NORMALISATION ET RÔLE DES CADRES

Année 1998 - Revue n°384

Le bon usage des normes est un atout stratégique mais les entreprises françaises n’en sont pas toujours conscientes. C’est aux cadres techniques et commerciaux comme à ceux de recherche-développement de faire prendre conscience de leur importance à l’ensemble du personnel comme à la direction générale, nous explique Christian Wendling, ingénieur au Laboratoire national d’essais, et membre du groupe de travail «normes et brevets» de l’UCC.

Les normes remplissent dans l’économie cinq grandes fonctions : une fonction technique et une fonction juridique, car elles visent non seulement la rationalisation de la production mais aussi l’organisation des échanges, une fonction informationnelle, avec l’échange de données informatisées (EDI) qui a pris une importance de plus en plus grande depuis une dizaine d’année et dans le domaine duquel la normalisation joue un rôle croissant ; une fonction économique, en permettant la rationalisation de la production par l'interconnection des procédés et la compatibilité des équipements. La normalisation par ailleurs permet de garantir dans une relation client-fournisseur un niveau de qualité ou de performance pour les produits ou procédés objets de la transaction. Enfin, une fonction stratégique : dans le contexte de compétition économique actuel, l’élaboration de normes permettant de définir la performance d’un procédé, la mise en œuvre d’un moyen d’essais ou le choix d’un technologie donne un avantage stratégique important à l’entreprise qui aura pu officialiser son avance technologique par ce moyen.

Le rôle stratégique des normes

Trois exemples peuvent illustrer cette importance stratégique :

Le comportement au feu des matériaux utilisés dans les bâtiments fait l’objet d’exigences techniques relatives à leur réaction (allumabilité, vitesse de propagation de la flamme, toxicité des fumées émises). Les méthodes d’essais permettant d’évaluer ces caractéristiques sont en Europe propres à chaque pays qui utilise des méthodes d’essais différentes avec des classements feu pour les moquettes, les voilages, les revêtements muraux, non transposables d’un pays à un autre. D’intenses négociations ont lieu actuellement pour aboutir à des méthodes d’essais permettant de préserver les avantages comparatifs des grands acteurs de ce secteur.

La France et l’Allemagne ont développé des éthylomètres permettant de mesurer le taux d’imprégnation alcoolique des conducteurs. Ces éthylomètres sont évalués suivant des méthodes d’essais différentes des deux cotés du Rhin. Les sociétés françaises et allemandes de ce secteur font actuellement un forcing important pour faire reconnaître sur les marchés étrangers (Afrique du Sud, Brésil, Russie) leurs normes ce qui leur permet de facto de prendre un avantage déterminant pour équiper les autorités des pays cibles avec leur matériels, leurs équipements d’essais et d’étalonnage, etc.

La création et les développements de la norme « Global System for Mobile communications – GSM » sont une autre illustration.

Le GSM a été créé en 1982 au Centre National d’Etudes des Télécommunications (CNET), par une équipe d’ingénieurs recherchant une norme de radiotéléphonie basée sur la transmission de signaux numériques, alors que la radiotéléphonie était encore inexistante à l’échelle européenne. Il est devenu une norme internationale en 1987, avec l’accord de Copenhague signé par treize pays qui l’ont retenue pour en faire la norme commune à toute l’Europe. Confortés par cet accord, les plus grands industriels européens du téléphone ont conçu et diffusé des produits basés sur la norme GSM. En 1990, l’Australie a adopté cette norme puis a été suivie par de nombreux Etats ou opérateurs. En 1998, le GSM couvre plus du quart du marché mondial de la téléphonie.

Le GSM constitue un quasi modèle de la relation existant entre l’innovation technologique et la normalisation ainsi que de l’utilisation stratégique de cette dernière. Il permet d’identifier clairement les quatre phases du processus :

  • l’anticipation inhérente à la recherche - développement créant l’innovation technologique,
  • la concertation européenne débouchant sur la rédaction d’une norme européenne,
  • la création et la diffusion de nouveaux produits industriels grâce à l’implication, l’investissement, le marketing impulsé par quelques groupes leaders,
  • la crédibilité technologique lié à la faisabilité et à la fiabilité opérationnelles permettant l’extension progressive sur les grands marchés mondiaux.

La mise en conformité des produits et procédés pour leur mise sur le marché et leur exportation

S’assurer de la conformité des produits et matériels aux exigences des pays de destination est un atout décisif pour vendre sur le marché européen et pour exporter. Cette démarche comprend quatre étapes. La première consiste à adapter les produits et procéder aux normes et réglementations techniques (en passant par les phases suivantes : identification des normes, réglementations techniques, directives et recommandations techniques applicables ; diagnostic technique de conformité par s’assurer du respect des spécifications et du niveau de performance requis ; essais pour mesurer et valider les spécifications tenues par rapport à celles définies au stade de la conception et s’assurer du respect des niveaux de qualité de sécurité et de performance fixées dans les normes ; obtention des homologations et certifications requises). Dans une deuxième étape, on obtiendra les marques volontaires (telles que NF en France, GS en Allemagne, JIS, S et SG au Japon) ou réglementaires (marquage CE en Europe, homologations par les autorités des pays où les produits sont exportés). Puis il conviendra de mettre en place un système d’assurance qualité dans l’entreprise (ISO 9000, EN 46 000, ISO 14 000) et enfin d’assurer une veille technologique.

Les responsabilités des cadres techniques mais aussi des cadres de marketing et des cadres commerciaux ne sont plus seulement celles qui correspondent à leur missions traditionnelles (conception, réalisation et commercialisation de produits et procédés innovants, encadrement des équipes de recherche - développement, ou des équipes techniques et commerciales). Ils doivent maintenant s’intéresser aussi aux procédures que l’entreprise doit maîtriser pour s’adapter à une concurrence européenne et même mondiale y compris pour les entreprises de taille moyenne.

Parmi ces procédures nouvelles, citons la normalisation, la certification de produits et d’entreprise, la certification environnementale.

La normalisation et la certification volontaire de produits

Les cadres techniques et leurs équipes doivent pouvoir s’organiser pour être informés, donner leur avis, suivre les travaux de normalisation au niveaux français et européen concernant les produits qu’ils fabriquent et les procédés qu’ils développent.

En apposant une marque de certification sur ses produits, une entreprise apporte des garanties sur la conformité de ses produits ainsi que sur ses performances d’aptitude à l’emploi, le maintien dans le temps de ces garanties et de leur suivi. En choisissant cette démarche, l’entreprise peut continuer à innover, le référentiel des marques intégrant le dernier état de la technique. Elle peut aussi mieux cerner les attentes du marché grâce aux informations recueillies dans les réunions des comités de marques qui, en France, associent fabricants, prescripteurs et utilisateurs.

Les cadres techniques doivent intégrer, dès le stade de la conception des produits, les exigences techniques qui permettront à leurs produits, et maintenant de plus en plus souvent à leurs procédés, d’être certifiés. C’est le cas par exemple de la certification des logiciels, des formations de personnel pour les organismes de formation permanente des adultes, etc.

Les cadres des services marketing, commerciaux et exportation doivent intégrer dans leur stratégie de commercialisation et d’exportation l’obtention de marques volontaires qui sur certains marchés sont des atouts commerciaux incontournables.

La certification d’entreprise et la certification environ nementale

Pour améliorer leur compétitivité sur les marchés internationaux et donner confiance à leurs clients, les entreprises utilisent de plus en plus la certification de système qualité en référence au modèle type ISO 9 000 (et NF EN 46 000 dans le domaine médical).

Lors de la mise en place d’une certification ISO 9 000, l’implication des cadres est forte car cette mise en place nécessite toujours une formalisation de l’organisation et des méthodes de travail. Par ailleurs, la maîtrise des moyens et des processus mis en œuvre doit être prouvée. Cette démarche entraîne la mise à plat d’un certain modèle d’organisation et une mise en perspective nouvelle des relations avec les clients et fournisseurs.

En 1995, la série des normes ISO 14 000 portant sur le management environnemental a vu le jour. Désormais, les entreprises disposent d’une garantie de reconnaissance de leur démarche en matière de respect de l’environnement et ce, dans un cadre communautaire plus large, dit programme EMAS (audit et écogestion).

Les normes ISO 14 000 se présentent comme une autre possibilité que les exigences du règlement européen d'éco-audit et surtout, elles assurent une reconnaissance internationale alors que l’éco-audit ne s’applique qu’à l’intérieur du marché de l’Union.

La certification ISO 14 000 constitue un « sésame » intéressant pour se positionner sur certains marchés sensibles à ces préoccupations tels que l’Allemagne et les pays nordiques.

Plus de sept cents sociétés japonaises et six cents allemandes sont déjà certifiées ISO 14 000. En France, les grands donneurs d’ordre du secteur de l’automobile demandent à leurs fournisseurs d’être certifiés, c’est aussi le cas dans la chimie et la para-chimie. Cette évolution du marché est une tendance lourde et les cadres des entreprises manufacturières doivent dès à présent intégrer ce qui deviendra très vite un outil de communication pour les sociétés qui ont des procédés de fabrication ayant un impact sur l’environnement (la certification ISO 14 000 peut faciliter les relations avec les DRIRE !) et une exigence de leurs donneurs d’ordre ou de leurs partenaires (donner une image « verte » à des secteurs fabriquant des produits destinés au grand public et qui génèrent des pollutions lors de leur utilisation ou de leur élimination).

Anticiper et accompagner les changements sont les taches quotidiennes des cadres, y compris pour intégrer la normalisation et la certification dans les produits développés et dans l’organisation de l’entreprise. Mais quelle stratégie doivent-ils adopter pour mener à bien ce travail ?

Les suggestions ci-après ont pour objectif de faciliter l’organisation de chacun, à priori quand il est impliqué directement dans l’innovation et la normalisation.

Etre bien informé et agir

Le cadre concerné doit d’abord connaître les règlements techniques nationaux, les normes nationales en vigueur et celles qui sont encore à l ‘état de projet, les principales normes et prescriptions étrangères, les directives et normes européennes, ainsi que les évolutions attendues en ce domaine. En particulier, la directive 83/189/CEE est un texte essentiel qui se situe dans la perspective de l’achèvement du marché intérieur européen. L’objectif poursuivi était d’éviter le développement d’entraves techniques à la libre circulation des produits, pour ce faire, on dépasse l’harmonisation des législations nationales existantes au profit de la création de normes européennes. Cette directive prévoit une procédure d’information de la Commission, préalablement à l’introduction de nouvelles normes privées par les associations nationales de normalisation ou de nouvelles réglementations techniques par les Etats membres de l'Union européenne.

Le cadre commercial agira pour éliminer les entraves à la libre circulation des produits, que ce soit à titre collectif en s’appuyant sur les structures syndicales et professionnelles (Chambres de Commerce et d’Industrie) ou à titre individuel (directement ou via l’administration), il participera aux travaux communautaires ou nationaux (directive 83/189) et cherchera à promouvoir les outils techniques nationaux faisant contrepoids aux outils étrangers, tels que règlements, normes et certification de produits.

D’ores et déjà, les cadres des entreprises françaises doivent développer des produits et procédés conformes aux prescriptions européennes, intégrer dans les produits et procédés les spécificités nationales propres aux marchés français, britannique et allemand. Les entreprises devraient nommer un ingénieur normalisation/certification pour l’Europe et les marchés d’exportation, le former à la normalisation et à la conformité technique, le charger d’intervenir sur les nouveaux produits et procédés, lui demander de former le personnel à la normalisation et à la certification. Il faut aussi mettre en place dans l’entreprise un système d’assurance de la qualité ISO 9 000 ainsi qu’un système de management environnemental ISO 14 000 et faire certifier ses produits et procédés (NF pour la France, GS, VDE, Ange bleu pour l’Allemagne, UL, NSF pour les Etats-Unis, CSA pour le Canada, JIS, S et SG pour le Japon, GOST-R pour la Russie).

Les cadres et le changement par les normes

Les cadres ont un rôle important pour valoriser l’innovation, par la maîtrise qu’ils auront de la normalisation et de la certification. Pour rester dans le peloton de tête des entreprises innovantes dans son domaine, l’entreprise ne peut pas négliger d’utiliser à son bénéfice les procédures de qualité et de certification. Au cœur du circuit décisionnel de leur entreprise, les cadres ont une position privilégiée pour attirer l’attention du haut management sur le sujet et avoir une influence sur les arbitrages stratégiques.

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