La notion d’empowerment peut-elle enrichir le travail social ?

Année 2018 - Revue n°476

Le principe de l’approche centrée sur le Développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectifs consiste à passer d’une situation d’impuissance à une situation où les acteurs concernés perçoivent des opportunités concrètes d’agir pour obtenir un changement auquel elles aspirent.

Il arrive souvent que, face à ce qui nous vient d’Outre-Atlantique, nous soyons dans la méfiance voir dans le rejet systématique, en partant du principe qu’il s’agit d’une autre culture et que cet apport d’Outre-Atlantique ne serait pas transférable dans notre contexte français. Ainsi la notion « d’empowerment » qui provoque en réalité des réactions contradictoires, soit un rejet au motif que notre culture jacobine ne laisse pas de place à ce type de visée soit de l’engouement du fait des perspectives qu’elle peut ouvrir.

Précisons tout d’abord que l’empowerment est une notion très large allant par exemple de l’injonction plus ou moins explicite à se prendre en main individuellement au fait d’inciter les habitants à lutter pour transformer les conditions de vie dans leurs quartiers. Cette acception ambiguë tient au fait que le mot « power » qui en constitue la racine n’est pas clairement définie et qu’il peut aussi bien désigner l’autorité sur, la puissance que la possibilité de. Précisons également que cette notion est vue en France comme proche de celle de participation1 et n’est souvent envisagée que dans une dimension collective, comme si elle ne pouvait concerner que les collectifs de personnes. C’est pourquoi il semble intéressant de chercher à mieux comprendre ce dont il s’agit pour se forger un avis.

Un contexte qui met le travail social à mal

Il importe dans un premier temps de comprendre pourquoi cette notion émerge aujourd’hui dans le champ du travail social en Europe2. La crise économique que nous subissons depuis plusieurs années entraine un questionnement plus important sur les coûts des politiques sociales de la part des élus politiques et de la société. Elle met en difficulté le travail social qui se trouve pris dans des injonctions paradoxales du type faire plus avec moins : le travail social concerne de plus en plus de personnes qui se trouvent exclues du système économique mais il lui faut leur répondre avec des moyens (humains et matériels) en constante diminution. On constate également que le modèle sur lequel le travail social s’est construit, à savoir un accompagnement des personnes sur le long terme, est contesté par les politiques et les institutions qui mettent en avant des critères quantitatifs et un souci d’efficience et de rationalité.

Par ailleurs, depuis plusieurs années on assiste à une montée en charge des dispositifs mettant en œuvre les différentes politiques sociales, les travailleurs sociaux étant chargés de mettre en œuvre ces dispositifs. Or, comme l’a très bien compris la députée Brigitte Bourguignon, « notre législation sociale, fondée sur des droits créances individuels, tend à confiner les travailleurs sociaux dans l’instruction des demandes d’accès aux dispositifs »3. Le travail social est en quelque sorte devenu malade des dispositifs4 et les travailleurs sociaux font massivement ressortir une perte de sens dans leur travail.

Il y a donc un intérêt majeur à chercher ce qui pourrait contribuer au renouvellement du travail social. L’empowerment peut-il fournir des pistes qui aillent dans ce sens ? C’est ce que nous allons maintenant développer.

De l’empowerment anglo-saxon au développement du pouvoir d’agir francophone

Pour comprendre ce que signifie le terme empowerment, il importe, dans un premier temps, d’en chercher une traduction. Si on le décompose, cela donne « em », un processus, « power », un pouvoir et ment, un résultat. Donc une traduction littérale donnerait processus d’acquisition d’un pouvoir qui aboutit à un résultat. Pour simplifier cette appellation, on trouve l’usage de plusieurs termes dont « capacitation », « empouvoirisation » ou développement du pouvoir d’agir. Ce dernier terme nous semble être celui qui est le plus proche du terme empowerment initial ; nous le nommerons DPA. Il peut être ainsi défini : « Le passage d’une situation d’impuissance perçue ou tangible à une situation où les acteurs concernés perçoivent des opportunités concrètes d’agir pour obtenir le changement auquel ils aspirent »5.

Ainsi défini, ce concept apparaît plus séduisant. Avec une première remarque toutefois : Si les « acteurs concernés » sont également les publics du travail social, cela peut venir interroger, voir bousculer les postures des professionnels du travail social. En effet, poussés en ce sens par leur formation initiale, il s’avère que, même s’ils s’en défendent, les travailleurs sociaux sont, majoritairement, sur une posture d’experts unilatéraux6 : Ils évaluent les problèmes, proposent aux personnes les solutions que, eux, estiment bonnes, souvent en leur apportant ce qui leur manque ; tout ceci est d’ailleurs pensé avec les meilleures intentions mais de leur seul point de vue. Ils sont également poussés dans ce sens par les institutions pour lesquelles cette façon de faire est facilement quantifiable. Le développement du pouvoir d’agir implique, pour les différents acteurs institutionnels, un nouveau rapport aux personnes7, un changement de regard sur l’Autre « Ne plus voir les personnes accompagnées comme des personnes à qui il manque quelque chose mais comme des personnes qui se trouvent dans l’impossibilité d’agir sur quelque chose auquel elles tiennent »8, les travailleurs sociaux étant là pour contribuer à la restauration de leur rapport à l’action. Cela implique qu’ils acceptent de lâcher-prise « sur l’envie [qu’ils peuvent] avoir d’aider, de résoudre les problèmes des personnes, de les sauver. Il s’avère que c’est paradoxalement le lâcher-prise qui va permettre la mise en mouvement des autres acteurs (y compris institutionnels) et, ce faisant, l’ouverture de marges de manœuvre »9.

Tout ceci semble intéressant mais comment peut-on dépasser les discours sur ce qu’il conviendrait de faire pour produire de manière effective du DPA ?

Une approche qui incite à la créativité : Le DPA-PC

Un chercheur Québécois10, ayant fait de l’empowerment l’objet de son travail de recherche, a proposé une appellation : « Approche centrée sur le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectifs (DPA-PC) ». Il a construit une modélisation en quatre axes11 qui permettent, de manière systématique, de faire émerger du DPA. Notre expérience d’une dizaine d’année dans le champ de la formation continue des intervenants sociaux à cette approche12 nous fait dire que les professionnels qui s’engagent dans ce sens y trouvent à la fois les concepts et les supports qui permettent de renouveler leurs pratiques dans le sens du DPA de tous. La caractéristique de cette approche est d’être systématiquement ajustée aux acteurs en présence et au contexte dans lequel ils évoluent. « Pour le travailleur social, il s’agit de créer, dans chaque situation, les conditions qui aideront les personnes et les collectifs à passer à l’action. En proposant une grille de lecture qui permet d’échapper à la reproduction de pratiques qui montrent leurs limites, cette approche revitalise, crée une dynamique d’engagement et invite les praticiens et leurs institutions à la créativité »13. Cette dynamique peut avoir un effet décuplé si les institutions adoptent des pratiques managériales qui sont compatibles14.

Conclusion

Il y a un intérêt évident, pour le travail social et pour la société dans son ensemble, à sortir des logiques de programmes ou de procédures qui trop souvent enferment ce travail social et l’approche DPA-PC peur en fournir les bases.

Cette approche présente en outre un intérêt qui va bien au-delà du seul champ du travail social. Elle concerne en fait tout type d’interactions, quels que soient les champs : le médical15, le management16, l’éducation17 pour n’en citer que quelques-uns. Avec une vigilance toutefois : être dans le développement du pouvoir d’agir (au sens de créer les possibilités) et non dans le développement du devoir d’agir, celui-ci étant de l’ordre de l’injonction.

Un autre intérêt de cette approche, et non des moindres, est qu’elle est une des clés d’accès à la participation, si souvent invoquée mais si difficile à traduire dans la réalité des pratiques et des fonctionnements. L’approche DPA-PC permet une réelle participation des personnes à toutes les étapes du processus de changement. Ce faisant, elle peut contribuer au renouvellement du travail social que beaucoup appellent de leurs vœux.

1 : C’est ainsi que le dernier numéro de la revue Vie sociale a d’abord été intitulé « Les nouveaux visages de la participation » pour finir par s’intituler « De la participation au pouvoir d’agir ».

2 : Pour ce qui est de l’origine anglo-saxonne de l’empowerment, nous renvoyons le lecteur à Marie-Hélène Bacqué, Carole Biewener, L’Empowerment, une pratique émancipatrice, La Découverte, 2013.

3 : Brigitte Bourguignon, « Reconnaitre et valoriser le travail social », Rapport de la mission de concertation relative aux états généraux du travail social, juillet 2015, p.7.

4 : Pour paraphraser la formule parlante utilisée dans le rapport de M. Dinet M. et M. Thierry, « Gouvernance des politiques de solidarité », Rapport pour les travaux préparatoires de la conférence des politiques de lutte contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale du 10 et 11 décembre 2012.

5 : Yann Le Bossé, « Devoir d’agir ou pouvoir d’agir ? », in Brigitte Portal, Valérie Desomer, Bernard Dutrieux, Changer le monde au quotidien L’approche DPA-PC : récits d’expériences, analyse et regards critiques, Union des Villes et Communes de Wallonie – Fédération des CPAS, juin 2017, pp. 294.

6 : Claire Jouffray, Brigitte Portal, « Les postures professionnelles en question », in Les Actualités sociales hebdomadaires n°2765, 22 juin 2012, p. 27 et 28.

7 : Conseil Supérieur du travail social CSTS), Refonder le rapport aux personnes, « Merci de ne plus nous appeler usagers », 2015.

8 : Claire Jouffray, « Pour des pratiques plus démocratiques du travail social », in Les Actualités Sociales Hebdomadaires n° 3023 1er septembre 2017, p. 26 et 27

9 : Claire Jouffray, « Former à la participation et au développement du pouvoir d’agir : une posture du formateur à contre-courant ? » in De la participation au pouvoir d’agir, Vie Sociale n°19, févier 2018, p.188.

10 : Yann Le Bossé et le labo. de recherche :
www.fse.ulaval.ca/ladpa/

11 : Claire Jouffray, Développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectifs, une nouvelle approche de l’intervention sociale, Presses EHESP, Réédition 2018, p.23 à 27.

12 :
andadpa.fr

13 : Claire Jouffray, Ibid, p.237.

14 : C’est ce qui est expérimenté au sein des Conseils Départementaux de la Gironde et de l’Eure.

15 : Catherine Petit, « Le développement du pouvoir d’agir (empowerment) en ergothérapie ; une pratique innovante avec les personnes vulnérables en santé », La revue française de l’ergothérapie, dossier évaluation de l’activité et de la participation, 2016, n° 63, p. 5 à 12.

16 : Catherine Étienne, « L’utilisation de l’approche centrée sur le DPA individuel et collectif dans le management d’équipes : une réponse possible au sentiment d’empêchement des cadres de l’action sociale et médicosociale », in De la participation au pouvoir d’agir, Vie Sociale n°19, févier 2018, pp.165 à 179.

17 : Une formation à cette approche a eu lieu au sein de la Haute Ecole Pédagogique de Lausanne.

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