Les jeunes cadres

Une autre façon de s’engager
Année 2004 - Revue n°409

Après la période de désyndicalisation massive des années 1970, la CFDT a entrepris une démarche intensive de développement qui a lui a permis de renouveler son tissu militant. De 1989 à 2001, l’organisation a ainsi enregistré une croissance moyenne de son nombre d’adhérents de 5 % par an. La chute des adhésions comme leur progression n’a toutefois pas été identique pour toutes les structures. Certaines fédérations professionnelles ont multiplié par cinq leurs effectifs, d’autres se sont retrouvées en 2001 avec un résultat inférieur de près de 40% à celui de leur meilleure année. La politique de développement menée par l’organisation a eu une influence sur la population des « nouveaux militants ». Beaucoup travaillent dans des secteurs nouveaux, comme les services, même si certains secteurs plus traditionnels ont continué de se développer. Ils ont davantage connu la précarité, que cela soit sous la forme du turn over, de périodes de reconversion, de chômage. Le taux de féminisation s’est nettement accru ; enfin, ils sont plus nombreux à venir du privé et des TPE/PME.

Une étude menée par la Confédération1 a tenté de saisir les ressorts de l’engagement de ces « nouveaux militants ». Nous sommes parties de l’hypothèse que l’évolution du recrutement des militants a eu une influence sur les formes de l’engagement syndical. Sans vouloir s’essayer à l’exercice périlleux d’une comparaison entre ces « nouveaux » modes d’engagement et d’anciennes formes dont il faudrait reconstruire les dynamiques et les caractéristiques, l’étude a cherché à appréhender les spécificités de l’engagement à la CFDT pour cette population de militants récents.

L’engagement est un phénomène complexe. Ses ressorts tiennent à la fois aux dispositions individuelles construites dans les histoires personnelles, et à situations qui vont permettre la concrétisation de ces dispositions. Il est donc particulièrement éclairant de s’intéresser au moment où l’on « entre en syndicalisme ». Revenons donc tout d’abord sur les circonstances qui ont présidé à l’entrée en syndicalisme des nouveaux militants.

L’engagement des nouveaux militants, une forme de résistance au mépris

Qu’est-ce qu’un nouveau militant ? C’est un mandaté (désigné ou élu) ou un responsable en charge d’une structure (syndicat, UD, UPR…) ou d’une fonction (secrétaire fédéral, régional, confédéral, développeur) qui a rejoint la CFDT depuis moins de 10 ans. Les critères de légitimité (politique ou « technique ») et de statut (bénévole, permanent, détaché, salarié) sont secondaires. Cette population se situe plutôt dans la tranche d’âge 30-45 ans.

Un des points essentiels de l’engagement des nouveaux militants tient dans l’expérience de situations de travail marquées par le non respect des droits. Les militants évoquent le contexte général de l’emploi, la multiplication des formes d’emploi précaire. Ils parlent aussi des choix dans les méthodes d’organisation du travail : détérioration des conditions de travail, intensification, stress. Le moteur de l’engagement, face à ces dégradations, sera la défense des droits.

Il est étonnant de constater que le recours au syndicalisme est souvent en décalage avec leurs traditions familiales. Souvent issus de milieux agricole, artisanal ou commerçant, ils sont au départ étrangers voire hostiles au syndicalisme. Le taux de syndicalisation des entreprises dans lesquelles ils travaillent est extrêmement faible, voire nul. Une majorité d’entre eux ne se seraient très certainement jamais syndiqués s’ils ne s’étaient pas sentis contraints de le faire, s’ils n’en avaient pas ressentis la nécessité. L’engagement syndical de ces salariés est donc fortement lié au sentiment d’une érosion progressive des structures de la société salariale.

Pour justifier leur action, les militants se réfèrent à un principe commun : le refus des injustices et des inégalités. Ce sentiment d’injustice provient de l’écart constaté ou ressenti entre l’identité civique de l’individu et les droits ou la place (et donc la valeur) qui lui sont accordés. C’est avant tout au nom de cette orientation morale – le refus des injustices – que les nouveaux militants CFDT s’investissent dans l’action. Le registre moral prend ainsi un sens plus important que le registre politique. Les convictions ne sont pas nécessairement rattachées à des orientations politiques classiques, en effet. Elles ne se situent pas non plus dans une filiation historique, mais sont étroitement liées à des trajectoires biographiques.

Cette disposition à s’investir publiquement que les militants ont tendance à naturaliser (« c’est dans ma personnalité »), trouve fréquemment son origine dans l’expérience vécue ou transmise de situations d’injustice sur le plan individuel ou familial. La préoccupation du « vivre ensemble » est d’ailleurs récurrente dans les récits de vie des militants. Ils évoquent souvent une ou plusieurs expériences de participation et de représentation collective : avoir été délégué de classe, avoir eu des responsabilités dans une association. Dans tous les cas, le caractère altruiste de l’engagement est fortement valorisé. L’engagement tisse avant tout une cohérence avec soi-même. Les militants se construisent ainsi selon un modèle normatif et moral faisant une forte part à la relation à autrui.

Bien souvent, les salariés n’ont aucune clé de compréhension du monde syndical et sont relativement désemparés quant aux critères de choix qui peuvent présider à leur entrée dans l’action syndicale. C’est donc autour de deux points de repère que les salariés structurent leurs préférences : la dimension négociatrice de la CFDT et sa « neutralité politique». Par opposition à d’autres formes de syndicalisme véhiculant une image très contestataire (donc négative), l’action syndicale CFDT est perçue, en situation, comme « responsable », « ouverte au dialogue » et « propositionnelle ». Pour une population de salariés peu initiés au fait syndical et habitués à un mode de relations professionnelles marqué par l’informel et le face-à-face avec l’employeur, cette offre syndicale pragmatique et « raisonnable », privilégiant la recherche de compromis locaux entre les intérêts des salariés et ceux de l’entreprise, est la seule voie possible d’accès au syndicalisme. Reste qu’au-delà du repérage de cette face émergée et visible du positionnement syndical cédétiste, les nouveaux militants n’ont pas ou peu de connaissance de l’histoire et des valeurs de l’organisation syndicale, ni même des positions revendicatives nationales ou fédérales. Le choix de l’organisation se construit dans la proximité, dans la rencontre avec un militant CFDT qui incarne et fait vivre la posture syndicale cédétiste.

La CFDT est identifiée, on le note, comme une organisation « non politisée », distincte des formes conventionnelles d’action politique et indépendante des structures politiques institutionnalisées. Si les militants conservent une participation électorale et assument parfois la socialisation politique familiale dont ils héritent, le registre des opinions politiques n’est pas ou peu discuté au sein des collectifs syndicaux : il est renvoyé à la sphère privée. La plupart des nouveaux militants sont arrivés à la CFDT sans mobiles idéologiques et sans socialisation politique partisane – au sens d’expérience participative dans une organisation à caractère militant (parti politique, association militante…) – même si une partie d’entre eux a une participation active dans le tissu associatif de proximité.

Quand on écoute les nouveaux militants, on s’aperçoit vite de l’importance de la question du mépris, associé à un sentiment de « régression sociale ». On est là au cœur de l’entrée dans l’action syndicale. Mépris des salariés dont l’employeur bafoue les droits, mépris de l’individu que l’entreprise ravale au rang de « pion » ou de « fourmi ». C’est la rencontre entre ces deux formes de mépris qui permet de comprendre le passage à l’acte syndical. C’est à la fois la question de la reconnaissance du sujet juridique (le respect de soi) et de l’identité personnelle (l’estime de soi) qui est en cause.

Dans ce contexte, l’engagement est indissociable d’un désir d’agir pour faire évoluer la situation dans l’entreprise. Passer au militantisme, c’est choisir d’être acteur. L’adhésion et la prise de mandat dans l’entreprise sont souvent simultanées : l’affiliation syndicale n’a de sens que dans le rapport à l’action, et notamment dans la capacité à négocier dans l’entreprise. Dans cette perspective, l’engagement syndical est avant tout perçu comme un moyen d’instaurer ou de restaurer une capacité d’agir.

L’engagement des jeunes cadres : divergences et proximités

Que dire des motifs de l’engagement des jeunes cadres ? En quoi pouvons-nous observer des proximités et des spécificités au regard de cette étude sur les nouveaux militants ? La réponse à ces questions nécessiterait très certainement une étude ad hoc, mais un certain nombre de remarques peuvent être formulées.

En premier lieu, l’engagement des jeunes cadres est émaillé de références explicites à des valeurs – la démocratie, la solidarité, la fraternité – et à des motivations idéologiques au sens à la fois d’idéaux et de convictions politiques. Cette importance des références idéologiques s’explique en partie par un fort degré de socialisation politique sur le plan familial (parents militants) ou individuel, avec une participation à des organisations militantes (parti politique, syndicalisme étudiant, associations à visée politique…). Elle peut aussi quelquefois être raccordée avec des études liées aux questions de société (sciences humaines et politiques), ou le choix d’un secteur, d’une entreprise marqués par une forte présence syndicale.

On est loin, ici, de la méfiance des autres militants récents à l’égard de toute forme conventionnelle d’action politique. Pourtant, l’entrée dans le syndicalisme par les valeurs et le projet politique s’articule souvent avec l’expérience directe ou indirecte de difficultés professionnelles : licenciements répétés, pressions managériales, précarité de l’emploi, situation de sous-traitance. Ces difficultés sont d’autant plus mal vécues qu’elles sont inattendues, et en décalage avec les messages diffusés dans les familles et les cursus de formation. La découverte du monde du travail a un effet profondément désenchanteur : désenchantement quant aux perspectives professionnelles individuelles (une partie de ces jeunes cadres expérimentent de fait une situation de « déclassement social » au regard de leur trajectoire familiale), désenchantement quant au rôle que l’entreprise demande aux cadres de tenir. Le moteur de l’engagement est donc là aussi ancré dans des préoccupations morales liées aux questions d’égalité, de dignité et d’injustice sociale, pour soi et pour les autres. L’engagement syndical est indissociable d’une quête de sens et de cohérence personnelle.

Le choix de l’organisation syndicale s’effectue dans des conditions un peu différentes. Les jeunes cadres insistent moins sur les dimensions interpersonnelles, même si celles-ci restent tout à fait centrales dans la concrétisation de l’engagement. Comme ils sont davantage socialisés sur le plan politique, ils possèdent des clés de lecture du paysage syndical. Ils connaissent le positionnement de la CFDT, parfois son histoire, et ses liens avec des constellations idéologiques et politiques.

La fréquence du pluri-engagement chez les jeunes cadres suggère une forme de mise en lien, plus ou moins aisée, entre les différentes sphères d’investissement. L’engagement syndical s’inscrit ainsi parfois dans le prolongement de l’engagement dans un parti politique, offrant une occasion d’appliquer ou de mettre à l’épreuve des projets politiques (par exemple les 35 heures). Le syndicalisme est alors perçu comme une « d’école d’application » permettant une prise directe sur la réalité et un débouché militant plus concret et impliquant que l’engagement politique. Dans d’autres situations, l’articulation entre l’engagement syndical et l’engagement associatif ou politique peut être plus délicat, induisant une forme de distance critique à l’égard des positions de l’organisation et une difficulté à passer le cap de l’adhésion.

Un certain nombre de jeunes cadres, sympathisants, restent ainsi aux frontières de l’organisation : ils acceptent parfois d’occuper des mandats électifs dans l’entreprise, mais sans étiquette syndicale. L’acte d’adhérer revêt pour eux une dimension sacralisée, impliquant une conception totalisante de l’engagement (être en accord sur tout) dont les militants finissent parfois par se départir au profit d’une logique plus pragmatique de rapport à l’action. Comme le souligne un des membres du groupe, « c’est la première adhésion qui est la plus difficile ».

Quand les jeunes cadres s’engagent et acceptent de prendre des mandats dans l’entreprise, le positionnement syndical de la CFDT est décrit comme « un contre-pouvoir intelligent » privilégiant les « propositions et points de vue argumentés ». Il offre une opportunité alternative de contribution à l’entreprise tout en défendant les intérêts des salariés. Il s’agit tout autant de se battre contre le mépris des salariés et de leurs droits, que de s’affirmer à nouveau comme acteur de la régulation sociale de l’entreprise. Par leur position d’acteur intermédiaire (particulièrement pour ceux qui « encadrent » des équipes), les cadres sont directement touchés par le renforcement des logiques de contrôle et par l’effritement des compromis sociaux dans les entreprises.

On sait que là où la hiérarchie de proximité jouait un rôle central dans l’activité de régulation conjointe, elle est de plus en plus cantonnée à la scène des compromis productifs dans les collectifs de travail, et subit la déduction de l’espace de régulation à un simple face-à-face hiérarchique. La déconnexion croissante entre l’acteur et le système, mais aussi entre le registre de l’intérêt et celui du sens, pose de manière parfois criante la question de la légitimité du projet managérial et des règles que les cadres sont censés porter et faire appliquer. Une majorité d’acteurs, y compris des cadres, désertent la scène organisationnelle et se replient sur une stratégie défensive : repli sur le rôle, routinisation des pratiques. Les jeunes cadres qui s’engagent à la CFDT semblent quant à eux opter pour une stratégie plus offensive, visant à réinvestir la dynamique de régulation sociale.

Si l’expérience vécue du monde du travail des cadres tend à se rapprocher de celle des non cadres, notamment sur le plan des conditions d’emploi, les cadres n’en gardent pas moins une place particulière dans l’entreprise. Cette place, tout autant que les caractéristiques des trajectoires socioprofessionnelles des jeunes cadres, contribue à déterminer des formes d’engagement à la fois solidaires et différentes.

1 : En collaboration avec Sandrine Nicourd, sociologue, maître de conférence à l’Université de Villetaneuse.

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