Les projets sans frontière portent l’action syndicale

Année 2017 - Revue n°472

Derrière les sigles et les institutions, du concret. De Melbourne à Yaoundé, Jean-Paul Bouchet cite quelques rencontres et projets internationaux à la fois utiles aux salariés et formateurs pour un responsable syndical.

Mon engagement syndical au niveau européen et international remonte aux années 2000. Un choix personnel mais avant tout collectif, car mandaté par une organisation qui a fait le choix d’investir dans cet espace. Il n’est pas toujours facile d’exprimer en quoi cet investissement profite à l’organisation nationale et à ses militants et adhérents. Mais à y regarder de plus près avec le recul de quelques années, les retombées sont diverses, entre nouvelle approche de services aux adhérents, grilles d’analyse et de revendications pour les militants, retours d’expériences, de coopérations qui nous permettent de prendre un peu de distance, de relativiser certaines situations nationales. Certes, il y a bien une certaine lourdeur institutionnelle, des avancées souvent jugées trop lentes, une lutte des places entre organisations pour glaner tel ou tel titre...

Une fois fait abstraction de tout cela, je voudrais par quelques exemples concrets rendre compte du retour sur cet investissement pour l’organisation, mais aussi sur un plan personnel et professionnel, surtout lorsque cet engagement précède comme cela a été le cas pour moi une responsabilité de Secrétaire général de la CFDT Cadres.

Des projets très concrets

Pour être efficace, une approche par projet m’a toujours semblé pertinente. C’était déjà mon vécu professionnel avant de m’engager dans cette aventure internationale où j’ai partagé mon temps entre Paris, Bruxelles, et quelques pays sur chacun des continents.

Les projets n’ont pas manqué : Mobilnet (au sein d’Eurocadres) pour la mobilité des cadres et la reconnaissance des diplômes et qualifications en Europe, Engcard pour une carte d’identité européenne des ingénieurs, IT Forum pour un appui conseil au développement de la syndicalisation dans les milieux des jeunes diplômés en informatique en Inde, « Managing offshoring and outsourcing sustainable » (Moos), un projet auprès des syndicats et organisations membres d’UNI Global sur la question des relocalisations d’activité dans le secteur IT... Citons également le « code cadres » pour l’émergence de droits fondamentaux pour les ingénieurs et cadres partout dans le monde à partir d’un code d’éthique et de déontologie présenté en 2000 à Singapour, puis adopté formellement à la conférence de Melbourne avec les « dix conditions d’exercice de la responsabilité des cadres », l’adoption à Yaoundé en présence d’une vingtaine d’organisations en Afrique centrale d’un texte sur la protection des lanceurs d’alerte, puis à l’adoption à Paris d’un « manifeste pour un management responsable en temps de crise »...

Je voudrais ajouter les coopérations bilatérales avec nos camarades syndicalistes du Congo Kinshasa, nos amis historiques de la fédération des syndicats d’ingénieurs du Brésil, et notre complicité historique avec nos amis suédois de SIF devenu Unionen. De ces belles aventures syndicales, je voudrais retenir surtout les apports réciproques, la fertilisation croisée de ces coopérations et projets entre les organisations. Quand un adhérent suédois, muté dans une filiale de son groupe à Bordeaux, trouve, grâce à Mobilnet, des contacts et des appuis de proximité pour s’intégrer localement, le syndicalisme européen fait une œuvre utile. Quand un jeune diplômé en informatique à Bengalore trouve un forum, en marge des syndicats officiels pour créer une association professionnelle adhérente à Uni Global, afin de construire des droits, des garanties, une complémentaire santé, des espaces d’échanges entre pairs, des appuis partout dans le monde pour leur mobilité internationale, le syndicalisme apporte un plus indéniable.

Lorsque Michèle, secrétaire de comité d’entreprise européen d’un groupe de télécoms fait reculer une direction sur son projet de délocalisation dans les pays à bas coûts, en s’appuyant sur le guide Moos et sa grille de questionnement économique et stratégique, en mettant en évidence sans conteste que le retour sur investissement ne sera pas de trois ans mais du double, c’est le syndicalisme qui marque des points et apporte un plus aux centaines de salariés concernés. Quand un chef d’entreprise chinois participant au colloque du forum Chine-Europe organisé avec l’appui de Michel Rocard à l’ambassade de France à Rome, et consacré au management responsable, nous dit « face aux défis auxquels nous sommes confrontés, économiques, écologiques, sociaux, nous avons beaucoup à apprendre de votre processus de construction européenne, de vos propositions pour un management plus responsable », je suis convaincu une fois de plus que le travail syndical a porté des fruits.

Un travail cohérent, de l’Afrique à Paris en passant par le BIT

Quand Innocent Tsumbu, des Cadres de l’Union nationale des travailleurs congolais nous interpelle le deuxième jour d’une formation pour assouplir le rythme de la session, car de nombreux participants ont fait quatre heures de marche le matin pour être à l’heure du début de la session, il nous permet de découvrir une autre réalité, une autre complexité. Il faut en temps réel trouver une solution d’hébergement de proximité. J’ai compris ce jour de mai 2005 qu’il fallait relativiser beaucoup de choses dans notre syndicalisme national !

Enfin, lors de la conférence de presse à Paris en septembre 2015, avec Laurent Berger, nous valorisons le « manifeste des droits et garanties pour les cadres », dans la perspective de négociations sur l’encadrement, je ne peux m’empêcher de penser à la genèse de ces revendications, à la fin du séminaire à Yaoundé pour la protection des lanceurs d’alerte en présence d’un représentant du Bureau International du Travail et de Transparency International, de me « redire » que « cadre » n’est pas une singularité française si on veut bien parler « professionnal and manager » et donc travail, activité, identité et responsabilité professionnelle.

Qui pourrait nier le retour sur cet investissement de l’Union confédérale des cadres / CFDT Cadres, pour ses propres besoins et activités ? Un investissement à prolonger dans cette période de repli national. Derrière les organisations, leurs instances, derrière les projets, comment oublier qu’il y a des femmes et des hommes, des militantes et des militants engagés, au service d’une cause, qui dépasse les frontières, pour plus de liberté, de justice sociale, pour plus d’humanité, plus d‘Europe. Michel, Gerd, Carlo, Andrea, Ann-Helen, Innocent, Habib et tous les autres : vous avez contribué à mon apprentissage de la diversité dont chacun dit qu’elle est richesse et ce dont je suis convaincu.

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