Les quadras

Le chaînon manquant ?
Année 2004 - Revue n°409

Les quadras d’aujourd’hui forment-ils la « génération creuse » de l’engagement ? Occupée à élever ses enfants et/ou à construire sa carrière après des débuts professionnels émaillés d’accidents de parcours et de précarité, cette génération est sous-représentée dans les partis politiques, les syndicats et les associations où se côtoient davantage de jeunes trentenaires et de retraités. Arrivés sur le front des luttes sociales dans le sillage de leurs aînés soixante-huitards, ont-ils été privés de parole par ces mêmes aînés, comme nous le relate Florence dans son témoignage ?

En lisant les témoignages apportés par les membres du groupe Jeunes cadres sur leur engagement, j’y trouve un certain nombre de points communs. Il me semble que le milieu familial est le premier élément qui détermine l’engagement à venir. Lorsque ses parents sont engagés dans une association, un syndicat ou un parti politique, il paraît assez naturel de suivre leurs traces. Ensuite, c’est souvent au lycée que se fait le premier contact avec le mouvement syndical. Ce contact peut se prolonger à l’université et enfin dans le monde du travail. Il y a là un cheminement logique.

Pour ma part, je me rends compte, en essayant d’analyser mon « non-engagement », que je n’ai à aucune de ces étapes rencontré quelqu’un ou quelque chose qui m’ait donné envie de m’engager .

Tout d’abord, il n’y avait dans ma famille aucune tradition d’engagement de quelque sorte : mon père était militaire et ma mère femme au foyer. Nous vivions assez repliés sur nous-mêmes. Ensuite, j’appartiens à une génération, celle née entre 1953 et 1963, que je qualifierais de l’entredeux : entre la génération du baby boom et celle des années 70. Ma génération s’est construite à l’adolescence sur l’idée suivante : nous arrivions trop tard. Nous avions manqué l’événement majeur de cette deuxième moitié du vingtième siècle : mai 68. A quoi bon essayer de refaire ce qui avait déjà été fait ? Jamais nous ne pourrions revivre un tel souffle de rébellion et de liberté.

La première manifestation lycéenne à laquelle je participai s’opposait, je crois, à la loi Haby. Je ne comprenais pas réellement ce qui se passait, mais j’avais envie de vivre quelque chose d’un peu excitant. On criait alors « On viendra à bout d’Haby ! » mais surtout « 5 ans déjà, coucou nous revoilà ! ». C’est dire combien mai 68 était notre unique référence. Je me souviens d’une douce pagaille dans le lycée, de la crainte que mes parents apprennent que j’avais fait le mur de l’internat pour aller manifester en ville, et surtout, des haines viscérales qui existaient entre les différents syndicats étudiants. Les leaders étaient tous plus âgés que nous et certains étaient auréolés d’une gloire presque mythique parce qu’ils « avaient fait mai 68 ». Si un jeune intrépide parmi nous tentait de prendre la parole, il était vite remis à sa place. Nous n’avions pas fait mai 68, nous n’avions pas notre mot à dire. Dans ces conditions, à quoi bon chercher à changer le monde ? La place était déjà prise et ceux qui l’occupaient ne semblaient pas prêts à la partager. Pour ma part, je ne cherchais plus du tout à changer quoi que ce soit : je voulais juste profiter de la vie.

Je crois que ma génération a très vite compris ce qu’elle avait gagné de l’après mai 68 : la majorité à 18 ans, la pilule en vente libre, la légalisation de l’avortement : bref, une plus grande liberté. Liberté que nous avons payée cher, soit dit en passant, puisque cette génération fut touchée de plein fouet par le virus du sida qui fit de grandes coupes dans nos rangs dans les années 90. Tout cela nous avait été apporté sur un plateau, sans que nous ayons eu besoin de nous battre pour l’obtenir. Et nous en avons profité. Forcément, cela rend paresseux. Et d’une certaine manière, désabusé.

En 1977, j’entrai à l’école des Beaux-Arts de Bordeaux. Là, cultiver son individualisme était un art en soi. A cette époque, notre slogan aurait pu être : je n’ai pas à prouver que je suis un artiste. Le seul mouvement intellectuel qui trouvait grâce à nos yeux était le situationnisme, et nous nous sentions proches du mouvement punk qui naissait en Angleterre, de sa musique surtout. Le slogan « No future » nous paraissait tout à fait plausible.

L’école des Beaux-Arts était isolée en ville, à des kilomètres du campus universitaire. Nos professeurs et ceux de la faculté d’arts plastiques se livraient une guerre systématique à coup de refus d’équivalence de diplômes : bref, nous cultivions avec arrogance notre différence et dans ces conditions, pas question d’entendre parler de syndicats étudiants. Les rares qui tentèrent de franchir la porte de l’école furent jetés dehors manu militari.

A la sortie des Beaux-Arts, je n’étais pas vraiment pressée d’entrer sur le marché du travail, comme on dit. Alors, je décidai de prolonger un peu mes études en m’inscrivant à la fac d’histoire de l’art, ce qui était presque une hérésie en soi. Pour gagner ma vie, j’eus la chance d’obtenir un poste de surveillant d’externat à mi-temps et je réussis également à donner quelques cours. Dans les collèges et lycées où je travaillais alors, j’ai bien croisé quelques syndicalistes, mais je n’en ai pas gardé grand souvenir. L’image que j’en avais était celle de gens passant leur temps à s‘entre-déchirer, et je n’ai jamais entendu prononcer des mots qui aient fait sens pour moi.

La politique me laissait totalement indifférente et je n’ai voté pour la première fois qu’à 22 ans, au second tour des élections présidentielles de 1981. Les résultats du premier tour m’ont fait comprendre que tout allait se jouer dans un mouchoir de poche et j’ai décidé de donner un petit coup de pouce à la gauche. Ce fut une belle victoire, l’impression que je vivais un vrai moment d’histoire, la première fois que je participai à un mouvement de foule et j’ai trouvé cela assez réconfortant. Par la suite, pour être en accord avec ma décision première, j’ai voté à chaque élection qui se présentait.

Les seules expériences collectives que je vécus pendant ces années d’études à Bordeaux furent artistiques : participation à un groupe de musique et à un groupe de vidéastes. Avec deux camarades des Beaux-Arts, nous avions même créé une association, la seule à laquelle j’aie jamais adhéré, Les Yeux du Haddock (référence à Lewis Carrol). Cela nous permit d’éditer une revue qui s’appelait g et dont les thèmes étaient « art, alcool et typographie » et de réaliser une « installation typographique » au musée d’art contemporain de Bordeaux.

Après tout cela, il a bien fallu se décider à affronter le monde du travail. Pour marquer le pas, je décidai de venir m’installer à Paris. Par hasard, la première entreprise où je trouvai un petit boulot s’appelait Libération. Au lycée, entre 1973 et 1976, se faire prendre à lire ce journal pouvait entraîner une expulsion temporaire. J’eus l’impression de boucler une boucle. J’y travaillai un an, puis partis m’installer un an à Séville pour l’Exposition universelle, avant de revenir travailler un an à Libération. J’aimais travailler sur des projets limités dans le temps, j’aimais bien bouger, je ne suivais aucun plan de carrière, je prenais les choses comme elles venaient. Durant toutes ces années, je n’ai jamais eu l’idée de prendre contact avec une organisation syndicale. Pourquoi l’aurais-je fait ? Je menais ma barque, tout se passait bien. D’un autre côté, aucun représentant syndical ne m’a jamais approchée. Peut-être à cause de mes contrats à durée déterminée.

Je n’ai connu des structures syndicales bien présentes et actives que plus tard, lorsque j’intégrai la Bibliothèque nationale de France où j’ai travaillé pendant 5 ans. C’est là que je croisai réellement pour la première fois des représentants syndicaux, notamment de la CFDT.

Je suis adhérente depuis juillet 2003. Je me rends compte que beaucoup d’amis de mon âge seraient tentés aujourd’hui par un engagement syndical ou politique. Peut-être les quadras sont-ils eux aussi une bonne cible pour le développement syndical ?

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