comment une communauté rurale peut-elle entretenir un service de l’eau si le climat politique de son pays, si les règles des échanges agricoles internationaux, ne lui permettent pas de mutualiser un minimum d’épargne collective ?

Avec un tel vécu, le développement durable et la citoyenneté de l’ingénieur ne sont plus de simples concepts glanés au gré des vents. Ils deviennent des valeurs qui parlent aux étudiants et aux jeunes ingénieurs d’ISF.

La nouvelle charte est accessible dans son intégralité sur www.isffrance.org

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