Les lieux de l’action

Voies nouvelles de l’engagement étudiant
Année 2004 - Revue n°409

Loin des grandes idéologies porteuses d’une vision du monde, les engagements bénévoles étudiants sont aujourd’hui construits autour d’activités concrètes et personnalisées. Sous-tendues par des valeurs mais refusant leur expression par des discours, ils profitent aussi bien aux « bénéficiaires » qu’à l’individu qui les mène. A condition de prendre en compte les motivations et les attentes des jeunes militants, plutôt que de leur opposer des modèles d’engagements figés, il est possible d’encourager la réalisation de leurs « envies d’agir » en s’appuyant sur des expériences réussies.

A l’image d’une « bof génération » individualiste, peu motivée et vite découragée, vous préférez l’image d’un « engagement sur mesure ». Pourriez-vous préciser cette idée ?

Dans les années 1960 et 1970, le discours structurait l’engagement ; l’activité découlait de l’idéologie. Cette forme d’engagement que l’on pourrait dire classique était caractérisée par sa stabilité. Les militants étaient souvent multicartes : ils adhéraient à un mouvement, avec des formes institutionnelles et une cause à servir.

Aujourd’hui, l’engagement part de soi. Les initiatives civiques et solidaires existent toujours, mais elles sont moins associées à des discours, et de ce fait, peut-être, peu visibles. Elles sont portées par des valeurs humanistes, et s’il y a bien une adhésion, c’est surtout une adhésion à ces valeurs. Par rapport à l’institution, on pourrait évoquer avec Martine Barthélémy1 une « culture de contractualisation ». L’engagement se fait sur une activité, et non sur l’histoire, la culture ou l’idéologie du mouvement. C’est l’activité qui doit séduire ; quant au discours, il suffit qu’on y soit indifférent. C’est ainsi que certains jeunes peuvent mener des actions sociales dans des associations dont ce n’est pas le centre de gravité, mais qui leur offrent un espace pour agir.

La multiadhésion est beaucoup moins fréquente aujourd’hui : on traite un sujet à la fois. En revanche, on change plus vite de sujet : il est plus facile de changer d’activité que d’idéologie.

L’engagement étudiant semble être passé d’un modèle d’affiliation à un modèle contractuel. Peut-on parler de zapping ?

On observe en tout cas une succession rapide des séquences d’engagements. Prenez le 21 avril, par exemple : les résultats du premier tour sont marqués par l’abstention des jeunes, indifférents aux partis. Ces résultats ont déclenché un sursaut militant, avec des manifs sur le thème « sauvons la démocratie ». Un thème motivant ; mais un mois plus tard, on retrouve l’abstention, parce que les candidats et leurs partis sont toujours à distance. L’indifférence continue de régner à leur endroit.

Comment comprendre cette inconstance ? Aujourd’hui, on ne se sent plus responsable de la société : on l’est de ce que l’on fait, de son environnement immédiat. Avec une nuance de taille, toutefois, sur les thèmes de l’international, très en vogue et qui permettent des discussions sur l’état du monde et son avenir.

Entre le local et le mondial, il manquerait l’échelon national ?

Le réel dynamisme associatif s’avère peu territorialisé. Agissant à partir d’eux-mêmes, les jeunes bénévoles sont peu sensibles aux enjeux locaux préexistants. Les enjeux internationaux sont quant à eux très populaires, mais je ne suis guère convaincu par le slogan « agir local, penser mondial » : les quelques milliers d’étudiants qui partent chaque année à l’étranger pour des missions solidaires agissent rarement localement.

Quant à l’échelon national, c’est vrai qu’il intéresse peu. Ce type d’engagement abstrait, généraliste, est peu à la mode. L’Europe, enfin, est elle aussi peu investie, alors qu’il serait intéressant d’en faire un espace naturel d’engagement. Pour les jeunes, l’Europe n’est pas tant un projet qu’un fait. L’Europe est naturellement leur monde, ce qui explique sans doute qu’ils n’aient pas beaucoup d’appétit pour elle. Ils ne l’ont pas pour autant investie comme un territoire naturel de leur engagement ; et les syndicats étudiants non plus, d’ailleurs.

Qu’en est-il des associations altermondialistes comme Attac ?

Attac souffre, dans sa crise de croissance, d’une contradiction des cultures. Les gens de la génération de Nikonoff et Cassen n’ont pas les mêmes habitudes que les jeunes qui se pressaient à Millau, Evian ou au Forum social européen. Pour les militants classiques, par exemple, il est inconcevable de ne pas terminer une réunion par une motion de synthèse, alors que les nouveaux sympathisants, qu’on voit d’ailleurs bien plus lors des événements que dans l’appareil, ont plus envie de s’exprimer que de synthétiser leur discours ; ils ont de même plus envie de participer que d’adhérer. Attac entre en résonance avec une large frange de la jeunesse, mais capitalise peu, structure peu. Cela traduit d’ailleurs l’ambiguïté d’une structure capable de poser des questions, bien plus que de donner des réponses.

La vie politique était sans doute beaucoup plus structurée dans les années 1980, avec l’extrême gauche et l’UNEF pour le milieu étudiant. Si, aujourd’hui, « l’envie d’agir » est importante, si la solidarité demeure une valeur très partagée, si on peut développer massivement le bénévolat, il est plus difficile de construire des lieux et des expériences de socialisation politique – quelle que soit par ailleurs la « ligne » considérée.

Il existe pourtant des étudiants qui s’engagent dans une activité de représentation, dans les Conseils d’administration des universités, par exemple.

Certes, il y a des représentants. Mais qui sont-ils ? Lorsqu’on envisage leur sociologie, on s’aperçoit que lettres et sciences sont sous-représentées par rapport aux filières de type droit, économie, sciences politiques : or, ces catégories d’étudiants sont aussi celles qui reproduisent la notabilité à la française ; ce ne sont pas des individualistes forcenés, mais plutôt des gens qui analysent les institutions et pensent le rapport à la mairie et au CA de l’université.

Les associations peuvent se trouver de jeunes représentants, mais la structure de réseau souple, du type Animafac, ne s’est pas encore substituée aux structures classiques, aux fédérations à l’ancienne, qui vivent une crise profonde. Les associations s’adressent plus facilement aujourd’hui à Animafac ; mais cela reste avant tout une chambre d’écho, un cadre dont on profite davantage qu’on le fait vivre.

On raisonne d’ailleurs en termes de structuration, mais peut-être faudrait-il penser en termes de circulation : lutter contre le cloisonnement, parvenir à créer du lien, amener les gens à travailler ensemble. On a besoin de lieux qui puissent forcer les rencontres, forcer la régularité, afin de pouvoir poser des consensus et capitaliser les expériences. L’enjeu, c’est la généralisation : dans le monde des associations étudiantes, on est actuellement dans une situation d’émiettement et de cloisonnement, avec des organisations classiques inadaptées (trop rigides, trop politisées) et des organisations émergentes à la structure trop lâche. Il y a pourtant des thèmes porteurs, une fédération possible, qui pourrait faire émerger une masse capable de peser dans la construction d’un rapport de force.

Sortir des logiques de cloisonnement, cela suppose aussi de ne plus considérer les « jeunes des quartiers » et les étudiants comme des mondes radicalement hétérogènes, avec des problématiques différentes. Il y a ici une articulation à bâtir. La jeunesse est aujourd’hui dans une stratégie d’auto-affirmation par le vide. S’il y avait de vrais points d’appui, des lieux politiques adaptés, cela pourrait changer.

Un des vrais enjeux, c’est d’encourager les jeunes à intervenir dans la sphère publique, alors que l’esprit d’initiative peut être confiné aux enjeux privés. La participation civique peut absolument s’adapter à l’individuation des sociétés et à la personnalisation des engagements ; son développement réclame malgré tout d’être un objectif en soi, pour lequel on investit des moyens spécifiques.

1 : Cf. son livre publié aux Presses de Sciences Po en 2000 : Associations :un nouvel âge de la participation ?

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