L’expérience politique des jeunes

Les faux-semblants de la dépolitisation
Année 2004 - Revue n°409

Depuis quelques décennies, la situation globale des jeunes est le plus souvent envisagée sous l’angle de la crise, avec la mise en avant d’une crise civique qui répondrait à celle de l’intégration par le travail. Dans ce contexte, le thème de l’engagement militant est souvent perçu comme l’un des points les plus sombres. C’est peu dire que l’engagement ne ressemble plus guère à ce qu’il était dans l’immédiat après-guerre, quand l’élan de la Résistance et l’encadrement par des forces politiques fortement militantes (le Parti communiste) ou des familles sociologiques encore structurées (le monde catholique) assuraient une socialisation forte. La question de l’affaiblissement du militantisme, déjà sensible après la guerre d’Algérie et plus encore dans les suites de mai 68, s’est donc radicalisée au cours des années 1980 et 1990 en une interrogation sur la disparition pure et simple de l’appétence pour la politique et même parfois plus largement pour le souci de l’autre. Ce tableau semble cependant manquer de nuance. Il laisse de côté la réalité de nombreux engagements d’aujourd’hui, sacrifie à un discours pessimiste et surtout ne correspond guère aux expériences historiques des jeunes qui ont vécu cette période.

Sans verser, par contre-pied, dans un optimisme obligé et peu lucide, il faut néanmoins montrer les points qui viennent enrayer le bon agencement du discours de la dépolitisation, et réorienter l’analyse dans d’autres directions.

Peut-on dire, par exemple, qu’il y aurait un système de valeurs nouveau, propre aux jeunes et distinct des valeurs des générations précédentes ? Les études européennes menées sur ce sujet insistent sur deux points : les jeunes aujourd’hui seraient moins politisés que leurs parents au même âge et plus généralement moins contestataires vis-à-vis de la société en général1.

Il est évident à partir de tels présupposés que notre histoire collective ne peut s’interpréter qu’en termes de déficit : fragilisation du lien social, dépérissement du politique, perte du sentiment historique. Mais ce qui frappe dans cette analyse, c’est justement son manque de mise en perspective historique. L’inconvénient de nombreuses approches est qu’elles croient pouvoir retenir l’âge comme un bon critère de description de la situation des jeunes. Or, cette conception fixiste favorise justement la projection d’attentes prédéfinies et ne prend pas assez en compte ce qu’on peut appeler à la fois l’effet de période et l’effet de génération.

La dépolitisation, un discours à reconstruire

L’effet de période est ce qui permet de rendre compte de l’influence de la période qu’ils vivent sur des jeunes qui ont le même âge. Il est ainsi évident qu’avoir vingt ans à la Libération, au début de la guerre d’Algérie ou dans une période de fort chômage n’a pas la même signification. La question posée ici est celle de l’expérience historique collective : y a-t-il une expérience fondatrice d’un sentiment collectif ? On en vient ainsi au deuxième effet, l’effet de génération qui exprime la rencontre de l’âge et de la période : y a-t-il une expérience commune qui forme un sentiment générationnel ? La question n’est donc pas de savoir quel est le rapport des jeunes à l’engagement, mais de chercher quelles sont les expériences générationnelles de l’engagement, de la sociabilisation ou de la politisation.

On comprend qu’il est difficile de mesurer une expérience générationnelle à l’aune de l’expérience d’une autre génération. Les enquêtes sur les valeurs des jeunes rencontrent des difficultés de cet ordre quand elles « mesurent » des écarts entre des générations sur une série de termes comme « famille » ou « autorité ». Les études montrent que ces termes qui faisaient l’objet d’un rejet massif dans l’après-soixante-huit sont maintenant valorisés : encore faudrait-il préciser qu’en trente ans ces mots ont sans doute changé de sens et renvoient à des expériences sociales nouvelles. La famille par exemple, rejetée hier comme cadre disciplinaire, est aujourd’hui valorisée comme lieu de protection vis-à-vis d’un environnement social beaucoup plus difficile en raison du chômage, de la difficulté de parvenir à un revenu stable (en 1999, 84% des jeunes de 18 à 29 ans considéraient la famille comme quelque chose de très important, contre 76% en 19902). On ne parle plus, ici, de la même famille.

Si l’on cherche à décrire des expériences historiques, que peut-on dire ? Deux grandes hypothèses ont été avancées pour interpréter le rapport des jeunes à la politique depuis les années 1980. La première est celle de la socialisation politique progressive3. Selon ce modèle, on prend acte du fait que l’accès à la majorité légale ne fait pas basculer d’un seul coup dans la participation politique. Les calendriers individuels étant devenus plus complexes, la découverte de la politique se fait sur une plage temporelle plus longue. La jeunesse s’étant allongée, l’entrée dans la vie active se faisant plus tardivement, les choix politiques s’affirment également sur une plus longue durée : c’est finalement vers l’âge de 30 ans que l’on rejoindrait la situation moyenne du reste de la population.

On pourrait opposer à cette lecture de la période l’idée que les expériences politiques ne sont pas diluées dans le temps mais au contraire condensées autour de quelques moments forts. Le choc du 21 avril en est le meilleur exemple : il s’agit d’une initiation politique brutale, inattendue, soudaine, qui provoque une réaction rapide et intense mais peut-être aussi de courte durée, comme l’a montré le fort taux d’abstention aux élections législatives. On ne peut donc guère présenter les apprentissages politiques comme un long fleuve tranquille, mais comme une série de chocs, conduisant à des prises de conscience fortes, et dont une traduction politique durable reste pourtant incertaine.

La deuxième hypothèse est celle de l’engagement distancié4. Après le militant professionnel de type léniniste, on aurait vu apparaître un militant qui s’engage toujours mais en s’impliquant moins : méfiant vis-à-vis des manipulations, attaché au caractère démocratique des organisations, prêt à partir au premier désaccord, ce militant est parfois avare de son temps et cherche moins une idéologie qui propose une vision du monde totalisante qu’un engagement ponctuel, monothématique, efficace.

Si ce modèle de la prise de distance permet de rendre compte du transfert de nombreux militants politiques ou syndicaux vers le monde associatif, permet-il de décrire le développement récent d’expériences plus fusionnelles ? Le grand retour des manifestations de rue (depuis les concerts humanitaires ou antiracistes, les marches de protestation contre le Front National, les mobilisations lycéennes et étudiantes à répétition dans les suites de 1986, les manifestations altermondialistes…) suggère aussi, en effet, la prédominance de moments de fusion collective.

Une expérience politique face à ses impasses

Quand on interroge les 18-29 ans, pour savoir s’ils ont déjà participé à une manifestation de rue, 41% répondent oui en 1999. Ils étaient 32% en 1990 ; 34 % en 1981. Dans une période dite de dépolitisation, cette hausse a de quoi surprendre…

Sentir le collectif exister dans la rue, dans des moments festifs, c’est faire une expérience forte du politique comme être-ensemble. Il manque sans doute à cette expérience un peu de distance : distance par rapport au mode d’action choisi, par rapport aux mots d’ordre repris ensemble. Il manque sans doute à ces mobilisations le versant de la responsabilisation : comment traduire dans des prises de responsabilité politique la conviction exprimée dans la mobilisation de rue ?

La forme protestataire étant aujourd’hui la principale modalité de la sociabilisation politique, la question posée est de savoir comment pérenniser des expériences et comment conduire vers une réflexion sur la responsabilité ceux qui commencent à s’engager au nom d’un principe ?

Mais quels sont les mouvements qui ont développé une offre militante auprès de tous ceux pour qui la manifestation de rue a constitué une première forme d’initiation politique ? Le syndicalisme étudiant, contourné par des coordinations plus crédibles parce qu’elle jouaient un jeu plus démocratique et transparent, n’a pas cherché à capitaliser la grande capacité de mobilisation qui est apparue sur les questions scolaires. Intégrer de nouveaux adhérents, en effet, c’était prendre le risque de bousculer les subtils équilibres internes et les jeux d’appareil. Le discours sur la crise de l’engagement des jeunes a pris, de ce point de vue, une dimension stratégique quand il permet le maintien des militants dans l’entre-soi de petits groupes à l’organisation opaque. Les militants qui tiennent les appareils résistent d’ailleurs mal à une héroïsation de leur engagement, dernier rempart, selon eux, contre une dépolitisation généralisée. Quelle est l’offre faite aux militants potentiels ? Quelle est l’organisation des structures ? Quelles sont les garanties de démocratie interne ? Telles sont les questions prioritaires si l’on ne veut pas se contenter d’un discours trop général sur la crise de l’engagement.

Comment décrire les nouveaux profils d’engagement dans la jeune génération ? Il faut rappeler tout d’abord que beaucoup de jeunes sont engagés dans des structures associatives, partisanes ou syndicales classiques. Mais à côté des profils classiques, on peut distinguer trois catégories nouvelles.

Les associatifs informels, tout d’abord, se regroupent souvent localement au sein d’un réseau d’affinités, autour d’une seule thématique, s’orientent vers une action pragmatique et ponctuelle, parfois trop circonscrite. Ce modèle s’est développé à mesure que des déçus des engagements plus classiques se détournaient des grandes organisations hiérarchiques au sein desquelles les enjeux de pouvoir étaient trop lourds.

La période récente a également vu émerger la figure de l’expert-militant. Théorisée notamment à Act Up, cette conception du militantisme part d’une contestation des discours d’expertise (en médecine, en économie, dans les questions sociales…) et se propose de produire une contre-expertise en s’appuyant sur l’expérience des personnes elles-mêmes. Cet expert-militant ne peut se réclamer d’un savoir que s’il localise son action sur un sujet particulier (le sida, le logement, le chômage etc.).

Troisième figure : l’activiste militant qui multiplie les interventions, à travers des opérations à forte visibilité médiatique, sur des sujets en vue (mondialisation, guerre, exclusion, mal-bouffe, américanisation etc.) sans chercher à établir un système de pensée, une lecture de la société, ni chercher une visée réformatrice ou un débouché politique à ses mobilisations.

Ces différents profils présentent des points communs. On constate tout d’abord une faible formalisation institutionnelle : la construction d’une institution durable n’est pas un objectif important. Deuxième point commun : le faible savoir-faire militant et la méfiance vis-à-vis des logiques d’appareil. Troisièmement : la crise de la généralité. Les engagements sont mono-thématiques et ne cherchent pas à construire un intérêt collectif. Quatrièmement : le déficit de légitimité de groupes qui s’autoproclament spécialistes d’une question particulière. Dernier point commun : une relation difficile au politique et la tentation de relayer les discours de discrédit du personnel politique.

On ne peut pas dire que les jeunes ne s’engagent plus ni qu’ils se désintéressent de la politique. Certes, la culture révolutionnaire s’efface, les mouvements d’extrême gauche attirent moins l’engagement qu’une bienveillance de principe, le militantisme professionnel suscite moins de vocations. C’est en fait la manière dont les jeunes vivent leur temps et les questions que la période leur renvoie (crise économique, crise du travail, turbulences électorales, tensions internationales) qui façonne leur expérience politique. Au total, les formes de mobilisation nouvelles dessinent un paysage dans lequel coexistent de façon originale une acceptation dépassionnée des principes et des procédures démocratiques, une défiance vis-à-vis des formes institutionnalisées de la participation politique et enfin une capacité de mobilisation rapide et forte même si elle n’opère que sur un nombre restreint de sujets.

1 : Voir par exemple Olivier Galland et Bernard Roudet (dir.), Les Valeurs des jeunes. Tendances en France depuis 20 ans, L’Harmattan, 2001.

2 : Chiffres présentés in Olivier Galland et Bernard Roudet (dir.), Les Valeurs des jeunes, op. cit., p. 186.

3 : Pierre Bréchon, « Politisation et vote des jeunes », Agora, débats/jeunesse, n°2, troisième trimestre 1995.

4 : Jacques Ion, La Fin des militants ?, L’Atelier, 1997.

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