Les militants syndicaux face au repli britannique

Année 2017 - Revue n°472

Amarjite Singh est secrétaire de branche du Syndicat des travailleurs des communications (CWU) à la Royal Mail et ancien président du Congrès des syndicats gallois. Il représente la Grande-Bretagne au Comité économique et social européen au sein du groupe des travailleurs.

Les syndicats au Royaume-Uni ont longtemps bénéficié d’une position importante dans la société britannique jusqu’au célèbre Winter of discontent. Margaret Thatcher rompit le pacte implicite garantissant un compromis entre pouvoir politique et syndical, ce que les travaillistes ne remettront pas en cours. L’exercice du droit syndical y est plus difficile que dans les autres pays européens. Il faut avoir une majorité de salariés adhérents pour s’implanter et le droit de grève est très limité. Ce qui serait contestable eu égard des droits fondamentaux européens.

Les syndicats doivent élargir leurs domaines d’action pour retrouver une légitimité sociale. Dépasser le cadre de leur action traditionnelle. La crise du logement, le déclin du réseau de transport, les coupes budgétaires dans les services d’éducation et de santé nous donnent l’occasion de revendiquer le rétablissement d’un secteur public élargi, de contester les privatisations des écoles et les hôpitaux, de réclamer la mise en place d’un programme de construction d’urgence pour les logements sociaux ou encore d’inverser la déqualification de la main-d’œuvre grâce à un programme de formation ambitieux… Dans le cadre de ces questions plus vastes, les syndicats doivent faire entendre leur voix - et se rendre pertinents à l’égard de l’ensemble des préoccupations des travailleurs.

Le Brexit peut être vu comme l’apogée de l’impuissance, ou au moins des limites, des faiblesses du mouvement ouvrier britannique - syndicats et parti travailliste. La campagne du référendum a été dominée par la droite avec ses postures anti-immigration, voire xénophobe. Le CWU, comme la plupart des autres syndicats, était contre la sortie de l’union. Quitter L’Union européenne n’est pas une dynamique propre à répondre aux difficultés économiques et sociales des travailleurs et des citoyens. Nous allons vers une instabilité économique qui portera atteinte aux droits sociaux, aux conditions de travail à une immigration nécessaire face à des manques de compétences et à une population active vieillissante.

Les syndicats britanniques ont été peu écoutés dans la campagne sur le Brexit. Je dirais même que les salariés ont été séduits par la vision libérale des conservateurs. Le message populiste de repli pour se protéger a été malheureusement efficace. Par exemple, on fait croire que la libre circulation des travailleurs dans l’Europe est une cause principale du chômage ; qu’une sorte de « décadence nationale » pourrait être renversée par des accords commerciaux magiques avec le reste du monde.

Il faut dire que la plupart des électeurs issus de la classe ouvrière ont durement encaissé la dureté du marché concurrentiel favorisé par l’Union. Les travailleurs des entreprises exportatrices vers l’Europe ont naturellement tendance à rester, de même que les travailleurs du secteur public moins enclins à la concurrence et les travailleurs en Ecosse (avec leur main-d’œuvre) et à Londres (la ville la plus diversifiée du Royaume-Uni). Au Pays de Galles, d’où je viens, avec ses industries traditionnelles en déclin ou qui ont disparu, malgré un financement compensatoire élevé de l’Union, les travailleurs (surtout manuels) ont voté pour le Brexit. La division principale était entre les groupes d’âge - et à travers toutes les classes - avec les électeurs plus jeunes qui sont paradoxalement optimistes et européens. Mais même dans les communautés ethniques minoritaires, beaucoup ont voté pour le Brexit.

On constate aujourd’hui les mensonges populistes utilisés dans la campagne, notamment la fable disant que la Grande-Bretagne perdait 350 millions de livres chaque semaine aux dépens de ses services de santé. Les « Brexiteers » sont maintenant sous les feux de la rampe : l’UKIP (le « Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni ») et le gouvernement conservateur se rejettent la responsabilité de sa mise en œuvre. Dans cette situation dramatique, la voix des syndicats est encore difficilement audible. Ils doivent réclamer des investissements publics massifs en formation professionnelle, ouverts à tous. Les gouvernements successifs dans les années quatre-vingt et quatre-vingt dix ont démonté les institutions sociales du pays. Par exemple, les conseils des salaires (wage councils), organisés sur une base territoriale, permettaient, par une négociation entre interlocuteurs sociaux, de déterminer des niveaux de salaires minimum. Ils étaient utiles en termes de régulation économique et sociale. Un renouveau de la vie politique travailliste est aujourd’hui essentiel non seulement pour porter la voix des travailleurs mais également faire face au populisme et à l’austérité que porte le Brexit. On ne retrouvera pas l’âge d’or du travaillisme, mais les syndicalistes britanniques portent aujourd’hui les convictions minoritaires qu’il faut faire face à l’euroscepticisme et aux nationalismes.

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