LE FONDS DE SOLIDARITÉ DES TRAVAILLEURS DU QUÉBEC

Année 1999 - Revue n°387

Quand le syndicalisme s'occupe de gestion des entreprises, un fonds de pension et de capital-risque préconise pour créer des emplois de qualité et développer les PME...

« Vous êtes en bonne compagnie ! Valeur de l’action 21,72$ ». C’est la page de garde du site web du Fonds de Solidarité des Travailleurs du Québec (FTQ). Il s’adresse, en tant que Régime Enregistré d’Epargne Retraite (REER), aux personnes qui veulent se constituer une pension de retraite et, en tant qu’investisseur, aux PME en quête de capitaux stables. Et pourtant, c’est l’œuvre d’une centrale syndicale, la Fédération des Travailleurs du Québec.

La récession du début des années quatre-vingt eut pour effet la fermeture d’usines, datant souvent de l’après-guerre. Le chômage était alors de quinze pour cent, et les taux d’intérêts usuraires (jusqu’à 21 % l’an). Les banques n’investissaient pas dans un tissu économique constitué essentiellement de PME, souvent sous capitalisées. La Fédération des Travailleurs du Québec, très implantée dans les secteurs industriels traditionnels, comprit que ce qui était ressenti comme une crise industrielle était en réalité une mutation économique et considéra qu’il fallait que les travailleurs se saisissent des problèmes de leur entreprise avant que celle-ci soit à deux pas de la faillite. L’idée de créer et de maintenir des emplois par la participation ouvrière au financement et à la gestion des entreprises fit son chemin et Louis Laberge, président de la FTQ, lança un appel à la création d’un fonds d’investissement : «la protection et l’amélioration de l’emploi, c’est devenu aussi important, sinon plus, que la protection et l’amélioration des conditions de travail et de salaire. Si les autres ne veulent pas embarquer, on va décoller notre affaire nous-mêmes» déclarait-il en 1981.

« Un point tournant dans l’histoire du syndicalisme québécois »

Le projet, rendu public en 1982, constitua « un point tournant dans l’histoire du syndicalisme québécois », selon l’expression de Fernand Daoudt, alors secrétaire général de la FTQ. Mais ce tournant ne fut pas pris si facilement. Certains syndicats affiliés à la FTQ (surtout du secteur public) étaient réticents, l’ultra-gauche, représentée par le PCC-ML (parti communiste canadien, marxiste-léniniste) s’opposait vigoureusement à ce que la Fédération devienne un investisseur dans les entreprises privées, d’autres centrales canadiennes parlaient de « haute trahison » et la CNC manifestait sa désapprobation. Les milieux financiers étaient assez réservés mais certains interlocuteurs patronaux plutôt favorables. Le gouvernement exprimait son appui (la FTQ était assez proche du Parti Québécois et le FSTQ entendait aussi aider les entreprises convoitées par l’étranger à rester sous contrôle québécois et depréférence francophone) en accordant aux actionnaires du Fonds des conditions fiscales avantageuses par la loi de 1983. Monté avec l’appui des professionnels de la Société de développement des coopératives, le Fonds se dotait d’un conseil d’administration et organisait au début de 1984 une première campagne de souscription. Il démarrera surtout à partir de 1987.

La collecte des fonds a connu un immense succès, si bien que le Fonds est devenu la principale institution de capital risque du Québec. Il rassemblait au 30 juin 1998 trois cent cinquante mille actionnaires et 2,6 milliards de dollars d’actifs, cinquante cinq mille emplois ont été créés ou sauvegardés (il faut garder en mémoire le fait que 30 000 emplois font un point de chômage) et a procédé à des investissements directs ou indirects dans plus de mille entreprises. Les syndiqués de la FTQ ne sont pas les seuls (ils ne représentent que 60 % des souscripteurs) à lui apporter leur épargne, fort bien rémunérée jusqu’à présent. Les fonds investis, qui bénéficient de crédits d’impôts provinciaux et fédéraux, ont connu une rentabilité moyenne de 7 %. Si lors de ses débuts, le Fonds investissait seul dans le capital des PME, il participe désormais à des tours de table pour des opérations plus lourdes.

Un partenaire financier et syndical

Le Fonds n’entend pas être un partenaire dormant mais au contraire actif. Avant d’investir, il trace le bilan de l’entreprise, y compris sur les aspects « citoyenneté ». Il fait « ouvrir les livres » par le patron et organise parallèlement la formation économique des travailleurs des entreprises pour que ces derniers « sachent les lire ». La philosophie de cette « institution financière syndicale » est à la fois financière et syndicale. Comme l’écrit Louis Fournier : «Le rendement du Fonds ne peut pas être calculé juste en cents et en piastres. (...) Les employeurs doivent savoir que nous sommes une institution financière différente. On a une identification syndicale et on va la maintenir. On doit jouer un rôle d’avant-garde dans l’amélioration du climat de travail, par la concertation dans l’entreprise. Et ne jamais oublier qu’on est là pour créer et maintenir des emplois. (...) Il n’est pas question d’intervenir dans une entreprise, même syndiquée FTQ, si le dossier n’est pas bon financièrement. Par contre, si le dossier est très rentable mais que le patron est anti syndical, cela ne nous intéresse pas». Le Fonds n’a pas pour vocation de prendre le contrôle des entreprises, s’il lui arrive d’être majoritaire, il se désengage après redressement. «Le FSTQ, dont la mission d’investissement implique forcément une vision patronale de la vie d’une entreprise ne renie pas son origine syndicale, en favorisant la circulation des informations, la formation des travailleurs en matière de gestion de l’entreprise», commente Claude Turcotte, éditorialiste au journal Le Devoir. «Cela a contribué beaucoup à l’établissement d’un meilleur climat dans les relations industrielles au Québec. Les patrons ont perdu certains de leurs préjugés et les syndiqués aussi».

Selon Raymond Bachand, président directeur général du Fonds, le FSTQ investira plus d’un milliard de dollars dans l’économie québécoise au cours de la période 1999/2002. Le Fonds entend investir dans tous les secteurs mais particulièrement dans les secteurs liés à la « nouvelle économie » et dans des projets d’exportation, dans la mesure où ceux-ci seront créateurs d’emplois et de retombées économiques pour les entreprises québécoises. C’est sur cette base que le Fonds participe à hauteur de 16 % du coût total (qui est de cent millions de dollars) à un projet d’interconnexion des réseaux électriques des Etats du Queensland et du New South Wales (Australie), en compagnie d’Hydro-Québec International.

Du scepticisme à l’effet d’entraînement

«Il y avait de nombreux sceptiques au départ quant à la pertinence du FSTQ, ils sont beaucoup moins nombreux maintenant. La Confédération des syndicats nationaux, qui fut souvent dans le passé plus radicale dans ses revendications et nettement anti-patronale a pris un certain temps à suivre ce courant, mais ses dirigeants ont compris assez tôt l’impact du FSTQ sur le monde syndical. La CSN, qui a dû attendre des amendements à la loi pour bénéficier des mêmes avantages fiscaux et créer son propre Fonds, possède maintenant Fondaction, qui commence à faire des investissements. L’Union des producteurs agricoles, une organisation qui fonctionne sur le modèle syndical et qui représente quarante mille agriculteurs songe à créer son propre Fonds. Le Canada anglais, où on se montre en général plus conservateur à l’égard d’institutions financières non traditionnelles, on a pris encore plus de temps à réagir» poursuit Claude Turcotte.

Dans l’ensemble du Canada, il existe maintenant une soixantaine de Fonds de travailleurs qui se partagent un actif de 4,5 milliards... mais le FSTQ en représente les deux tiers.

«A l’usage, il y a forcément dans certains cas des tensions entre le FSTQ et la FTQ. Les intérêts de l’un et de l’autre ne sont pas toujours convergents. Qu’en sera-t-il à plus long terme, lorsqu’il y aura un climat social moins favorable, une crise économie aiguë ou tout autre facteur majeur de confrontation entre patrons et syndiqués ?» s’interroge l’éditorialiste. «Personne ne discute vraiment de cela. Pour le moment au Québec le climat de concertation se maintient. Tout le monde pense surtout à la concurrence mondiale». Et comme le dit Clément Gotbout : «pas de shop, pas d’union» (si les entreprises n’existent pas, les syndicats non plus).

Sources : Rencontres avec la FTQ, courriel Claude Turcotte ; Radio-Canada ; site Internet du Fonds de Solidarité des Travailleurs du Québec (http://www.fondsftq.com)

* : Voir la note de lecture sur « Solidarité Inc » de Louis Fournier, édition Québec Amérique, 1991, dans CADRES CFDT n° 358 (juin 1993) «Des exclus et des cadres » .

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