La promotion de la diversité en entreprise

Un vecteur de performance globale
Année 2014 - Revue n°459

La diversification des équipes peut constituer un avantage concurrentiel pour l’entreprise, parfaire son fonctionnement organisationnel et stimuler sa performance globale.

Réalité sociologique et démographique indéniable, la diversification des entreprises occidentales traduit le déploiement de logiques endogènes à la modernité. Elle est induite par l’entrée de nouvelles catégories d’impétrants sur le marché du travail, l’intensification des flux migratoires, l’accroissement de la mobilité des salariés, la globalisation des marchés, l’internationalisation et la numérisation des entreprises, la différenciation de la clientèle.

Irréductible à une mode managériale ou à l’accumulation d’initiatives superficielles et éparses, le portage d’une politique diversité en entreprise se configure comme un enjeu stratégique, doté d’un potentiel transformationnel touchant aux champs des discours, dispositifs et process ainsi qu’à la sphère des pratiques.

Appelée à assurer l’égalité entre l’ensemble des collaborateurs, une diversity policy s’adresse en priorité aux groupes sociaux systémiquement discriminés, à commencer par les femmes, les salariés en situation de handicap, les jeunes, les seniors, les « minorités visibles » et les personnes homosexuelles. Elle donne à voir l’engagement d’une organisation sociétalement responsable en faveur du bien-être au travail et de la cohésion sociale. A ce titre, la conduite d’une démarche diversité participe d’une dynamique de consécration symbolique de l’entreprise en tant que catalyseur d’intégration sociale par le travail. C’est pourquoi elle peut être perçue comme un levier de légitimation morale, pragmatique et cognitive au sens de Suchman (1995).

A la lisière de l’obligatoire et du volontaire et à la confluence de logiques inspiratrices de matrice économique et sociale, la mise en œuvre d’une diversity policy se place à la jonction de préoccupations éthiques, d’obligations juridiques (prévention des discriminations et des inégalités de traitement), d’enjeux réputationnels (volonté de se conformer, au moins à l’échelle discursive, aux attentes culturelles des parties prenantes) et de calculs économiques (se plaçant au service de la global performance de l’organisation). D’où l’intérêt d’explorer, à l’aune de la littérature scientifique, l’effet qu’une diversification des équipes sur la performance de l’entreprise.

L’engagement diversité d’une entreprise, vecteur d’amé lioration de sa notoriété et de son attractivité

Socialement valorisé, l’engagement diversité d’une entreprise, tel qu’il se reflète dans sa production discursive (communication interne et externe, reporting, programmes de sensibilisation et de formation des salariés), en favorise la légitimation cognitive. Et ce, car il manifeste une volonté de se conformer aux attentes culturelles de la société. Dans un contexte d’accroissement de la sensibilité des parties prenantes (clients, salariés, candidats, pouvoirs publics, investisseurs) à l’égard des arguments de la RSE, le diversity commitment constitue pour une entreprise un levier d’amélioration de son image de marque.

De la minimisation du risque à la recherche de perfor mance

Malgré une tendance à l’habillage volontariste de l’obligatoire, la mise en place d’une politique de diversité peut se lire comme une tentative d’endogénéiser et de managérialiser des contraintes exogènes, de type institutionnel, à commencer par les obligations juridiques de prévenir les discriminations et d’assurer l’égalité (des droits, de traitement et des chances) entre tous les collaborateurs.

Or, dans une République universaliste appréhendant sa diversité sous le prisme de l’égalité, promouvoir la diversité en entreprise revient in primis à contrer le fait discriminatoire, notamment dans les champs du recrutement, de la gestion de carrière et du management d’équipe.

Dans son volet défensif, la mise en place de dispositifs diversité vise un ajustement du cadre réglementaire et processuel de l’entreprise aux obligations juridiques et aux standards professionnels en vigueur, en matière de prévention de discriminations et de promotion de l’égalité. La conformation au droit passe aussi par des actions positives qui, s’inscrivant dans une perspective d’équité et de justice sociale, visent à restaurer les conditions concrètes de l’égalité (quotas de femmes dans les C.A., quotas de personnes en situation de handicap dans les effectifs des entreprises de 20 salariés ou plus…). A la lisière du juridique et de l’économique, le déploiement de programmes de « neutralisation, objectivation et sécurisation » des process RH poursuit la légitimation morale et pragmatique de l’organisation. Et ce, car il participe tout à la fois d’une démarche d’adaptation au droit et d’une dynamique de réduction des risques encourus par l’entreprise en termes judiciaires, financiers, d’image et d’attractivité.

Dans sa facette proactive, l’action du management de la diversité peut, quant à elle, participer à la légitimation pragmatique d’une organisation. Et ce, par la valorisation de son capital-image, l’optimisation de ses process et son fonctionnement, l’amélioration de ses pratiques de GRH et de management (notamment en matière de recrutement, de gestion de carrière et de management d’équipe), la stimulation de la créativité de ses équipes et l’accroissement de sa performance commerciale (voir infra).

Optimisation des process organisationnels et améliora tion des pratiques de GRH et de management

Là où la « neutralisation et la sécurisation » des process vise une montée en qualité des programmes organisationnels, leur opérationnalisation, conjuguée au déploiement d’actions positives, ciblent une amélioration de la performance managériale de l’organisation. Reflétant l’internalisation de la diversité parmi les leviers-clés de l’efficacité et de l’efficience, le déploiement de HR diversity policies est susceptible de :

  • Elargir le vivier de recrutement et accroître l’attractivité de l’entreprise, au travers d’une refonte des process RH, d’une révision des critères et des grilles de recrutement et d’évaluation. Et cela, dans un contexte d’internationalisation de la main d’œuvre et de concurrence mondiale pour la captation des talents ;
  • Accroître la motivation, la satisfaction et la productivité des salariés, en améliorant les pratiques de GRH (capacité de l’entreprise à identifier ses collaborateurs à haut potentiel et réduire le turn over des salariés) et en développant un nouveau mode de management responsable qui allie reconnaissance de la dignité de la personne du salarié (management individualisé) et souci de la cohésion organique de l’entreprise (consolidation des équipes, développement du dialogue social et professionnel, stimulation de la réflexivité managériale, recherche de performance collective) ;
  • Réduire les désutilités produites par le mal être professionnel, la souffrance au travail et la mise en retrait de collaborateurs se sentant discriminés ;
  • Contrer les phénomènes de plafond de verre et ouvrir l’espace des possibles des femmes et des collaborateurs issus de groupes systémiquement défavorisés.

La diversification des équipes comme source potentielle de créativité

La littérature en management interculturel a mis en relief l’impact positif (mais conditionnel) de la diversité ethnoculturelle sur la créativité des équipes ainsi que sur la qualité de leur processus décisionnel. Néanmoins, la détermination de l’effet de la diversification ethnoculturelle des équipes sur leur performance est rendue difficile par l’impact de facteurs contextuels et situationnels, la sensibilité des résultats à l’échelle temporelle mobilisée, l’existence d’effets de seuil.

Pire, toute une littérature souligne les effets pervers de la diversification des équipes en termes d’intensification des tensions et des conflictualités internes, d’affaiblissement de l’identité groupale et de l’identification organisationnelle, de résurgences communautaristes.

C’est pourquoi la culture organisationnelle, le management et l’action fédératrice du leader sont appelés à jouer un rôle catalyseur. En favorisant un brassage des perspectives et des cultures, en stimulant l’exercice de la réflexivité et la pratique du dialogue professionnel, la diversification des équipes est susceptible de stimuler la créativité, à condition de pratiquer un management inclusif et responsabilisant, capable de réconcilier l’économique et le social.

Les avantages commerciaux et marketing de la diversité

La littérature scientifique met en lumière les avantages commerciaux pouvant être procurés, sous certaines conditions, par une diversification du profil des collaborateurs. De tels bénéfices renvoient à la mobilisation aux fins stratégiques de l’organisation de proximités sociales (genre, âge, origines ethnoculturelles et sociales, conditions physiques…) liant, d’un côté, producteurs et clientèle (sensibilité accrue à certaines exigences catégorielles) et de l’autre, vendeurs et clients (avantages commerciaux tirés d’une homophilie des acteurs en interaction). Ces diversity advantages passent par :

  • Une diversification de l’offre de l’entreprise afin de répondre aux exigences de plus en plus segmentées et volatiles de la clientèle ;
  • Une meilleure compréhension et adaptation aux exigences de consommation de segments négligés (niches) de population ;
  • Une amélioration de la performance de la relation commerciale en jouant sur les proximités sociologiques (homophilie) entre vendeur et client ;
  • Un accroissement de l’attractivité commerciale des biens et services grâce à une stratégie de marketing de la diversité (stimuler les processus d’identification sociale entre clients et ambassadeurs de marque).

Conclusion

A la fois phénomène sociologique et enjeu stratégique, la diversification des équipes est susceptible de se constituer en avantage compétitif pour l’entreprise, pour peu qu’elle s’accompagne de la refonte de son patrimoine de normes, programmes et pratiques de GRH ainsi que de l’opérationnalisation du responsible management. A l’encontre d’un managérialisme à la dérive, il s’agit de concevoir un nouveau modèle de management soucieux des individus (dans leur diversité) autant que du collectif (dans son unité organique).

Au regard d’une conception holistique de l’entreprise, la mise en place d’une politique diversité s’avère indissociable d’une refondation de son pacte socio-organisationnel autour des principes d’Egalité, de Justice et de Responsabilité, d’un repositionnement stratégique de la GRH et a fortiori d’une évolution des mentalités. Ce n’est qu’à ce prix qu’elle peut redéfinir le rapport de l’entreprise à sa diversité, parfaire son fonctionnement organisation nel et stimuler sa performance globale.

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