L’innovation pédagogique par les objets innovants

Année 2017 - Revue n°473

Le Conservatoire national des arts et métiers (Cnam) a créé une « formation en ligne ouverte à tous » (massive open online course en anglais, Mooc) qui mobilise des objets des collections de son musée pour faire comprendre les processus de l’innovation. Une pédagogie innovante en soi qui se projette à partir du passé.

Le Mooc articule deux perspectives sur l’innovation : celle du management de la conception innovante (comment se fabrique l’innovation de rupture au travers des rationalités et des dispositifs de gestion) et celle de l’analyse historique qui étudie les processus et les contextes d’émergence de l’innovation. L’histoire donne le recul et l’épaisseur nécessaires à la compréhension fine des processus d’innovation là où le management fournit des cadres d’action. Cette double perspective repose sur une idée : rien n’est donné en innovation, tout est construit… et même co-construit entre le technique et le social. C’est bien la « fabrique » de l’innovation qui est au cœur du Mooc : il revisite les processus de construction de l’innovation à travers le prisme des objets techniques parce qu’ils sont à la fois le résultat et une mémoire de ces processus.

Cette formation place au centre de sa pédagogie des objets techniques marquant de l’histoire contemporaine. Ces objets portent la trace des processus de création et de conception ; ils sont des marqueurs de transformations aussi bien techniques, économiques que sociales.

Deux types d’objets sont mobilisés. Les objets patrimoniaux c’est-à-dire des objets qui n’existent plus que sous forme de collection patrimoniale, comme la machine à vapeur de la première révolution industrielle, et les objets « lignée ». Concernant les premiers, les raisonnements de conception et les processus d’innovation, replacés dans leur contexte historique, ont une portée générale qui dépasse ce strict contexte. Ils deviennent dès lors des supports pédagogiques très contemporains, y compris pour des managers actuels de l’innovation. Les objets « lignée » sont ceux qui existent encore dans notre système socio-technique actuel, parfois sous des formes différentes, et dont nous avons en partie perdu la mémoire originelle (comme la micro-informatique). C’est alors le travail historique, dans une perspective généalogique (la lignée de cet objet) et archéologique, qui permet de comprendre les processus de la fabrique de l’innovation.

Partant de ces objets qui incarnent tous une réalité de l’innovation, le Mooc croise la perspective gestionnaire (agir sous contrainte pour innover) et historique (comprendre les modes de construction socio-technique1 à l’œuvre dans la fabrique de l’innovation) pour éclairer d’une nouvelle manière des cas anciens, emblématiques, et proposer des cas nouveaux.

Dans les deux cas, le Mooc s’attache à faire comprendre les principes et les dispositifs concrets de la fabrique de l’innovation. Partant d’objets judicieusement choisis, quels sont les chemins qui ont conduit à leur conception ? Même quand le hasard ou la chance interviennent dans le processus d’innovation, c’est un contexte (politique, social, managérial, technique, culturel…) qui permet de saisir, ou non, cette opportunité. L’archéologie des objets révèle les conditions dans lesquelles les innovations ont été rendues possibles, ou impossibles pour certaines, souhaitables, attendues ou parfois surprenantes.

L’étude des processus d’innovation dans le temps long donne la possibilité de tirer les leçons du passé pour apprendre et agir aujourd’hui dans la fabrique de l’innovation. Il s’agit de comprendre les conditions du passage de l’invention à l‘innovation, et de comprendre les processus de conception dans les dimensions d’organisation, de raisonnement créatifs et d’analyse de la valeur. Le Mooc développe des capacités d’analyse de situation d’innovation en décrivant et en interrogeant les processus d’innovation restitués dans leur contexte historique. Il propose incidemment une posture critique, un recul réflexif sur les injonctions actuelles à innover sans cesse.

Ce Mooc s’adresse à tous ceux qui ont déjà une formation initiale - niveau L3, ingénieurs, designers, managers, historiens… - ou une expérience du monde professionnel innovant, voir celles et ceux qui sont juste désireux de s’acculturer aux problématiques de management de l’innovation ou de la conception innovante, ou de l’histoire de l’innovation et de la médiation.

Le premier module est consacré à la machine à vapeur, emblème de l’innovation technique de la première Révolution industrielle. Nous montrons comment l’innovation technique de James Watt a été dépassée ou plutôt intégrée dans des innovations managériales. Pour que l’innovation se diffuse, il a fallu une organisation collaborative, il a fallu concevoir la valeur de cet objet qui n’existait pas jusque-là ; il a fallu inventer un système de maintenance, de distribution, d’apprentissage et de construction de la confiance.

Un deuxième module s’intéresse à l’innovation de rupture à travers des objets emblématiques des dernières inventions avant l’avènement d’un véritable dominant design à l’origine de puissantes lignées d’innovation. Il est ainsi question de l’invention du fardier d’artillerie du dix-huitième siècle - mû par une machine à vapeur à deux cylindres, le premier véhicule automobile - par Cugnot et de l’avion par Clément Ader. A près d’un siècle d’écart, ces deux objets sont des inventions qui n’ont pas pu trouver dans le contexte de l’époque et avec des limites intrinsèques à la conception même des objets les conditions de leur diffusion.

Un troisième module est consacré à l’histoire de la micro-informatique. Méconnues, les origines de celles-ci sont françaises. Nous abordons également les conditions de l’invention et les conséquences du passage à la miniaturisation grâce à la « puce » électronique. Enfin, un quatrième module traite du Minitel. Franco-français, cet objet est emblématique d’une manière étatique de fabriquer l’innovation. Néanmoins une approche attentive du processus d’innovation montre que le Minitel a permis des avancées singulières et originales reprises dans d’autres innovations depuis.

Les échanges ont lieu au moyen des différentes discussions du forum et l’animation au moyen d’un hangout (plate-forme de messagerie instantanée et de visioconférence) hebdomadaire durant lequel les enseignants répondent en direct aux principales questions du forum.

La première session l’année dernière a intéressé plus de 7 300 personnes, pour une majorité ayant un diplôme de formation supérieure. Près de mille apprenants ont obtenu une attestation. On cherche à innover dans la formation à l’innovation. Si nous renouons avec l’enseignement à partir des objets des collections du Musée des arts et métiers en croisant « le management » et « l’histoire » pour faire comprendre les processus de l’innovation, le Mooc se double et se combine avec des parcours pédagogiques en présentiel au musée lui-même.

Le Mooc est l’extension numérique augmentée des parcours physiques : le projet pédagogique relève à terme de la co-évolution des dimensions réelles et virtuelles de la formation à l’innovation. Le changement de lieu et de scénographie du cours a une plus-value pédagogique importante : loin de la « salle de classe » habituelle (amphithéâtre, ou salle avec tableau « noir », ou studio de cours), l’élève est projeté dans un espace patrimonial et majestueux. Les collections, le bâtiment lui-même (le Prieuré Saint-Martin-des-Champs) et la scénographie des collections définissent les bases d’une relation pédagogique renouvelée. Les objets opèrent comme un « tiers » dans la relation enseignant / enseigné, les interactions sont plus nombreuses entre les élèves et avec les enseignants et les médiateurs. Avec le Mooc, le musée du Conservatoire prolonge sa vocation originelle pédagogique née à la fin du dix-huitième siècle d’une volonté politique de diffusion des savoirs techniques et industriels au plus grand nombre reposant sur la pédagogie de la « démonstration » (par l’objet technique, sur l’objet technique). Les premiers professeurs du Conservatoire étaient des « démonstrateurs » qui manipulaient des machines, des maquettes, des prototypes… pour enseigner les arts et les métiers à tous.

Avec le Mooc, on sort des murs du musée, mais ce n’est pas la seule contrainte qui est levée. Le montage de séquences vidéo tournées dans le musée permet de s’affranchir totalement de celle-ci et a ouvert un potentiel pédagogique. Par exemple la séquence sur les « objets hybrides », introductive à l’innovation de rupture, est emblématique de cette opportunité et elle a été une des plus remarquées du Mooc : la « voiture à hélice », « l’avion chauve-souris » ou le « vélo-cheval » sont des objets dispersés dans le musée, mais qui incarnent parfaitement la notion d’hybridation et nous renseignent sur la phase amont de la fabrique l’innovation.

Au-delà d’une dimension transmissive, au-delà des fils de discussion créés sur le forum et de l’animation quotidienne par le community manager dès la première année, le Mooc a permis de constituer une communauté de milliers de personnes sur l’innovation. Le public n’est pas seulement celui traditionnel du Cnam, ni celui des visiteurs du musée mais s’élargit à toutes les générations et dans plusieurs pays. La communauté ainsi constituée existe par elle-même en échangeant sur les sujets suscités par le Mooc et bien au-delà. Par rapport au format traditionnel de la formation en cours du soir présentiel du Cnam tout au long de la vie, ce déplacement constitue un véritable effet de levier et qui modifie le rôle des enseignants (initiateur, catalyseur, animateur ressource). Renouvelant le format traditionnel de l’enseignement du management et de l’histoire de l’innovation, le Mooc « Fabriquer l’innovation » propose une approche renouvelée des ambitions du Conservatoire tout en partant de son patrimoine.

1 : La socio-technique ou sociologie de la technique est une discipline scientifique et de recherche portant sur les interactions entre la société et la technique.

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