La responsabilité sociale des entreprises et celle des cadres

Une mise en perspective historique
Année 2002 - Revue n°401-402

Très à la mode en ce moment, l’idée d’une responsabilité sociale des entreprises ne sort pas du néant. Elle s’articule sur une très ancienne réticence vis-à-vis de l’économie, revivifiée au moment de la révolution industrielle. Le paternalisme hier, l’entreprise citoyenne aujourd’hui répondent à cette réticence et tentent de la conjurer. Mais s’agit-il de se racheter, ou de s’assurer une tranquillité ? Dans ce jeu ambigu, les cadres cherchent leur place. Salariés, ils revisitent l’ancienne fidélité au patron, à travers l’émergence d’un « salariat de confiance ». Dotés d’une autorité, ils doivent assumer une exemplarité pas toujours facile à gérer. Pour mieux comprendre ces enjeux, il peut être utile de remonter le cours d’une histoire déjà longue.

L’économie n’a pas toujours été immorale !

L’histoire de la responsabilité sociale des entreprises est plus ancienne que le capitalisme. De l’antiquité à nos jours, les rapports de l’économie et de la morale ont toujours connu des vicissitudes ; au-delà de la responsabilité juridique de ses membres, c’est leur responsabilité sociale qui est alors invoquée. Au cours des siècles passés, l’activité économique a longtemps été considérée comme immorale ou amorale. Les anciens méprisent les richesses, seuls les esclaves et les étrangers sont autorisés à les produire.

Dans le monde chrétien, l’économie devient morale si le riche, « intendant des dons de Dieu » pratique la charité après avoir satisfait ses propres besoins. Jusqu’au milieu du XVIIe siècle, les corporations font également peser une lourde contrainte morale sur les relations économiques : limitation de la concurrence, juste prix…

Au début du XIXe siècle, l’économie libérale met à mal cet équilibre mettant au centre de son système l’intérêt individuel. A travers la maximisation des profits et la minimisation des coûts, le libre jeu de ces intérêts particuliers devrait aboutir à l’intérêt général, selon le mécanisme bien connu de la « main invisible »1. Mais la révolution industrielle, avec son cortège de misères ouvrières (logements insalubres, salaires insuffisants, malnutrition…), infirme rapidement cette glorification de l’intérêt particulier : dans ses résultats les plus visibles, il joue souvent au détriment du plus grand nombre. Très vite, ainsi, une suspicion pèse sur l’entreprise, accusée de cynisme et d’immoralité : avant d’être reprise par le socialisme, la critique est formulée dès les années 1830 par le catholicisme social.

Lors même qu’il semblait l’oublier, le XIXe siècle redécouvre ainsi la responsabilité sociale, que certains patrons vont s’attacher à pratiquer : il s’agit autant d’une éthique – se conduire en chrétien responsable – que d’une stratégie entrepreneuriale, et jusqu’à un certain point politique : s’assurer la paix sociale, éviter la grève et la révolution. Frédéric Le Play, « sociologue »2 et économiste (1806-1882), peut être considéré comme le père des théories sur la responsabilité sociale dans l’entreprise. Champion du paternalisme, il considère que l’édifice social repose sur « deux fondements invariables : le respect du Décalogue et le règne de l’autorité paternelle ».

Le paternalisme, une responsabilité sociale d’avant-garde ?

Le paternalisme, première forme moderne d’éthique patronale, s’attache à faire respecter les vertus familiales à l’intérieur comme à l’extérieur de l’entreprise. Le Play le définit ainsi3 : « ensemble des idées, des mœurs et des institutions qui tiennent plusieurs familles groupées à leur satisfaction complète sous l’autorité d’un chef nommé Patron ». Il ajoute : « La plupart des hommes ont bien plus besoin de protection que d’indépendance ».

Trois formes de paternalisme coexistent alors dans l’entreprise. Le paternalisme matériel (« de la naissance à la mort ») se traduit par différentes institutions sociales : crèches, hôpitaux, écoles, assurances sociales, retraites… Le paternalisme politique se caractérise par une mainmise du patron, de ses collaborateurs, voire de sa famille, sur les mandats politiques (maire, député…). Le paternalisme moral, enfin, s’exerce sur le comportement de l’ouvrier dans l’entreprise, mais aussi sur sa famille : obligation de pratiquer une religion, d’envoyer ses enfants à l’école, d’être « un bon ouvrier »…

Ce paternalisme découle d’une forme patriarcale d’organisation économique, où le chef de famille est à la fois le père et le maître de ceux qui travaillent sous ses ordres. Son objectif est d’abord d’assurer la stabilité de la main d’œuvre et de moraliser la classe ouvrière, puis de lutter contre l’influence du syndicalisme et du socialisme sur la classe ouvrière et contre l’intervention de l’Etat dans l’entreprise.

Après 1945, le paternalisme s’impose moins par ses institutions que comme un état d’esprit ; la terminologie elle-même se modifie pour en gommer l’aspect péjoratif : néo-paternalisme, maternalisme, fraternalisme, familialisme, aujourd’hui entreprise citoyenne, entreprise éthique, responsabilité sociale… Si le patron assume à titre principal cette responsabilité dans les PME, il la délègue à certains cadres dans la grande entreprise, notamment à l’ingénieur.

L’ingénieur, un acteur historique de la responsabilité sociale

D’origine militaire, la catégorie des cadres se forme dès le XIXe siècle à partir de celle des ingénieurs, même si le terme générique de cadre n’apparaît dans l’entreprise que vers 1936. Ce sont d’ailleurs les associations d’ingénieurs diplômés qui donneront naissance à ce mouvement.

Jusqu’en 1936, l’ingénieur « salarié »4 et l’ingénieur patron, issus le plus souvent de la grande bourgeoisie, se retrouvent dans les mêmes associations professionnelles et confessionnelles. Cette appartenance commune crée un lien de confiance qui se traduit tout naturellement par un contrat implicite entre eux. L’employeur délègue une partie de son pouvoir au « cadre », lui assure un emploi sur la durée, et en retour celui-ci fait preuve de loyauté et de fidélité. Il s’agit dans les entreprises paternalistes de cette époque d’une relation quasi-féodale.

Dans les entreprises où le patron prend l’aspect d’un conseil d’administration anonyme, sans visage, l’ingénieur représente alors pour l’ouvrier le patron « charnel », celui avec lequel il pourra établir des contacts humains. Le concept d’ingénieur social est attribué à l’Ecole de la Paix sociale, fondée par Le Play, dont E. Cheysson5 sera le stéréotype. Il se plaisait à écrire : « nous autres ingénieurs, nous sommes entre le capital et le travailleur… ».

Persuadé que le contremaître ne doit pas agir seul, le directeur du Creusot conçoit le rôle de l’ingénieur, donc du cadre avant la lettre, comme devant accomplir des fonctions administratives et techniques, certes, mais également des tâches concernant directement les salariés : embauches, fiches de paie, licenciements… Il doit également servir de courroie de transmission dans la mise en place et la surveillance des institutions patronales ; il s’agit là « d’une véritable entreprise de régulation et de pacification des relations sociales ».

Au début du XXe siècle, la multiplication des grèves, l’intervention de l’Etat et le développement des syndicats ébranlent le pouvoir social du dirigeant et sonnent le glas d’un certain paternalisme.

De l’entreprise Providence à l’entreprise citoyenne, via l’Etat-Providence

Le glissement de l’entreprise Providence à l’Etat-Providence6 symbolise le passage d’une solidarité subjective (où tout est dû à la bonne volonté patronale, voire à la charité), à une solidarité objective, fondée sur le travail et les droits des citoyens. Les trois ordonnances de 1945 assoient définitivement le système des assurances sociales. Le paternalisme du XIXe siècle a vécu.

Mais, depuis les années 80, le régime de l’Etat-Providence est lui-même en crise : crise financière, crise de légitimité, remettant au premier plan le rôle social de l’entreprise sous le vocable « d’entreprise citoyenne ». Concept flou, elle n’est pas un nouveau modèle managerial, mais une manière de montrer que l’entreprise, dans un contexte de crise économique et sociale, tient compte de son environnement.

Il s’agit tout au plus d’une métaphore, le mode de fonctionnement hiérarchique des organisations étant difficilement compatible avec la liberté et l’égalité, caractéristiques de la citoyenneté. L’entreprise citoyenne, comme l’entreprise éthique qui lui succède, reste imprégnée d’un certain paternalisme, même si ses partisans s’en défendent.

Cette nouvelle forme de responsabilité sociale pose un problème : qui est responsable ? La personne, l’entreprise ? En termes manageriaux, la tendance serait plutôt à l’existence d’une responsabilité collective : celle de l’organisation. Les décisions étant prises par les organes sociaux, on peut imaginer que la personne morale exprime une volonté collective propre, née de la rencontre de volontés individuelles, certes, mais bien distincte. Si l’on considère que l’entreprise est dotée de volonté, cela sous-entend l’adéquation des objectifs entre des personnes de différents niveaux. Le ciment de ce système passe indéniablement par une culture d’entreprise organisationnelle.

De l’autorité au management : le salariat de confiance

Avec Taylor et ses successeurs, la relation d’emploi est fondée sur l’autorité et sur une séparation radicale entre ceux qui conçoivent (le chef d’entreprise et ses cadres) et ceux qui exécutent (ouvriers ou employés). L’encadrement a donc alors un rôle d’autorité : il s’agit de faire régner la discipline.

Devant les nuisances tant matérielles que psychologiques de l’OST, de nouvelles orientations apparaissent : nouveaux concepts (stratégie, marketing, recherche opérationnelle…), nouvelles théories (Ecole des ressources humaines) qui mettent notamment en avant la motivation et l’implication des salariés. L’obéissance n’est plus la clé du système : l’encadrement prend alors un rôle de relais. Ce nouveau mode de régulation de l’entreprise s’organise essentiellement autour de la qualité totale, de l’organigramme plat et du projet d’entreprise. Que devient le cadre dans ce nouveau schéma ? Un catalyseur, un animateur : il doit susciter l’initiative et la créativité du personnel.

Mais le modèle de la fidélité est remis en cause. Délaissés au profit de la classe ouvrière plus revendicatrice, les ingénieurs, tout en se rapprochant d’autres catégories professionnelles, se regroupent pour participer aux négociations entre les partenaires sociaux, tout en se démarquant des ouvriers et des employés. Les ingénieurs patrons seront éliminés de cette concentration.

Ainsi une sorte de défiance s’installe, qui s’aggravera au fil des ans avec la crise économique et l’affaiblissement de l’engagement des employeurs vis-à-vis des cadres, notamment sur la durée. Le concept de « salariat de confiance » reflète bien cette ambiguïté entre la subordination salariale et la relation minimum de fidélité et d’implication dans l’entreprise qui doit exister entre l’employeur et le cadre. Cette fidélité et cette implication ne sont plus automatiques, ce qui permet de mieux comprendre l’insistance actuellement mise sur l’éthique : le cadre s’engage envers l’entreprise dans le cadre de sa logique personnelle, de sa morale propre, et non plus en vertu d’obligations allant de soi.

L’exemplarité, une chaîne de responsabilités

« La femme de César ne doit pas être soupçonnée » : c’est par ces mots que César, si l’on en croit Plutarque (Vie de César, XI), aurait répudié sa femme Pompeia. Cette citation exprime la nécessité pour le chef, mais aussi pour tous les niveaux de la hiérarchie, d’être exemplaire. L’exemplarité doit être au cœur de la responsabilité sociale, elle constitue le fondement de la confiance des salariés dans leurs supérieurs hiérarchiques. Elle concerne donc directement les cadres. Comment un chef d’entreprise qui paie un bakchich pour obtenir un marché peut-il interdire à ses collaborateurs d’accepter des cadeaux de leurs fournisseurs ?

« Il revient aux chefs, et notamment aux premiers d’entre eux, d’être aussi exemplaires que possible ». Cette exemplarité est d’abord mise en avant par les patrons chrétiens français, mais elle trouve son expression laïque dans « l’entreprise du 3ème type » où l’éthique remplace la religion.

Si l’entreprise affirme son rôle éthique, les chefs doivent certes montrer l’exemple, mais il ne leur appartient pas de s’ériger en directeurs de conscience, détenteurs de valeurs universelles. Quels sont les critères d’un comportement exemplaire ? L’honnêteté, la franchise, le sens de l’intérêt général, mais aussi le charisme… Se définissant de manière positive : « Je fais ce que je dis, je dis ce que je fais », ou de manière négative : « Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais », ce comportement tend à légitimer l’autorité du chef, corollaire du pouvoir qui lui est donné par sa place dans la hiérarchie de l’entreprise.

La responsabilité des cadres est ici fondamentale. Leur éthique doit s’appuyer sur quelques principes : cohérence, courage de dire les choses, respect de l’autre, modestie. La concertation doit être la règle afin d’éviter la manipulation pour soi-même et pour les autres.

Il faut noter, pourtant, que la frontière entre coopération et manipulation est vite franchie. L’éthique pourrait bien, en effet, être un outil idéal pour manipuler les cadres, mais aussi l’ensemble du personnel (soumission librement consentie ou inconscience !) ?

1 : Les premières théories du libéralisme datent du XVIIIe siècle, avec Boisguilbert en France et surtout Adam Smith dans le monde anglo-saxon (La Richesse des nations, 1777). Mais il faut attendre la Monarchie de Juillet (1830-1848) pour que l’économie réelle se mette au diapason du libéralisme.

2 : La discipline, proprement dite, est fondée par Durckeim dans les années 1880.

3 : Le terme même de patron, issu du latin, appartient à la même famille que père (pater). Récusant la valeur de l’indépendance au profit du modèle traditionnel de la famille, Le Play s’attaque directement au libéralisme politique prôné par Say, qui voit dans l’indépendance « la liberté des modernes ». Il y a dans le paternalisme une part d’archaïsme, une aspiration à faire revivre le monde des hiérarchies naturelles qui a existé en France jusqu’en 1789. Du roi père de ses sujets au patron se comportant comme un père pour ses ouvriers, une certaine logique féodale se perpétue.

4 : Jusqu’en 1936, les ingénieurs ne sont pas considérés comme des salariés, leur traitement n’est pas leur seule source de revenu ; l’argent reçu de l’entreprise qui les emploie s’appelle appointements, émoluments, indemnités…

5 : Ingénieur, directeur des usines du Creusot dont la famille Schneider est propriétaire, auteur d’un article intitulé “Le rôle social de l’ingénieur” (La Réforme sociale, 1 er octobre 1897, pp. 510- 523).

6 : Ce que c’est que la Providence, exactement ? A l’origine, il s’agit d’une notion de théologie ; c’est l’une des qualités de Dieu (d’où la majuscule). Pro - videre, prévoir : Dieu sait de toute éternité ce qui va advenir, Il a tout prévu ; en d’autres termes, Il s’occupe de tout… Le modèle de l’Etat-Providence reprend ces caractéristiques, laïcisées : pour simplifier, le Plan prévoit ce qui va arriver, et les services sociaux s’occupent de tout.

Partager