Nouvelles figures d’experts alerteurs

Le cas des préventeurs, responsables santé-sécurité au travail
Année 2010 - Revue n°439

Les préventeurs ont un droit d’alerte en cas de dysfonctionnements dans les entreprises. Ces nouveaux experts, en marge de l’organisation, sont les seuls à pouvoir dialoguer avec certaines parties prenantes externes et internes. Ce qui leur permet d’agir auprès des directions générales pour transformer au final le modèle économique et social de leur entreprise.

Monsieur CO2, Chargé de mission égalité des chances, Directeur au développement durable ou plus classiquement responsable environnement…, de nouvelles figures d’experts, spécialisés dans les enjeux de société, se sont multipliées ces dernières années dans les grandes entreprises françaises. Leur apparition est d’autant plus surprenante que, dans le même temps, la financiarisation de l’économie a soumis ces mêmes entreprises au joug des actionnaires et à leur vision centrée sur les indicateurs économiques court-termes.

Que font donc concrètement ces experts ? Servent-ils juste de bonne caution aux acteurs économiques qui veulent soigner leur image ? Car si beaucoup dénoncent l’abîme qui se creuse entre les grandes entreprises et la société qui les héberge, il n’en reste pas moins que les premières ont besoin d’un minimum de légitimité pour prospérer. Ou bien ces experts arrivent-ils à se jouer des contraintes pour transformer en profondeur le travail de leurs collègues, voire le modèle économique de leur entreprise ? Dans ce cas, l’observation de leurs rôles pourrait offrir une vue inédite, de l’intérieur, du fonctionnement d’une économie capitaliste en pleine mutation.

Comment ces nouveaux experts travaillent-ils ? Quels sont leurs rôles ? Sur quelles compétences s’appuient-ils ? Ce sont à ces questions simples que nous avons tâché de répondre par un ensemble de travaux de recherche menées ces dernières annéesi. Pour observer concrètement le travail des experts, nous nous sommes immergés pendant plusieurs mois dans leur quotidien au sein de grandes entreprises françaises. Dans le cadre de cet article, nous allons nous arrêter en particulier sur la fonction des préventeurs, c’est-à-dire les responsables santé-sécurité au travail. S’il s’agit d’une profession ancienne- le terme de préventeur étant devenu populaire après la seconde guerre mondiale- elle a connu ces dernières années des transformations emblématiques des formes d’expertise contemporaines (voir encadré).

Au cœur ou à la périphérie des entreprises contemporaines ?

Si les préventeurs restent des acteurs périphériques, ils sont néanmoins connectés à l’ensemble des parties prenantes de l’entreprise, aussi bien internes qu’externes. C’est en fonction de ces publics que nous distinguons quatre activités principales.

Vers les cadres dirigeants et les décideurs, les préventeurs peuvent être organisateurs du reporting social et cadreurs de la stratégie (cadrage bottom-up).

Un des rôles vitaux des préventeurs est de rendre visible les enjeux dont ils ont la charge en les rendant mesurables. En organisant la remontée d’informations vers les centres décisionnaires, ils peuvent souligner les principaux dysfonctionnements comme les prises de risques trop importantes mais aussi les bonnes pratiques émergeantes. En contrôlant le processus de définition et d’agrégation des indicateurs, les experts de la sécurité ont ainsi un pouvoir indirect à la fois sur les décideurs, mais aussi sur les opérationnels dont les performances seront ensuite mesurées.

Cette mise en forme de l’information intervient dans un processus plus vaste de cadrage de la stratégie émergente. S’ils interviennent dans les organes de décision, ou plus largement, s’ils ont l’oreille des décisionnaires, les experts de la sécurité et du développement durable peuvent jouer un rôle clef pour l’inscription de nouveaux enjeux sur l’agenda stratégique. Mais pour cela, ils doivent participer à leur traduction en langage managérial, en termes soit de nouvelles opportunités de marché, soit d’augmentation de la productivité.

Vers les centres opérationnels : les préventeurs deviennent consultants internes sur les sujets émergents, mais aussi représentants des dirigeants et normalisateurs des pratiques et des compétences. (cadrage top-down).

La traduction managériale des enjeux de santé-sécurité nécessite de comprendre leurs impacts au niveau opérationnel. Les préventeurs interviennent dans les centres de profits lorsque ces derniers n’ont pas le temps ou la compétence pour traiter des sujets mal maîtrisés. Les experts du développement durable, de par leur position fonctionnelle, sont moins soumis aux mêmes impératifs. Ils apportent un regard extérieur sur les situations locales et peuvent mener des projets expérimentaux transversaux qui capitalisent sur l’expérience des hommes de terrain.

Ces experts souffrent cependant d’un manque de légitimité opérationnelle et ne disposent d’aucun pouvoir hiérarchique dans leur relation de travail avec les centres opérationnels. C’est pourquoi leur position fonctionnelle est primordiale pour faire entendre leur voix. A ce titre, ils ont une relation privilégiée avec les cadres dirigeants et ont besoin de leur autorité par procuration en cas de controverses et de remises en cause. Leur quotidien est donc loin d’être exempt de conflits

La plupart du temps, ces relations de pouvoir sont masquées par les instruments de la « contrainte douce ». Les préventeurs sont au cœur des dispositifs de formation qui permettent la démultiplication de leur influence. Ils organisent la compétition interne entre les différents centres de profits pour repérer les meilleures pratiques et créer une émulation pour leur diffusion. Ces experts peuvent aussi organiser le contrôle externe par des auditeurs pour pousser leur agenda dans les filiales récalcitrantes.

Vers les acteurs de l’environnement : le passeur de frontières

Si les préventeurs sont parfois à la périphérie de leur entreprise, cela n’est pas sans avantage. Ils sont connectés à un vaste réseau de parties prenantes externes, associations professionnelles, administrations publiques, auditeurs…, qui leur permet de capter les signaux faibles de l’environnement. C’est parce qu’ils sont confrontés à une grande diversité de visions du monde, parfois antagonistes, qu’ils sont capables de traduire les enjeux sociaux en problèmes de management.

S’ils traduisent les pressions externes dans l’entreprise, les experts du développement durable participent en retour à la mise en scène de la réponse de leur organisation. Si cette tâche aboutit parfois à un simple exercice de rhétorique qui consiste à montrer en quoi l’entreprise actuelle est conforme aux attentes, il peut également conduire à des démarches bien plus innovantes. Il peut par exemple s’agir d’« éduquer » les clients pour qu’ils soient prêts à payer pour les efforts effectués, ou bien conformer les sous-traitants et les fournisseurs aux exigences sociales du groupe.

Vers les autres fonctionnels : collaboration et apprentissage

Pour transformer les modèles économiques de leur entreprise sans nuire à la création de valeur, les préventeurs nouent des liens avec d’autres fonctionnels. Ils peuvent ainsi collaborer, en aval de la chaîne valeur, avec le marketing et la force commerciale pour valoriser la performance santé/sécurité dans des réponses à appel d’offre.

Les préventeurs ont aussi des relations avec des fonctionnels plus en amont de l’activité pour diminuer les coûts de transformation des processus de travail. A ce titre, la collaboration avec le service de conception ou les achats est particulièrement stratégique. Il n’est pas rare que les experts du développement durable participent à des équipes projet « interfonctionnelles » qui permettent à différentes fonctions et à des opérationnels sélectionnés de travailler ensemble à la réalisation de tâches précises : inscription de nouvelles exigences santé-sécurité dans les contrats cadres fournisseurs, exclusion d’une pratique à risque dans le processus de production…

Il ne faut pas oublier non plus la coordination entre les différents experts santé-sécurité. Ces collaborations leur permettent d’être présents à tous les niveaux de l’entreprise, l’organisation fonctionnelle calquant bien souvent celle des opérationnels.

Beaucoup se demandent si les nouveaux experts sont périphériques ou centraux dans les entreprises contemporaines. Notre réponse est qu’ils sont périphériques et centraux. C’est parce qu’ils sont à la marge de l’organisation qu’ils sont les seuls à pouvoir dialoguer avec certaines parties prenantes externes, mais ces liens ne sont utiles que dans la mesure où ces experts sont également capables de plonger au cœur des centres opérationnels, de collaborer avec d’autres fonctionnels ou d’agir auprès des directions générales pour transformer au final le modèle économique et social de leur entreprise.

Pour conclure, à la lecture de ces activités, nous comprenons mieux pourquoi les nouvelles figures d’expert sont capables de jouer avec des logiques floues et d’être à l’aise avec les injonctions contradictoires que cultivent les formes contemporaines d’organisation. Pour cela, ils s’appuient sur trois types de compétences complémentaires.

La première est politique. Elle leur permet d’être médiateurs malgré leur absence d’autorité formelle. La seconde est culturelle pour jongler avec une large palette de discours : économique, réglementaire, juridique, moraliste. Et enfin la troisième compétence est d’ordre technique. Bien sûr, les experts ont des compétences techniques reconnues mais surtout, s’ils veulent survivre dans l’entreprise contemporaine, ils doivent aussi parfaitement en maîtriser les rouages politiques, administratifs et managériaux. C’est à cette condition qu’ils pourront continuer à transformer les processus de travail à l’ombre des centres de profits.

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