Le syndicalisme ou l’art de faire tenir les mondes

Année 2018 - Revue n°479

Si tout le monde pense pouvoir cerner avec un minimum d’assurance et de précision ce qu’est un syndicat, personne ne sait précisément quels flux juridiques, économiques ou sociaux une activité de syndicaliste est capable de générer, d’augmenter ou de stopper. Comment, au-delà, ou plutôt en deçà des formes visibles du fait syndical (mobilisations, déclarations, pétitions, assignations) se tisse un ensemble de gestes et de liens qui modifient la texture du réel et font advenir de nouvelles normes, à rebours de la logique instrumentale des indicateurs chiffrés.

Ecosystème silencieux

Machinerie humaine au service d’un collectif, l’organisation syndicale produit socles de droits et filets de sécurité pour l’ensemble de la société. Il est ainsi des secteurs de la protection sociale et de la formation, gérés dans les pays scandinaves, en Allemagne ou en France par des instances paritaires au sein desquelles employeurs et salariés (en nombre égal) débattent, se concertent, s’autorégulent. On pourrait en dire tout autant des différents lieux syndicaux où s’élaborent, avec des représentants du patronat, la justice au travail, les salaires minimas conventionnels ou les contentieux liés à la maladie ou aux accidents professionnels : conseil des prud’hommes, commission paritaire des conventions collectives, tribunal de la sécurité sociale…

A l’inverse des sphères politiques ou de celles du show-business, impensables sans une hyper-visibilité médiatique et une inflation des egos, une organisation syndicale agit pour des millions de personnes dans le silence et l’anonymat, restant fidèle à l’étymologie du mot (composé du radical « syn » qui en grec ancien marque la réunion, la sympathie d’être avec, et des deux dernières syllabes « diké », qui désignent le droit, la justice). Traversant de nombreux domaines d’expertise, le syndicalisme fait des trouées et trace des lignes de fuite entre les disciplines et les savoirs (droit, sociologie, psychologie, comptabilité…) pour armer une indignation collective à l’encontre de certains aspects de la réalité. A sa charge de trouver par la suite le bon geste, la formule adaptée au but recherché, qu’elle concerne la santé des salariés, la sécurisation de leur parcours ou la qualité de vie au travail.

Pierres de touches de cet effacement du moi devant le nous, les leaders syndicaux (élus par les différentes strates de l’organisation à qui ils doivent régulièrement des comptes) sont la plupart du temps extrêmement discrets sur leur vie privée. A l’heure où n’importe quel sous-ministre est enclin à s’exhiber dans des magazines People, il est encore à ce jour impossible d’y trouver le secrétaire général d’une grande confédération.

Aligné sur « une forme de réactivité qui implique une dépossession de l’égologie », selon le mot de Judith Butler1, le syndicalisme s’adapte aux environnements complexes (nonobstant l’éternel refrain sur le faible taux de syndicalisation dans les pays latins, taux qui ne prend en compte ni l’audience syndicale, ni le taux de couverture des salariés par les accords de branche ou d’entreprise, ni les bénéficiaires d’une action syndicale, qu’elle soit contentieuse ou de simple conseil). Il peut aussi survivre dans les milieux pauvres en représentation du démos – régimes autoritaires, théocraties, où le simple fait de revendiquer peut mener en prison, si ce n’est à l’échafaud – où il porte la voix des minorités, ou de majorités silencieuses désireuses d’un autrement du travail et des rapports sociaux.

Là où il existe, le contrepouvoir syndical participe de l’ontologie sociale et nourrit en contenus pragmatiques ses questionnements : pourquoi y-a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Comment construire un monde qui ne s’effondre pas en quelques jours ? C’est avec toute la force d’une praxis, réaffermie par les pourcentages de voix obtenues aux élections professionnelles et par les quitus donnés lors des congrès qu’il peut ainsi légitimement répondre à cette question kantienne-léninienne : que faire ?

Contrepouvoirs présents dans les instances mondiales de coordination comme dans les entreprises ou les branches, les organisations syndicales écopent de la rude tâche de porter la parole des victimes de l’hybris : travailleurs précaires, salariés sans droits, victimes d’un lean management2 calamiteux… Qu’elle soit juridique, institutionnelle ou tout simplement individuelle, leur action ne vise rien de moins qu’à rétablir un équilibre en opérant le passage d’un état à un autre, comme le faisait le thaumaturge des anciens temps par une série de rites censés créer un rapport de force susceptible d’influencer les puissances occultes3. Modifier la marche de l’économie-monde et des individus qui la composent, assemblages hétéroclites de pensées, d’obligations professionnelles, de réactions chimiques, de chocs physiologiques, de comportements d’achats, pour les aider à se désenvoûter de la toute-puissance de l’économie.

De la volatilité à la stabilité

Toujours à la recherche d’optimisation et de remontées de dividendes pour les actionnaires, entreprises et organisations souffrent de sévères troubles obsessionnels compulsifs (TOC) du changement. Déménagements, modifications des périmètres juridico-économiques, cessions d’activités jugées moins rentables, plans de sauvegarde de l’emploi (PSE) font partie du quotidien de tout salarié qui travaille dans le secteur privé (mais également dans le public ou le parapublic, puisqu’on sait que l’Etat utilise une quantité croissante de travailleurs dits « contractuels » tandis que les fonctionnaires sont depuis plusieurs années déjà soumis aux mêmes objectifs chiffrés et indicateurs de performances que leurs collègues des entreprises).

Epousant autant les innovations technologiques et processuelles que le mouvement de capitaux boostés par les vitesses extrêmes de l’algo-trading, cette mobilité permanente est à mettre au compte de la « tyrannie de l’accélération »4 identifiée par le sociologue Harmut Rosa comme fondatrice de la modernité, impératif de faire beaucoup en peu de temps qui s’est étendu dans toutes les strates de nos vies. Cet état engendre un sentiment de précarité constant (louper ne serait-ce que quelques kilomètres-secondes de cette course peut mener à la déchéance, voire à l’exclusion) et modifie le rapport que le travailleur entretient avec ses lieux et outils de production. L’absence de repères fixes peut en effet générer un grand désarroi, notamment chez les êtres les plus fragiles (familles monoparentales, personnes souffrant de maladies, de handicaps ou ayant des parents à charge…) qui nous en font part lors de conversations en off ou, plus formellement, lors d’expressions relayées par les délégués du personnel.

Par sa capacité à saisir les tribunaux (via son syndicat, qui possède une personnalité civile pour ester en justice au niveau des tribunaux de grande instance, administratifs, à la cour d’appel ou de cassation), à mobiliser ses collègues et alerter les médias, un délégué syndical peut enrayer la machine à accélérer pour la connecter à des temporalités suspendues (celles des décisions en attente, qui autorisent une certaine forme de lenteur). Il peut également faire requalifier des licenciements collectifs aux prud’hommes, requalifications souvent coûteuses pour les entreprises. Son statut de salarié protégé (le droit du travail parle même à son égard de « protection exorbitante »), lui permet en outre d’appartenir à des échelles de temps différentes de la plupart de ses collègues. Enraciné dans une multitude d’ancrages revendicatifs (il peut être également juge prud’homme, conseiller du salarié ou négociateur de branche), il voit passer plusieurs générations de managers en restant au même poste, quelles que soient les tracasseries et les sanctions que l’employeur pourra lui infliger (ainsi que l’absence d’augmentation) ou les vicissitudes de l’entreprise (sauf s’il se trouve confronté à une liquidation judiciaire). Butée à la toute-puissance des directions, il incarne « la désobéissance qui humanise » que Frédéric Gros oppose aux « monstres d’obéissance du totalitarisme » qui sont à l’œuvre dans nombre de nos process de production5. Pierre de touche d’un temps social long, sédimenté en stratifications multigénérationnelles (contrairement aux salariés précaires, aux auto-entrepreneurs et autres prestataires qu’il voit apparaître et disparaître en un clin d’œil), il incarne le réel dans son acception psychanalytiquement rassurante du « ce qui revient toujours à la même place ».

De l’asymétrie à la symétrie

La stabilité a son pendant esthétique : la symétrie, qui suppose une distribution équilibrée et harmonieuse des forces et des appuis. S’éloigner de ce cadre, c’est assurément s’approcher des situations les plus conflictuelles. Toute relation de travail est constituée de deux actants au pouvoir d’agir différent, qu’ils soient employeur et employé ou donneur d’ordre et sous-traitant (dans ce dernier cas, le lien de subordination a changé de nature, glissant du juridique à l’économique). Tandis que l’un peut à tout moment, et pour tous types de raisons, mettre fin au lien qui unit les deux parties, l’autre n’a souvent le choix que de subir organisation et conditions de travail (même si théoriquement, à la différence de l’esclave, n’importe quel travailleur peut démissionner à n’importe quel moment).

Ce cadre asymétrique qui gère les relations de travail apparaît avec une acuité particulière lors des entretiens préalables de licenciement. Ces moments où le salarié est convoqué par l’employeur pour lui signifier qu’une mesure de sanction (pouvant aller jusqu’au licenciement) est envisagée à son égard révèlent la véritable architectonique où s’opèrent les relations entre les deux parties (avec ses murs porteurs, ses fissures, ses éboulements, ses zones de risques et de confinement) : quand bien même le salarié convoqué serait-il le commercial le plus vendeur, le comptable le plus rigoureux, le créatif le plus disruptif, quand bien même n’aurait-il rien à se reprocher, il ne pourrait pas empêcher le couperet tomber sur son contrat de travail, ne lui laissant d’autre choix que d’accepter une transaction ou de contester son licenciement au tribunal des prud’hommes.

Or, ce processus n’a rien d’irréversible, et il suffit parfois de peu de choses pour qu’un autre scénario advienne. En ma qualité de délégué syndical ou de conseiller du salarié, il m’arrive souvent d’assister des salariés lors d’entretiens préalables de licenciement, parfois d’empêcher que le licenciement soit prononcé. Cet arrêt du couperet peut se faire pour les raisons les plus diverses, soit parce que les deux parties (rassurées par la présence d’un tiers extérieur à l’entreprise) n’avaient jamais pris le temps de discuter ensemble, soit parce que l’employeur réalise soudainement le caractère contreproductif de la décision qu’il s’apprêtait à prendre.

Des affects à bonne température

Entre « assujetissementstristes » et « assujetissements joyeux »6 qui forment pour Frédéric Lordon les deux pôles opposés de la servitude volontaire néolibérale capitaliste, il existe de nombreux états intermédiaires et mieux orientés que produit et fait naître une activité de syndicaliste. A rebours de cette ambiance de panique non-stop propre à notre société du spectacle high-tech où un flux d’évènements dramatiques chasse l’autre, où l’accroissement d’inégalités en tous genres donne le vertige (générant pour les rois de la captation des affects de forte intensité positive, et pour les autres le choix entre la frustration et le désespoir), se tisse une multitude de gestes et d’actions au service des populations les plus vulnérables, les plus exposées aux nouvelles formes d’aliénation. Cet engagement que perpétuent représentants du personnel, délégués syndicaux, militants de confédérations ou d’unions territoriales n’a pas seulement pour effet de créer de véritables poches de résistance à l’emprise croissante des chiffres sur les physiologies, mais il participe d’une écologie relationnelle où sont privilégiés les états émotifs tempérés, non emphatiques.

Créateur d’espaces psychiques neutres, designer de zones mentales aussi allégées en souffrance économique qu’enrichies en bienveillance, le syndicaliste du XXIème siècle pourrait, à l’instar de Marcel Duchamp, se définir comme un « respirateur »7. Si l’artiste moderne « incite à produire la vie quotidienne en tant qu’œuvre, moyen efficace de s’opposer à la réification et à la division de l’expérience en petites unités séparées »8, le syndicaliste, lui, aménage les cadres de vies et les emplois du temps (la société française serait-elle la même s’il n’y avait eu « les 35 heures » ?). Entre le militantisme au service d’un quotidien libéré des contraintes de production que Nicolas Bourriaud assimile au comportement artistique contemporain et le modelage, au cœur du travail, d’espaces subjectifs dont procède le syndicalisme, se dessine une même quête d’émancipation et d’appropriation de soi. Même si l’image qui lui est renvoyée n’est pas toujours à la hauteur de son engagement, le syndicaliste sera l’un des principaux bénéficiaires de cette dynamique existentielle qu’il fait vivre (en matière d’attention à l’instant, de connaissance de l’autre, d’équilibre de vie…).

Cette représentation du militant syndical peut paraître à dix-mille lieux de l’image d’Epinal du tenant du grand soir. Mais le travail hegelien du « négatif dans l’histoire » (et son avatar marxiste de « lutte des classes », qui affûta les armes des mouvements ouvriers du XIXème et du XXème siècle) n’est pas mort. Il a pris d’autres formes. Il faut dire que « l’ennemi » a muté. Son extériorité caricaturale de capitaliste au cigare s’est disséminée dans des modes d’existence et de prédation enchevêtrés où chaque acteur de la vie économique peut être impliqué à tout instant (en tant qu’acheteur de vêtements fabriqué par des firmes qui font travailler des enfants, en tant que détenteur de plans d’épargne gérés par des fonds spéculatif, en tant que client stressant tout le personnel d’un restaurant par son impatience et son intransigeance…). Au cœur des structures de production et des rapports sociaux, le syndicalisme se doit continuellement d’affûter ses « machines à faire bifurquer les subjectivités » pour les changer. Et créer un monde qui, à l’inverse du Rana Plaza, ne s’effondre pas en quelques heures.

1 : Judith Butler, Rassemblement. Pluralité, performance et politique, Fayard, 2016.

2 : Philippe Lorino et Michel Sailly, Lean management, Séminaire n° 35 de l’Observatoire des cadres, 2014.

3 : Micea Eliade, Le Chamanisme ou les techniques archaïques de l’extase, Payot, 2007.

4 : Harmut Rosa, Accélération. Une Critique sociale du temps, La Découverte, 2010.

5 : Frédéric Gros, Désobéir, Albin Michel, 2017.

6 : Frédéric Lordon, La Société des affects. Pour un structuralisme des passions, Seuil, 2013.

7 : Marcel Duchamp, Entretiens avec Pierre Cabanne, Allia, 2014.

8 : Nicolas Bourriaud, Formes de vie, l’art

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