LE MINISTRE DU TRAVAIL ET LE PACTE POUR L'EMPLOI

Année 1996 - Revue n°375-376

Tiziano Treu est le ministre du Travail, il a négocié avec les syndicats et le patronat l'accord tripartite pour l'emploi. Il répond ci-dessous aux questions de la rédaction.

Le Pacte italien pour l’emploi prévoit une flexibilisation du marché du travail et des aides aux entreprises dans les secteurs sinistrés. Ces recettes, déjà utilisées ailleurs, sont-elles à même de résoudre le problème du chômage en Italie?

Cet accord pour l’emploi est très complexe, son inspiration générale est celle du Livre blanc de Jacques Delors. Nous entendons passer d’une politique passive d’assistance à une politique active. Il ne s’agit pas seulement d’une politique de l’emploi mais de l’orientation de la politique économique dans son ensemble pour augmenter la richesse en emplois de la croissance.

Plus que de flexibilité, il faut parler de valorisation des ressources humaines.

Nous avons mis en place une politique structurelle des ressources humaines. La formation et la recherche forment la base future de l’emploi. Il n’est pas possible de se battre sur le coût du travail brut avec les pays d’Asie, au contraire, la compétitivité italienne se fera par la qualité des ressources humaines. Nous devons en Italie augmenter les investissements de recherche et aussi faire en sorte qu’ils soient plus axés sur les vraies exigences de l’économie : la recherche appliquée, qui aujourd’hui connaît certaines difficultés, doit être plus utilisable directement par les entreprises. Dans le domaine de la formation, nous devons réorienter le système de base. Nous n’avons pas encore dix ans d’école de base obligatoires. Tout en reculant l’âge de fin de la scolarité obligatoire, nous essayons d’améliorer les connections entre l’école, la formation professionnelle et le monde du travail. Traditionnellement, l’école était quelque chose en soit, le travail autre chose. Nous avons pris des idées dans le Livre vert d’Edith Cresson, en particulier celle des liens à nouer entre l’école et la formation professionnelle. Nous pouvons aller jusqu’au « système dual » à l’allemande, dans lequel on est en même temps à l’école et en entreprise. Apprentissage et formation professionnelle sont deux aspects d’une même réalité à mettre en place, et des crédits de formation seront mis en place pour permettre de passer d’une filière à l’autre. Ceci représente une nouveauté absolue en Italie, où tant l’école que l’entreprise se considèrent comme un monde en soi. En même temps, nous allons faire en sorte d’améliorer tant l’apprentissage que les contrats « formation-travail ». Actuellement certains patrons embauchent des jeunes à bas coût au titre de ces contrats mais ne leur offrent qu’un faible niveau de formation. Désormais, les contrats « formation-travail » bénéficieront d’avantages fiscaux et de réductions de cotisations sociales accrus, à condition que leur contenu soit plus riche en formation.

Nous n’avons pas de système d’éducation permanente en Italie mais certaines grandes entreprises organisent une formation continue. Nous voulons organiser pour tous la formation tout au long de la vie. Et pour organiser ce système, nous décentralisons. La formation professionnelle, l’école ainsi que le service public de l’emploi seront confiés aux régions. La formation continue se fera au niveau local mais l’Etat exercera son contrôle. De tradition, les partenaires sociaux sont présents dans la formation continue, avec des pratiques plus ou moins réussies. Il ne sera pas facile d’aller vers des expériences décentralisées.

Nous avons aussi décidé un programme d’infrastructures. Les priorités seront de renforcer les infrastructures de transport, telles que trains à grande vitesse et autoroutes, dans les régions où elles sont insuffisantes mais aussi les infrastructures de télécommunications. Certains projets existaient déjà mais nous allons leur donner la priorité car ils sont nécessaires au développement de l’Italie du sud. C’est la même idée que celle des grands réseaux européens : les grands travaux produisent directement des emplois mais surtout ils ont des effets indirects sur l’ensemble du développement économique.

Le Pacte prévoit aussi des mesures extraordinaires. Sur une quarantaine de zones de crise, telles que définies selon les critères de l’Union européenne, nous en choisissons cinq ou dix et nous leur appliquerons des procédures plus rapides en matière de création d’entreprise, tout en demandant aux partenaires sociaux de conclure des accords de flexibilité. Ainsi d’ores et déjà dans la zone de Crotone, en Calabre, on organise des projets de développement spécifiques. L’Etat et la Communauté concentrent tous leurs outils et les partenaires sociaux contribuent à cet effort en introduisant la flexibilité dans les temps de travail et dans les salaires. Ce type de pacte territorial est à la fois intéressant et conflictuel, l’extrême gauche faisant part de son hostilité à la flexibilité.

Le cinquième train de mesures concerne le marché du travail au sens strict. Nous introduisons plus de flexibilité, avec en particulier l’autorisation du travail intérimaire. Nous allons simplifier le stage d’apprentissage et les contrats de formation. En matière de temps de travail, les partenaires sociaux sont encouragés à adopter des horaires courts, les réductions d’horaires négociées entre eux seront encouragées par l’Etat par une politique de bonus, de réduction de charges. Les horaires longs seront découragés, les heures supplémentaires coûteront plus cher. Le temps partiel n’est pas très utilisé en Italie, nous pensons qu’il a sa place, notamment pour les jeunes et pour les femmes. Nous ne croyons pas à la réduction du temps de travail par la loi ou par un accord général. Nous pensons au contraire qu’il faut encourager les réductions, négocier, introduire des horaires flexibles, pénaliser les heures supplémentaires, sur le terrain. La nécessité d’être près du terrain nous a conduit à décentraliser tous les services de l’emploi au niveau de la région, parfois même de la province. Cela représente une vraie révolution dans ce ministère. Et aussi le fait que nous commençons à introduire quelques formes de privatisation, en autorisant les agences privées de recrutement. Le monopole du service public de l’emploi n’est pas une nécessité.

Cet ensemble de mesures, des infrastructures à la flexibilité du temps de travail, sera efficace si elles sont toutes appliquées concomitamment. Aucune d’entre elles ne peut résoudre nos problèmes à elle seule, l’ensemble articulé se montrera efficace.

Comment voyez-vous l’emploi des cadres et leur place dans les relations sociales?

Il n’y a pas une grande tradition cadre en Italie. Tout le monde dit que les cadres représentent quelque chose d’important mais leur statut n’est pas très clair. Une partie d’entre eux se voient comme presque des dirigeants et sont attirés par l’organisation syndicale de ceux-ci mais les syndicats ouvriers considèrent les cadres comme des employés supérieurs. C’est une catégorie encore faiblement organisée, au statut imprécis, malgré la loi. Les cadres sont de plus en plus impliqués dans la vie de l’entreprise mais le rôle qu’ils jouent est encore moins clair qu’en France, peut-être parce que leurs organisations sont divisées. Même les entreprises sont ambiguës à leur égard, se montrant plutôt jalouses, les considérant comme leur propriété personnelle.

Vous avez fait allusion aux réseaux transeuropéens proposés par le Pacte européen de confiance pour l’emploi du Président Santer. Leur financement, qui aurait constitué un signal fort, n’a pas été décidé par les chefs d’Etat et de gouvernement. L’Italie qui présidait l’Union au premier semestre, n’a pas insisté dans ce sens, semble-t-il.

L’Italie avait proposé, à la fin de sa période de présidence, qu’on adopte au moins en partie le plan du président Santer. A Rome comme à Florence, les résultats n’ont pas été encourageants, les Allemands, les Anglais et d’autres manquaient d’enthousiasme et l’affaire de la vache folle a détruit les dernières possibilités. On dit que l’Europe doit s’occuper de l’emploi et ensuite on met d’autres priorités en avant... Pourtant je demeure persuadé que l’Europe peut donner une véritable valeur ajoutée à la politique de l’emploi.

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