Le développement des enseignements transversaux

Une mise aux standards internationaux
Année 2013 - Revue n°455-456

Des cours, dépassant les limites traditionnelles des matières, se multiplient et prennent une importance grandissante dans l’enseignement supérieur. Les étudiants acquièrent une plus grande ouverture d’esprit et prennent conscience de la complexité des situations de travail. Ces enseignements, adoubés par les entreprises, participent à la mise aux standards internationaux de l’enseignement supérieur.

Développement durable, stratégie militaire, géopolitique, intelligence économique, ces cours transversaux, cassant les traditionnelles disciplines regroupées en silos, se diffusent dans les grandes écoles et certaines universités en France. C’est une tendance lourde déjà engagée depuis deux à trois ans, et aujourd’hui bien installée dans le paysage éducatif français, une réalité qu’il convient désormais d’étudier afin de savoir s’il s’agit d’une simple mode ou d’un véritable mouvement inscrit dans la durée. Il faut également se demander quelles implications cela peut avoir sur la formation des étudiants et, plus avant, sur les modalités de travail dans les entreprises pour les prochaines années. Pour répondre à ces questions, nous allons d’abord procéder à un état des lieux afin d’envisager les perspectives de ce mouvement de fond, tant en matière d’éducation que de relations avec le monde du travail.

Un mouvement venu des Etats-Unis

Ce mouvement vient évidemment des Etats-Unis où les plus grandes universités d’outre-Atlantique multiplient les cours transversaux. Il suffit de consulter le catalogue des cours de l’université de Harvard. Dans la section Business School ou Law School, nous trouvons des cours d’Authentic Leadership Development, de Geopolitics, d’autres sur le Moral Leader ou sur le China’s Role in a World Order in Flux. D’autres cours tout aussi transversaux sont proposés aux étudiants de Berkeley ou de Stanford. Quelques années après - simple imitation ou sens différent ? - les grandes écoles françaises ajoutent à leurs palettes des cours transversaux : sciences cognitives à HEC Paris en lien avec l’Ecole normale supérieure d’Ulm, enseignement artistique à l’ICN de Nancy, géopolitique à Grenoble école de management, développement personnel un peu partout, etc. Les écoles d’ingénieurs ne sont pas en reste : Centrale Paris propose des séminaires de philosophie des sciences, de gestion des crises ou de géopolitique et gestion des crises internationales et Polytechnique des séminaires de culture politique, de géopolitique ou d’intelligence économique.

Cette dernière discipline, science des traitements et de la protection de l’information stratégique permet aux acteurs économiques de prendre des décisions éclairées et de se protéger. Elle offre l’évolution la plus intéressante, car la plus structurée, et qui pourrait être suivie par d’autres formations transversales. En 2011, le Directeur général de l’enseignement supérieur de l’époque, Patrick Hetzel, décide, après consultation de responsables académiques, de diffuser l’enseignement de l’intelligence économique à tout l’enseignement supérieur. Une phase dite de « sensibilisation », d’une durée de 24 heures minimum, est proposée à tous les étudiants du cycle de licence. Une phase dite de « formation » de 16 heures est organisée durant le cycle master. Une phase d’expérimentation de deux ans est en cours, à laquelle participent de nombreuses universités comme Saint-Étienne ou Poitiers et des écoles de management et d’ingénieurs tels l’INSA de Lyon ou l’école des Mines de Nantes. A l’issue de cette expérimentation, et de son évaluation, l’enseignement de l’intelligence économique pourrait être étendu à tout l’enseignement supérieur. Au-delà du strict enseignement de l’intelligence économique, cette décision traduit une véritable prise de conscience des pouvoirs publics de la nécessité de diffuser un ou plusieurs enseignements transversaux à l’ensemble des étudiants.

Le rôle des technologies et de la pédagogie

Cette diffusion des enseignements transversaux est autorisée par l’évolution des technologies de l’enseignement tant au point de vue technique que pédagogique. Ces enseignements transversaux sont, et resteront, des enseignements de niche qui, chacun, ne concernent que quelques étudiants. Or, jusqu’à présent, l’enseignement supérieur se déroulait en amphithéâtre, par groupes très nombreux. Impossible dans ce contexte de proposer ces enseignements transversaux. Or, aujourd’hui la pédagogie anglo-saxonne s’est durablement installée dans l’univers de l’enseignement supérieur français. Elle procède d’abord par des lectures préalables au cours. Celui-ci est ensuite délivré sous forme de discussions entre le professeur et les élèves. Il est ensuite suivi par un coaching individuel. Il est également fondé sur des cours à distance par le biais des nouvelles technologies, et suivi d’une évaluation réciproque. Cette méthode pédagogique correspond bien aux enseignements transversaux qui, jusqu’à présent, ne sont pas ou peu académiquement structurés. Ils permettent une discussion entre professeurs et étudiants sans qu’il y ait forcément une référence à un savoir stabilisé.

A quoi servent ces enseignements ?

La question est évidemment de savoir pourquoi ces enseignements transversaux se développent. Il y a évidemment d’abord les besoins, ressentis ou réels, bien ou mal évalués, des étudiants. Ces cours transversaux servent, dans une certaine mesure, d’enseignements destinés à occuper les étudiants. Dans le système d’enseignement supérieur français où la clé est le concours d’entrée, la sortie est assurée, ainsi que l’avenir, par le titre d’ancien qui sera porté jusqu’au décès. Les étudiants, une fois l’intégration assurée, ne sont pas incités à travailler. Cependant il faut les occuper pendant les trois ans de la scolarité. Les cours transversaux servent à cela, dans le plaisir et la décontraction. Dans ce contexte, les grandes écoles veulent offrir une palette la plus large possible d’enseignements à leurs étudiants. C’est une question de statut. Ces enseignements permettent également d’accueillir des intervenants réputés nationalement voire internationalement, comme pour le cours de philosophie dispensé par le passé à Polytechnique par Elisabeth Badinter. Les étudiants se pressent aux cours de personnalités médiatiques… et l’école élargit son réseau d’influence.

Cependant, à côté de ces mauvaises raisons, il en existe d’autres, plus solides, qui assurent certainement aux enseignements transversaux une prévisible longévité. Après deux éprouvantes années de « prépa » ou deux années d’université qui ne le sont pas moins, deux années surchargées de cours formatés et obligatoires, deux années qui forgent certes de bons élèves mais certainement pas des individus capables d’imaginer, d’inventer et de réfléchir, l’étudiant ressent le besoin de profiter d’une certaine liberté dans le choix de ses enseignements. Et l’école se sent également dans l’obligation de laisser l’étudiant partir découvrir. Les enseignements transversaux, globalement, permettent dans une certaine mesure de répondre à cette volonté d’ouverture et de réflexion individuelle des étudiants. Ces enseignements transversaux, qu’il s’agisse des cours de développement durable ou de stratégie militaire, ces séminaires sur l’altermondialisme ou les cultures d’entreprise chinoise sont des outils de culture globale, d’ouverture aux nouvelles réalités du monde. Ces enseignements transversaux visent également à faire découvrir à l’étudiant qu’il n’est pas seulement un cerveau sur pattes. Des cours de leadership et de gestion du stress, ou ces immersions dans un service d’urgence, organisées par HEC Paris, visent, à côté du sport, à développer le corps et le cœur qui ont été laissés en jachère pendant toute une scolarité, au bénéfice de l’intellect. Encore une fois, l’ouverture est à l’honneur.

Répondre aux besoins des entreprises

L’objectif de ces cours transversaux est également de répondre aux besoins des entreprises. Certains d’entres eux, comme l’intelligence économique, la géopolitique ou la gestion des crises, développent chez l’étudiant une sensibilité au risque et à sa résolution. Ils montrent aux étudiants que le risque est inhérent à l’entreprise, qu’il ne faut ni le surévaluer, ni au contraire, le nier ou le négliger. Il faut le connaître, l’évaluer, trouver des solutions face à lui. D’autres enseignements, comme ce séminaire « éthique, environnement et santé », organisé par la faculté des sciences de l’université de Genève, dans lequel les participants travaillent sur Lévinas, les risques alimentaires et l’épidémiologie environnementale, plongent l’étudiant dans la complexité des situations réelles, le travail en équipe avec des collègues venus de différents horizons. Ces enseignements transversaux peuvent développer chez les étudiants une envie de discussion entre spécialités différentes. Bref, à la réalité du monde de l’entreprise qui fonctionne en mode projet. C’est d’ailleurs pourquoi, la plupart du temps, ces enseignements transversaux permettent le travail en groupe, l’émergence d’une réflexion collective et le décloisonnement des matières. Au contraire de ce qu’a connu l’étudiant au cours de sa scolarité et de son travail solitaire, les enseignements transversaux adaptent l’étudiant à sa future réalité professionnelle, ils participent à son formatage à sa vie de demain, pourrait-on dire.

Le souci d’une culture commune

Plus globalement, ces enseignements transversaux diffusent un socle de culture commune à tous les étudiants, qu’ils soient ingénieurs ou commerciaux, enseignements qui leur seront utiles pour discuter avec d’autres cadres venus d’horizons bien différents. Ce souci de transversalité se retrouve également dans la constitution d’une culture commune au travers des différentes nationalités. Des étudiants qui auront suivi des cours de découverte de l’Asie ou de l’Amérique ou de la Russie pourront plus facilement travailler avec des cadres de ces pays dont ils connaîtront la culture d’entreprise. Là encore une culture commune se construit.

Au-delà de leur aspect peut être un peu gadget, les enseignements transversaux diffusent, de manière sous-jacente et au delà de leur strict intitulé, un véritable enseignement, peut-être même une véritable éducation faite de liberté, de complexité et de découverte de l’autre. Il est certain alors que ces cours apportent un certain nombre de bienfaits aux étudiants futurs cadres et, bien évidemment, aux entreprises. En ce qu’ils visent également à développer le corps, le cœur et de nouvelles manières de réfléchir, peut-être moins cartésiennes, ils ne peuvent qu’apporter un complément utile aux étudiants français et participer à la mise aux standards internationaux de l’enseignement supérieur.

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