Nouvelles formes du syndicalisme

Les jeunes cadres de la CFDT
Année 2004 - Revue n°409

Différents de leurs aînés, en phase avec les mutations d’une société dont les représentations et les structures ont profondément évolué en quelques dizaines d’années : tels apparaissent les jeunes cadres de la CFDT, aux yeux d’un sociologue qui fréquente la confédération depuis les années 1970. De la politique à la morale, de la société à l’entreprise, l’engagement change de visage. Ses enjeux, ses lieux se déplacent. Faut-il y voir une perte d’ambition ? Tout au contraire, explique Guy Groux, c’est un nouvel espace qui se dessine.

Les récits et témoignages du groupe de travail « jeunes cadres » ont surpris certains lecteurs, tant les profils qui s’y esquissent diffèrent des représentations classiques de l’engagement militant. Vous semblent-ils représentatifs ?

Si l’on se réfère aux grandes évolutions du syndicalisme cadre, telles qu’on peut les observer depuis la fin des années 1970, je répondrais par l’affirmative. Les profils de ces trentenaires ne sortent pas du néant, on peut y retrouver des perspectives qui ont elles aussi près de trente ans. A l’époque, on adhérait souvent à la CFDT après un passage par l’UNEF, l’UGE, la JEC1, ou d’autres structures comme le Secours catholique, l’éducation populaire avec la fédération Léo Lagrange... L’engagement syndical était un prolongement naturel de cet engagement étudiant. En outre, au début des années 1970, il était plus souvent idéologique et politique que professionnel. La gauche autogestionnaire représentée par la CFDT avait alors une identité politique très forte, marquée par un rapport au pouvoir et un rapport au capitalisme beaucoup plus tranchés qu’aujourd’hui. Dans ce contexte, la CFDT prônait fréquemment un certain anti-hiérarchisme : d’une certaine façon, pour les cadres, l’engagement était négateur par rapport à l’identité professionnelle.

A partir des années 1970-1980, l’avènement de l’informatique et de la robotique va déplacer les enjeux. On s’interroge alors sur la technologie, sur ce qu’elle remet en cause dans l’organisation de la société. Ce questionnement est surtout dû à la présence des ingénieurs dans le syndicalisme des cadres de l’époque, et peut apparaître comme un début de réconciliation entre la fonction professionnelle et le projet politique.

Les jeunes cadres d’aujourd’hui seraient quant à eux réconciliés avec leur métier ?

Les jeunes cadres de votre groupe sont beaucoup plus avancés dans cette évolution. Pour eux, l’engagement professionnel et l’engagement syndical ne sont plus contradictoires. Les entretiens le montrent bien, ce qui prime pour eux, c’est d’agir là où ils sont ; en l’occurrence, dans l’entreprise.

A quoi cela est-il dû ? Sans doute au fait qu’ils ont connu le chômage, des ruptures professionnelles. Les gens de votre groupe, notamment, sont arrivés sur le marché du travail vers 1992-1995, c’est-à-dire au début d’un moment très critique du point de vue de l’emploi des cadres. Et ce, alors même qu’ils avaient en mémoire les années 1980, les « années fric » marquées par une certaine euphorie chez les cadres et par une réhabilitation du monde de l’entreprise à laquelle ils étaient très sensibles.

Il y a donc dans cette génération un autre rapport à l’entreprise, un rapport fait de plus de lucidité. Cela perdure aujourd’hui car pour les tout jeunes cadres qui arrivent sur le marché du travail, l’expérience du début de carrière est toujours aussi difficile.

Cette expérience les amène, en tout cas, à une attitude réaliste : ils prennent l’entreprise pour ce qu’elle est, sans forcément la situer dans un contexte économique global ou politique.

Ce qui relève du contexte politique est d’ailleurs mis à distance. Il y a vingt-cinq ans, l’engagement syndical était souvent subordonné à l’engagement politique. Aujourd’hui, le syndicalisme tel que le pratiquent et l’envisagent les jeunes cadres s’est recentré sur l’action en entreprise. Ce n’est pas qu’ils se désintéressent de la politique, tout au contraire ; mais ils distinguent plus nettement ce qui découle du domaine proprement politique relevant des partis, et ce qui renvoie à l’espace propre du syndicalisme, circonscrit au domaine du travail et d’une action « locale ».

Peut-on voir dans ce principe de réalité une perte d’ambition pour le syndicalisme ?

Non. Bien au contraire, on voit se dessiner de nouveaux enjeux, comme l’éthique. L’ingénieur d’il y a vingt ans était encore assuré de sa culture, voire de sa mission prométhéenne : il était fréquemment celui qui voulait « montrer le chemin ». À l’évidence, on était ici en présence de l’influence d’un certain saint-simonisme2, dont l’UCC alors « laboratoire d’idées » de la CFDT portait incontestablement la marque.

L’ingénieur d’aujourd’hui est très différent. Il s’interroge sur son métier, il est en recherche, dans un monde complexe qu’il ne prétend plus maîtriser. Plus que des représentations politiques globales, il met en œuvre un questionnement moral ; mais celui-ci est tout aussi exigeant en termes d’action, et il peut être fondateur d’engagement. Ce qui est vrai de l’ingénieur l’est à l’évidence des autres cadres. Par exemple, il y a parmi les membres du groupe un adhérent d’ATTAC, qui n’a pas rejoint cette organisation par radicalité politique, mais pour des principes moraux. Il en va de même pour l’engagement syndical, et on comprend d’ailleurs que ces appartenances multiples, à des organisations qui ont quelquefois peu de sympathie les unes pour les autres, ne pose pas de problème à vos jeunes cadres. Ils raisonnent par exemple en termes de justice, et cette exigence avant tout morale peut trouver des débouchés dans différentes formes d’action politique.

En fait, l’engagement des jeunes, et ceux de la CFDT en particulier, en se définissant souvent par rapport à des principes qui relèvent de l’éthique implique un effet d’importance : lié à l’entreprise, cet engagement dépasse cependant un corporatisme étroit.

Ce recentrement moral de l’engagement syndical des cadres vous apparaît-il durable ?

Au-delà des effets de génération, il faut tenir compte d’autres traits. Le groupe des cadres connaît d’importantes mutations. Il subit une authentique banalisation que Luc Boltanski repérait déjà dès les années 1980. En outre, le modèle d’antan de l’ingénieur a laissé la place à des métiers plus divers. Dans ce contexte, l’engagement syndical renvoie à un monde où les capacités d’interventions des cadres sur leur environnement immédiat se sont réduites. Les cadres sont ainsi à la recherche d’un espace où ils peuvent agir ensemble, où ils auront encore une marge d’action. Les questions éthiques leur offrent cet espace.

Et l’organisation syndicale, dans tout ça ?

Les résultats du TEQ-Cadres montrent nettement que si, en matière d’éthique, l’action des cadres est souvent individuelle, ils n’en ressentent pas moins le besoin d’une expression collective sur ce sujet, et reconnaissent volontiers aux syndicats une légitimité pour les représenter et, en l’occurrence, intervenir.

Le rapport de l’engagement syndical à l’éthique n’implique-t-il pas un retour du syndicalisme à des registres plus sociétaux voire politiques ?

Je l’ai déjà souligné, l’organisation syndicale dans son rapport au politique ou à l’idéologie globale intéresse moins les jeunes cadres. Ils se prononcent peu sur le sujet, comme si cela comptait peu pour eux. Leur engagement est bien sûr social et collectif, mais c’est aussi et surtout un acte individuel. L’aspect global et politique de l’engagement d’hier s’est effacé, au profit d’une volonté d’agir qui n’est pas moins ambitieuse que l’engagement politique.

En effet, alors même qu’ils attribuent au syndicalisme un rôle plus limité, moins associé à une vision politique, ils s’y investissent très fortement. On peut le comprendre : leur motivation étant avant tout morale, ils trouvent dans l’action syndicale ainsi redéfinie un espace à leur mesure. Non plus l’espace un peu abstrait de la Cité, mais l’espace concret de l’entreprise : un espace d’action, où l’action a un visage et où elle peut prendre corps.

1 : Respectivement l’Union nationale des étudiants de France, l’Union des grandes écoles, et la Jeunesse étudiante chrétienne.

2 : Le saint-simonisme est une théorie de la société énoncée notamment dans le Nouveau Catéchisme industriel de Saint-Simon (1825), qui assigne aux savants un rôle politique de direction de la société – et de l’humanité en général.

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