Les tiers lieux entre espaces de travail coopératif et incubateurs en commun

Année 2019 - Revue n°480

L’analyse de cet agir en communs dans les tiers lieux est tout autant celle de leurs positions et postures que celle de leurs actions au nom de communautés qu’ils disent représenter.

Le phénomène « tiers lieux » est d’abord une multiplication d’espaces nés à l’initiative d’acteurs privés, de collectifs. Créés comme espaces, dits, de coworking, friches culturelles reconverties en espaces de création artistique, ou lieux d’initiatives solidaires et citoyennes, ils rallient à leur dynamique naissante des lieux qui, par-delà les activités qu’ils développent, se veulent porteurs d’une alternative sociale. Les tiers lieux expérimentent de nouveaux rapports au travail, de nouvelles dynamiques entrepreneuriales, et globalement contribuent à la recomposition de l’espace public. Mais par-delà les intentions souvent affichées quelle est la réalité des transformations engagées ?

Tiers lieux, opérateurs de transformation sociale ?

Les tiers lieux sont d’abord apparus comme des espaces de travail partagés entre des personnes travaillant seules, ne souhaitant ou ne pouvant travailler chez eux. Le lieu partagé doit alors leur offrir une place de travail ainsi que des moyens et services (une liaison Internet gros débit, des services de reproduction, des conseils liés à leur activité). Les motivations des créateurs et utilisateurs sont alors proches de celles conduisant des salariés à recourir au télétravail.

Telle que la dynamique de génération de ces espaces s’est enclenchée, au début du « mouvement », un tiers lieu n’est ni un espace initié par une institution publique, ni un espace de travail privé, dans une logique de service marchand (Oldenbourg, 1999).

Privilégiant les activités en lien avec l’Internet, les tiers lieux montrent des proximités avec les « cyber centres » et autres lieux dédiés aux technologies numériques développés par les pouvoirs publics pour faciliter dans les quartiers la pratique de l’outil numérique. Des lieux, souvent désignés comme « FabLabs », se sont développés, comme lieux d’expérience collective du « faire », à l’instar du mouvement des « Makers » (Anderson, 2013) ; des lieux dédiés à fabrication, la réparation et aux processus de formation par la pédagogie du « DIY » (Do It Yourself). Ils sont souvent associés au développement de logiciels en Open Source. De la même façon, beaucoup, parmi ces lieux, incorporent un espace de restauration, sous forme de cuisine partagée ou de restaurant. Certains de ces espaces commencent à former un type générique de « café-citoyen ». On pourrait évoquer aussi d’autres lieux ouverts à des activités partagées ou faisant du partage le ressort de leur développement, sous le nom de « ressourceries », de « conciergeries de quartier », etc. Les projets de création de tels lieux se multiplient désormais dans les agglomérations, les petites aussi, après que les grandes les aient vus fleurir.

Les travaux des sociologues ont montré l’importance de l’appropriation de lieux dans la construction d’une identité commune, en particulier lorsque ces lieux apparaissent aux acteurs comme des appuis pour le contrôle d’un contexte qui les fait se prémunir d’un environnement perçu comme hostile tout en leur permettant de construire un sens partagé (White, 2011).

Le phénomène tiers lieux relève de deux dynamiques spécifiques. La première est la manifestation d’un fait générationnel que certains qualifient d’émergence des Millenials, de la génération Y, celles et ceux nés après 1995. La seconde correspond à une dynamique de changement des rapports au travail et à la création d’activités, vécue en réaction à une expérience professionnelle préalable critiquée par les personnes qui mettent en avant l’exploration de ce qui peut faire « commun » entre les acteurs impliqués et engagés dans ces lieux. Cette perspective du commun se centre sur les modalités concrètes d’une gouvernance partagée qui obligent à préciser des règles d’usage et des attributs de droit de propriété (Coriat, 2015). Cela place les processus de discussion construction du commun dans un mode d’argumentation et de délibération sur des règles partagées dont on peut voir qu’elles constituent souvent ce que les porteurs de projet de lieux appellent l’ADN du lieu.

L’observation de la création des lieux nous montre que plusieurs dynamiques différenciées co-existent. Dans certains cas, le lieu potentiel préexiste à la constitution d’une communauté mobilisée ; ou plus exactement, la communauté se constitue dans la découverte partagée des potentialités d’un lieu.

Le rapport au travail, l’expérience du travail coopératif, de la coopération économique et de la réciprocité

Par bien des aspects, les tiers lieux peuvent être examinés sous l’angle des rapports de coopération qui s’y expérimentent. Le paradoxe est ici que la prépondérance donnée au marché, et aux échanges qu’il suppose pour presque toute activité sociale, semble aller de pair, dans les représentations qui se font jour dans l’espace public, avec une valorisation de la coopération dans les relations sociales.

De fait, la mise en œuvre des activités dans les tiers lieux, coïncide souvent avec une conception du travail qui remet en cause cette théorie économique orthodoxe qui veut que le travail n’ait d’autre dimension que sa valeur d’échange. Le clivage qui pouvait perdurer, même s’il est de plus en plus questionné, au sein du monde des associations, entre salariat et bénévolat, est de fait mis en cause dans les contextes expérimentaux des tiers lieux. S’ouvre ainsi un débat sur d’éventuelles rémunérations pour ce qui est désormais identifié comme des contributions à l’œuvre commune. Cette distinction entre bénévolat et salariat prend son sens au regard de la valeur d’échange attribuée au travail, distinction qui sera centrale pour envisager la viabilité économique des tiers lieux.

Les modes de conception et de mise en œuvre des activités au sein des tiers lieux montrent que le travail qu’elles supposent ne se réduit pas à sa valeur d’échange. Il prend une dimension publique et même politique (Ferreras, 2007). Chacune des activités proposées et des situations de travail générées est l’objet d’une prise de position par rapport à une insertion et à un positionnement au sein de collectifs d’action. Alors ce travail est indissociable d’opérations de jugement éthico-politique. Le recours fréquent aux outils de travail collaboratif/coopératif montre l’impact du délibératif au cœur même du travail d’élaboration des projets. Mais il s’exerce parce que les acteurs déploient leur singularité en osmose avec les collectifs d’action auxquels ils participent. Ces collectifs sont les acteurs essentiels des processus de sélection des options, d’argumentation, de validation et de formalisation des jugements. En fait, là où une analyse classique du travail mobiliserait les notions de tâche et de compétence, l’analyse du travail dans ces contextes de tiers lieux privilégie les micro processus de jugement (sélection, argumentation, validation). Toute dynamique de capitalisation, mutualisation et diffusion des expériences qui y sont menées y trouvera ses ressorts (Mahieu, 2018a). C’est pour cela que l’instauration de rapports de coopération représente un enjeu, souvent un objectif affiché en tant que tel, mais pas toujours un résultat atteint.

Les lieux d’un « entreprendre » différent, en commun ?

L’organisation de la réflexion collective sur les projets des uns et des autres, menée par des méthodes dites d’intelligence collective, est un élément décisif de ce type de mobilisation. Un vocabulaire s’invente pour caractériser ces pratiques (par exemple « Sprint », ou « Minga » lorsqu’il s’agit de travailler collectivement sur les projets individuels). Une autre question est celle des choix dans les modalités de gouvernance interne de ces lieux. Plusieurs logiques s’expérimentent. Certains lieux adoptent le modèle de l’association, parfois celles des nouvelles structures portées par l’économie sociale et solidaire (ESS), les Société coopérative et participative ou plus récemment les Société coopérative d’intérêt collectif. D’autres expérimentent des modes de décision recourant à des outils, souvent des logiciels libres, par exemple le système Loomio. Dans tous les cas, des questions se posent quant aux rapports établis entre les modalités de la gouvernance du lieu avec celles de chacune des activités développées par les porteurs de projets hébergés. Ces questions ne trouvent pas toujours des réponses et même ne sont pas toutes explicitées.

Les tiers lieux sont des lieux importants de prise d’initiatives. La notion d’initiative, surtout celle visant la création d’activité et plus encore d’entreprise, est souvent perçue comme un parcours individuel. Ainsi les dispositifs institutionnalisés d’appuis sont mobilisés en soutien aux individus. Mais, ces tiers lieux nous montrent que ces individualités sont indissociables des collectifs dont elles sont membres. Elles sont tout autant construites par ces collectifs qu’elles ne les construisent. Pour comprendre les logiques d’incubation et de création d’activités dans ces contextes, il faut déporter l’analyse de la seule prise en compte des projets, vers la dynamique projective des collectifs. Il ne s’agit pas de considérer qu’il n’y a de projets que collectifs ; parce que, paradoxalement, les individualités singulières au sein des collectifs sont des acteurs projets, des leurs, de ceux des autres, de ceux aussi non encore appropriés (Burret, 2015).

Le modèle de travail mis en avant est celui de la contribution. C’est à cette aune que s’expérimentent de nouvelles formes d’évaluation des contributions au développement des projets et leurs rémunérations. C’est aussi au travers de ce prisme que seront recherchés les éléments permettant la viabilité économique des projets de nouveaux usages élaborés. D’autres tensions pourront apparaître à ce niveau lorsque différentes logiques de valorisation seront mobilisées (Mahieu, 2018b).

Les acteurs porteurs de ces lieux sont à la recherche de nouvelles formes de capitalisation des expériences et sollicitent les acteurs publics pour que soient inventés les appuis institutionnels à ces processus qui circonscrivent de nouvelles façons d’entreprendre. C’est l’un des thèmes majeurs sur lequel s’opère le rapprochement avec les organisations constitutives du mouvement de l’ESS, ne serait-ce que pour solliciter de façon concertée les institutions publiques, les collectivités territoriales en tout premier lieu.

Les tiers lieux, constitutifs d’un espace public alternatif ?

Déjà, au regard de leurs processus d’incubation, les tiers lieux sont des supports de socialisation. Ce sont aussi des plateformes permettant le développement d’un capital informationnel pour leurs usagers (Burret, 2015). Mais, plus encore que le développement d’espaces de socialisation, la mise en réseaux des tiers lieux ne traduit-elle pas l’émergence d’un sous espace public spécifique ?

Définir un tel espace, c’est définir un agir en commun fait de modalités d’action collective et de pratiques de citoyenneté économique en cohérence. Cette exploration d’un sous espace public dominé (Fraser, 1992) est aussi l’investigation d’une communauté d’acteurs, porteurs, fédérateurs de projets. Mais ces derniers ne s’identifient pas forcément et, à coup sûr, immédiatement comme acteurs collectifs, et n’ont pas le niveau d’engagement collectif et de mobilisation que les porteurs de projet laissent parfois entendre. Cet agir collectif en commun (Coriat, 2015) est potentiellement celui d’une collection d’individualités qui présentent des caractéristiques objectives et de représentation similaires, mais aussi beaucoup de différences. Leur commun est de partager ce sous espace public, fait de lieux et de liens ; des lieux dédiés aux relations (réunions, ateliers, mais aussi convivialité), des liens qui sont le partage d’actions communes, mais aussi des activités à finalité économique, des dispositifs de rémunération, également des comportements associant vie de travail et hors travail. Ces acteurs porteurs de projets, s’ils doivent être distingués des communautés locales (les habitants, citoyens, usagers des communs potentiels), n’en sont pas moins souvent aussi les habitants et usagers des mêmes espaces urbains, des mêmes quartiers. Les différences de niveau de vie entre les porteurs de projet et les habitants de référence ne sont pas si grandes. Ce qui les différencie relève davantage des parcours socio-scolaires et des trajectoires sociales. Nous faisons ici, concernant les acteurs porteurs et accompagnateurs de projets, l’hypothèse de parcours de déclassement social, ou, tout au moins, de moindre positionnement social, comme base de leurs positions et postures sociales. L’analyse de cet agir en commun dans les tiers lieux est tout autant celle de leurs positions et postures que celle de leurs actions au nom de communautés qu’ils disent représenter. Cependant, s’il y a décalage dans les capacités d’action au sein du sous espace dominé qu’ils façonnent et, de façon plus difficile, dans l’espace public dominant, l’avenir de leurs positions est pourtant lié à celui des groupes qu’ils représentent. C’est tout l’enjeu social et politique que pourrait représenter le développement des tiers lieux.

C. Anderson (2013), Makers : The New Industrial Revolution, London, Randon House Business

A. Burret (2015), Tiers Lieux, et plus si affinités, FYP Editions, 2015

B. Coriat (2015), Le Retour des communs, la crise de l’idéologie propriétaire, Les Liens Qui Libèrent

I. Ferreras (2007), Critique politique du travail. Travailler à l’heure de la société des services, Presses de Sciences Po

N. Fraser (1992), « Rethinking the Public Sphere : A Contribution to the Critique of Actually Existing Democracy », in Calhoun G. (ed.), Habermas and the Public Sphere, Cambridge, Ma, the MIT Press

C. Mahieu C. (2018a), « Communauté, espace de réciprocité relationnelle : Espace public, économique, dans une économie des communs »,
http://christianmahieu. initiative.place/

Mahieu C. (2018b), « Pour entreprendre (la mise) en communs : L’accompagnement pair à pair ? », christianma-hieu.initiative.place/

Oldenbourg R. (1999), The Great good place, New York, Marlowe & Company

White H. (2011), Identité et contrôle : une théorie de l’émergence des formations sociales, Editions de l’EHESS

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