LA FÉDÉRATION DES PROFESSIONNÈLES

Année 1999 - Revue n°387

Céline Charbonneau du service de syndicalisation de la CSN et responsable de la syndicalisation à la Fédération des Professionnèles , affiliée à cette centrale, donne à nos questions très françaises des réponses très québécoises. Où l'on s'apercevra que «bac» et «cadre» ne veulent pas dire la même chose d'un côté et de l'autre de la mare aux harengs...

La rédaction : Qu'appelle-t-on exactement «professionnels», «ingénieurs», «cadres» ?Ces appellations sont-elles liées au niveau d'études et/ou au poste (niveau de responsabilité et d'autonomie) dans l'entreprise ou l'administration ?

Céline Charbonneau :Pour nous, de façon générale, les « professionnels » sont des personnes qui ont terminé un niveau universitaire que ce soit de premier cycle, qu'on appelle le baccalauréat, de 2ème cycle (la maîtrise) ou de 3ème cycle (le doctorat).

Les « ingénieurs » sont aussi des personnes ayant terminé un niveau universitaire, mais à l'école polytechnique ou dans une école de génie, en fait c'est une spécialité.

Les « cadres » sont pour nous des personnes ayant des droits de gérance dévolus à un employeur. Elles sont en fait les représentants de l'employeur aux yeux du personnel, que celui-ci soit syndiqué ou non. En passant, ces personnes n'ont pas nécessairement de diplômes universitaires, elles peuvent avoir acquis leurs expériences directement sur le terrain pratique.

Pour nous, ces trois appellations sont liées à des niveaux de responsabilités et d'autonomie. De plus, nous ne pouvons lier ces appellations à des niveaux de revenus spécifiques. Cependant de façon générale ces personnes ont de hauts revenus. Ces personnes peuvent très bien travailler dans le secteur public, para-public ou privé.

L.R. : Les femmes sont-elles nombreuses dans ces catégories ?Pourquoi ?

C.C. : Actuellement, les femmes sont moins nombreuses dans les postes de professionnelles ou d'ingénieures à l'exception du secteur de la santé publique ; cependant dans presque toutes les disciplines universitaires en 1999, elles sont presque majoritaires et réussissent beaucoup mieux que les gars du même âge ! La Fédération qui faisait autrefois référence aux « professionnels et professionnelles » a maintenant dans son nom « professionnèles » pour comprendre les hommes et les femmes.

Nous ne retrouvons pas la même dynamique chez les cadres dont la très grande majorité sont des hommes. C'est un groupe relativement « conservateur ». Probablement que cette situation changera avec l'arrivée de jeunes femmes scolarisées et déterminées sur le marché du travail. C'est à suivre...

L.R. : Les professionnels, ingénieurs et cadres sont-ils syndiqués ? Y a-t-il des obstacles légaux à leur syndicalisation ?

C.C. : Il y a des « professionnels » et des « ingénieurs » qui sont syndiqués. Il y en a six mille à la Fédération des Professionnèles et il y en aurait des milliers d'autres à syndiquer.

Les « cadres » ne peuvent se syndiquer en vertu du Code du travail québécois, c'est interdit particulièrement à cause des conflits d'intérêts et de l'ingérence possible dans les activités syndicales locales. Cependant ils peuvent se former en association de cadres.

Le changement de nom de la fédération est récent. Auparavant, elle s'appelait la Fédération des Professionnelles et des Professionnels Salariés et Cadres du Québec - FPPSCQ. Historiquement, un certain nombre de cadres qui s'étaient regroupés en association professionnelle ont fait partie de la fédération, comme les cadres de certaines villes et les cadres des Caisses d'Economie.

L.R. : Quand les professionnels et les ingénieurs sont syndiqués, le sont-ils dans les mêmes syndicats que les autres salariés ou dans des syndicats à part ?

C.C. : Généralement les « professionnels » et les « ingénieurs » ne font pas partie du même syndicat que les autres salariés de l'établissement. Ils ont un syndicat à part. Mais il existe aussi des syndicats de type industriel1, où nous retrouvons toutes ces personnes avec tous les autres salariés de l'établissement.

L.R. : Ces syndicats sont-ils affiliés aux grandes centrales ou sont-ils autonomes ? En a-t-il toujours été ainsi ?

C.C. : Nous retrouvons des « professionnels » à la CSN, dont la majorité des enseignants du niveau collégial et la presque totalité des chargés de cours universitaires à la FNEEQ-CSN (Fédération Nationale des Enseignantes et des Enseignants du Québec, affiliée à la CSN), comme nous retrouvons des journalistes et d'autres titres d'emploi à la FNC-CSN (Fédération Nationale des Communications, aussi affiliée à la CSN).

Mais d'autres « professionnels » sont aussi à la CEQ (Centrale de l'Enseignement du Québec) où nous retrouvons presque toutes les personnes enseignantes des niveaux primaire et secondaire du Québec. Presque tous les « professionnels » de l'Etat sont syndiqués au SPGQ (Syndicat des Professionnels du Gouvernement du Québec).

L.R. : La CSN accorde-t-elle une particulière attention à la syndicalisation de ces catégories ?

C.C. : Oui, la CSN accorde une attention particulière à toutes les personnes professionnelles, y compris les ingénieurs, même si ces milieux ne sont pas traditionnellement syndiqués, sauf évidemment les personnes du secteur public et para-public. Nous y mettons de l'effort, il y en a encore beaucoup à mettre.

L.R. : Qu'est-ce que les syndicats par titre d'emploi ? Représentent-ils un danger pour les centrales ?Sont-ils efficaces pour la défense des intérêts de leurs membres ?

C.C. : Il existe de plus en plus de syndicats par titre d'emploi, ils représentent un danger pour les centrales syndicales, car ils favorisent l'individualisme et non pas la solidarité. Leur rapport de force lors des négociations est faible. Ils se négocient généralement des clauses « remorques », afin de retrouver dans leurs conventions collectives ce que nous négocions de supérieur à eux.

L.R. : La CSN s'intéresse aux «travailleurs autonomes» : est-ce aussi le cas pour les travailleurs autonomes de niveau professionnel et ingénieur ?

C.C. : Oui, la CSN s'intéresse aux travailleurs autonomes, particulièrement les travailleurs autonomes dépendants, c'est-à-dire ceux qui sont en lien d'emploi toujours avec les mêmes employeurs. D'ailleurs, nous réclamons des modifications au Code du travail, afin de les faire reconnaître comme ayant des droits. Quant aux autres travailleurs indépendants, c'est-à-dire ceux qui tirent leur revenu de la clientèle privée, la problématique est complètement différente et les démarches de syndicalisation sont beaucoup plus complexes. Cependant à la Fédération des Professionnèles nous en retrouvons un certain nombre.

La place accordée à la syndicalisation de nouveaux membres est importante à la FP ; d'ailleurs depuis 1988 la fédération a doublé son membership . Cette croissance est due particulièrement à la mise sur pied de plusieurs congrès thématiques, dont le dernier a eu lieu les 15 et 16 mars derniers à Hull et avait pour thème « l'acte professionnel : propriété, responsabilité, imputabilité » .

Evidemment pour la fédération, la syndicalisation de nouveaux syndicats est une priorité pour construire l'avenir. Dans cette perspective, plusieurs activités ont été réalisées au cours des dernières années, nous permettant de mettre en place des éléments importants pour dresser un portrait du monde du travail et cerner plus spécifiquement le secteur des professionnelles et professionnels au Québec et nous amener à cibler de nouveaux groupes qui méritent un travail plus approfondi.

1 : En Europe, nous dirions syndicat vertical (NDLR).

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