L’économie de l’immatériel

Année 2006 - Revue n°419

Travailler, c’est penser : une telle conception du travail déstabilise les économistes, car elle renvoie à l’existence d’un sujet au sein de la dynamique productive. Or, l’héritage conceptuel ne permet pas aux différents courants de pensées économiques orthodoxes (néoclassiques, keynésiens et marxistes) d’intégrer cette dimension de l’homme au travail. C’est à un déplacement conceptuel qu’il faut procéder pour tenir compte de cette réalité du travail, d’autant plus présente dans une économie désormais dominée par les services, marquée par l’usage des nouvelles technologies et de nouvelles formes de concurrence qui modifient les formes de mobilisation du travail.

Si l’on s’en tient à une approche traditionnelle, l’expression « nouvelle économie », qui a un temps désigné ce que nous concevons à présent comme une économie de la connaissance, se justifierait par le fait que l’économie se développe dans de nouveaux champs et par la généralisation de nouvelles technologies informationnelles pénétrant l’ensemble des secteurs d’activité. La crise de l’emploi relèverait des difficultés à passer à ces nouveaux espaces d’activité, dans la mesure où se joue l’apparition de nouveaux emplois, de nouvelles compétences, de nouvelles entreprises.

Dans cette approche, les ressorts micro ou macro de l’économie ne changeraient pas de principe de fonctionnement, s’appliquant simplement à de nouveaux contenus. La conception que l’on peut avoir du travail et la place qu’il occupe dans la dynamique économique, ne seraient pas en cause ; seuls les emplois et le type de qualifications requises par la production évolueraient. Il me semble que l’on peut critiquer cette approche, à la fois pour le statut qu’elle accorde à l’information, et pour les conditions de sa production.

L’information dont il est question dans ces approches théoriques est toujours une information formalisée, que l’on peut inscrire sur un support matériel à partir duquel l’information sera produite, stockée, puis échangée. En d’autres termes, la dimension immatérielle de l’information est évacuée, et avec elle la question de la subjectivité de l’acteur porteur ou récepteur de l’information n’est pas appréhendée. C’est en fait l’enjeu du sens de l’information qui n’est pas abordé.

Trois exigences apparaissent pour engager une réflexion économique qui puisse dépasser ces impasses : étendre le champ de l’analyse de l’unique domaine de l’information formalisée à l’ensemble de l’information dont l’information non formalisée ; concevoir l’information comme l’un des aspects des activités immatérielles et relationnelles et ne pas la traiter pour elle-même ; introduire les notions de sujet et de subjectivité, notamment dans la sphère du travail.

Les services apparaissent alors comme l’une des formes de ces activités immatérielles et permettent de comprendre les ruptures engagées vis-à-vis des logiques industrielles. Les services agissent sur un support qui n’appartient pas au producteur, mais au bénéficiaire du service ; que ce support soit un objet (une voiture, une lettre), ou le bénéficiaire lui-même, la personne comme l’entreprise. Les services transforment les propriétés tangibles du support : ses qualités d’usage (réparation, maintenance), sa localisation et les conditions de sa mise à disposition (transport, vente), ses caractéristiques informationnelles ; ou non-tangibles, les compétences (formation), la santé, les qualités psychiques...

En partie coproduits par le bénéficiaire, ils reposent sur une relation de service entre le prestataire et le bénéficiaire qui se déploie, au minimum, dans le registre des échanges informationnels (informations formalisées comme non formalisées) et contractuels.

Ils conduisent enfin à des formes de synchronisation des temps de production et des temps d’appropriation. A l’opposé de l’industrie où les temps de production sont désynchronisés vis-à-vis des temps de consommation, le développement des services impose de nouvelles formes d’articulation des temps sociaux qui permettent aux prestataires d’être en relation avec les bénéficiaires au sein de plages de temps synchronisées.

Ces propriétés des activités immatérielles et relationnelles vont avoir des incidences sur le travail : l’accumulation d’expériences, de savoirs et l’émergence de compromis dynamiques déstabilisent le rapport capital / travail ; l’évolution de la composition organique du temps de travail ouvre ou ferme des espaces temporels pour penser.

Le développement de procédures d’arbitrage entre la qualité prescrite, la qualité attendue des bénéficiaires, la qualité des compétences des salariés et des organisations mises en oeuvre, pose l’enjeu de la constitution de logique de concertation qui ouvre les partenaires de l’entreprise aux bénéficiaires. Les formes de la négociation salariale sont, alors, amenées à évoluer afin d’intégrer la logique d’action et de pensée d’un troisième type d’acteurs. Dans certaines entreprises de services, on a vu apparaître ce type d’innovations avec la remise à plat des organisations à l’occasion du passage aux trente-cinq heures. Mais elles restent encore souvent embryonnaires.

Du côté des procédures d’évaluation, la question posée relève de la possibilité de sortir de l’autoévaluation ou de l’évaluation binaire prestataire / bénéficiaire. Dans la mesure où la subjectivité des deux types d’acteurs est engagée dans la production du service, la procédure d’évaluation à besoin de faire intervenir un tiers facilitant une prise de recul des prestataires vis-à-vis de leurs formes d’engagement passé et la construction de critères légitimes pour évaluer le chemin parcouru. Les logiques d’évaluation exigent, ainsi, que se développent des nouveaux dispositifs institutionnels, d’ordre privé ou public, reconnus pour assurer ce type de fonction et d’intégrer les différentes formes de pensée des acteurs.

Partager