Pour une nouvelle culture du risque

La voie citoyenne
Année 2005 - Revue n°414

L’approche sociologique des risques est à la fois indispensable et complexe. Entre législations, réglementations, avis techniques et contraintes d’une compétitivité accrue, nous nous devons d’intégrer tous les paramètres qui font que l’on peut agir plus efficacement tout en préservant les salariés, les populations et l’environnement. Si la gestion « technicienne » des risques a depuis longtemps montré ses limites, les espaces et les méthodes d’une approche intégrée restent à inventer. Comment reconstruire la confiance ? Tel est l’enjeu de la démocratie du risque qui émerge aujourd’hui. Elle exige des différentes parties prenantes un changement de posture et, plus profondément, de culture.

Les récentes catastrophes industrielles – AZF, Métaleurop, Prestige, pour ne parler que du contexte national – ont pour origine de graves dysfonctionnements. Elles suscitent aussi chez les citoyens des regards et des comportements nouveaux : méfiance, colère, rejet… L’industrie en vient à vivre dans l’opprobre. Aussi légitimes que puissent être ces réflexes, ils sont à leur tour facteurs d’excès et posent la question de la relation de notre société, non pas seulement au risque, mais aussi au travail industriel. Ils amènent ainsi à s’interroger sur la relation nouvelle de l’homme au travail et sur le fait que l’exigence du « zéro mort » se substitue aujourd’hui à cette « fatalité du métier » qui a prévalu depuis l’avènement du machinisme et de l’industrialisation.

Le risque zéro n’existe pas. Il n’est qu’une vue de l’esprit, probablement née de la formule caricaturale et fallacieuse du « zéro mort » utilisée pendant la première Guerre du golfe. On sait aujourd’hui ce qu’il en est de ces images aseptisées, relayées en leur temps par les médias. Le risque est partout. Il est une composante constante de notre quotidien : naturel, technologique, industriel, alimentaire, sanitaire, domestique, automobile... Bien entendu, il faut faire en sorte de le minimiser ou d’en minimiser les conséquences… Mais il faut faire avec ! La question serait davantage celle du comment : la gestion classique du risque, par les seuls experts, hiérarchies ou autorités a montré ses limites, contribuant bien souvent à provoquer en retour un rejet sans distinction des risques industriels. L’appropriation de cette notion par les citoyens, même approximative, rudimentaire et empreinte de méfiance, incite à réfléchir sur les conditions d’une approche nouvelle des risques, qui ne se limite plus à la seule expertise technologique, à quelque calcul mathématique ou à quelque formule « magique ». La société demande à être informée et consultée. Elle le demande de façon informelle ; l’heure est sans doute venue d’étayer cette demande, et ainsi contribuer à construire une méthode.

Il y a et il y aura toujours, certes, cette composante scientifique, fruit de la connaissance et de l’état de l’art. Mais il faudra aussi, dorénavant, être en capacité de prendre en compte d’autres considérations, qui ne sont d’ailleurs pas moins scientifiques : économiques, sociales et sociétales. Autrement dit, avoir une approche globale et pluridisciplinaire des risques, inscrite dans une logique de développement durable évidemment complexe, mais nourrie de bon sens et d’équilibre dans la prise en compte des différents paramètres. C’est à ce prix que les citoyens reconnaîtront la nécessité de l’entreprise « à leur porte », celle-ci devant également retrouver la place qui lui revient au sein de notre société.

La tendance actuelle à la judiciarisation traduit tout autant les défaillances d’une gestion technicienne du risque qu’une socialisation défaillante. Lorsque les tribunaux jugent et sanctionnent, c’est qu’une régulation en amont, qui aurait pu permettre d’éviter la crise et le conflit, a bien souvent fait défaut.

De ce défaut naissent des dérives, qui peuvent aboutir à des blocages. « Je n’opère plus parce que je ne peux garantir la réussite à 100% », dit le chirurgien qui sait, comme tout un chacun, qu’il n’est pas infaillible… Il nous faut bien admettre la part d’échec qui subsiste là, comme dans bien d’autres situations professionnelles. Pourtant, la judiciarisation de notre société, « embusquée » derrière un « principe de précaution » érigé en dogme sans qu’on sache exactement ce qu’il recouvre1, est toujours prête à porter de tels problèmes devant les tribunaux.

Pouvons-nous admettre que le chirurgien puisse se tromper ? Ce n’est sans doute pas un hasard si, aujourd’hui, certains d’entre eux font signer une décharge à leurs patients. Pouvons-nous admettre que nous nous octroyons nous-même cette marge d’erreur lorsque nous utilisons notre véhicule automobile ? Il n’est en fait jamais certain que nous arrivions à bon port ! Pourtant, nous prenons le risque. Bien entendu, on pourra toujours nous rétorquer qu’il faut distinguer le risque admis et le risque subi et que ce dernier est d’autant moins acceptable qu’il est imposé. Sans doute. Mais la démonstration est au moins faite, s’il en était vraiment besoin, que le risque zéro n’existe pas, et qu’il nous faut avant tout et surtout savoir privilégier le principe de clairvoyance.

Le risque acceptable et ses limites

Venons-en à la notion de risque acceptable, suite logique de ce propos qui vise avant tout à faire percevoir qu’à côté de la démonstration scientifique dure, les approches sociologiques et sociétales sont plus complexes. Rappelons tout d’abord que la notion de risque acceptable n’est juridiquement pas définie… et pour cause : qui peut juger de l’acceptabilité d’un risque ? Le juge ? Il aura sans doute sa définition… L’employeur ? L’assureur ? L’inspecteur du travail ? L’élu CHSCT, à qui on a confié le droit d’utiliser la procédure dite « de danger grave et imminent » ? Le salarié, c’est-à-dire bien souvent celui qui se trouve exposé ? Les usagers, les clients, les riverains ?

Pour chacun, en fonction de paramètres évidemment différents ou, pour le moins, hiérarchisés de diverses manières, l’appréciation et l’acceptation seront différentes.

Une même personne, selon ce qu’elle représente à l’instant où elle s’exprime, pourra aussi en donner des définitions distinctes. Souvenons-nous de ce salarié d’une entreprise « voyou » du nord de la France, s’exprimant un soir au journal télévisé. Il disait en substance ceci : « Je vis de cette entreprise et je fais vivre ma famille grâce au salaire qu’elle me procure, mais j’ai fait en sorte que mon fils ne soit pas exposé aux conséquences sur l’environnement : il vit chez ses grands-parents à une vingtaine de kilomètres d’ici… » En moins d’une minute, ce salarié aura donné deux définitions du risque acceptable : il a conscience de la problématique posée et ce d’autant plus qu’au moment où il s’exprime, la médiatisation du problème a fait son chemin. Il accepte implicitement ce risque pour lui ; il refuse en revanche que son enfant le subisse.

Un acteur donné est amené à construire sa définition du risque acceptable en fonction de différents paramètres, et à la faire varier : gageons par exemple que si la situation de l’emploi était plus favorable dans sa région, ce salarié envisagerait peut-être d’autres options.

La notion de risque acceptable prête ainsi le flanc à la contestation. La complexité de sa construction par chacun des acteurs et le côté volatile du jeu des opinions et des jugements la rendent insaisissable. Elle ne saurait se réduire, en tout cas, à sa seule dimension technique. Quand bien même l’expert démontrerait que le risque est epsilon, il y aura toujours assez de paramètres « interférents » (médias, opinion, lobbies, rumeurs…) pour remettre en cause l’expertise. Autour de nous, les exemples sont légion et démontrent que le temps où la confiance en la technique ou en l’expert était aveugle, est révolu. De fait, l’opinion a toujours raison, même lorsqu’elle a tort, et la démonstration technologique ne peut plus aujourd’hui la satisfaire. Alors, au risque acceptable, ne faut-il pas préférer le risque accepté ?

Construire une évaluation

Les approches sociologiques et sociétales deviennent dès lors essentielles, et on entre alors dans un terrain complexe. Les comportements, les constructions individuelles et collectives du risque varient bien sûr en fonction du niveau d’information et de développement économique, mais aussi selon que l’on est dans une démocratie, un pays totalitaire et, ou pauvre, que l’on est croyant, agnostique ou athée… Sans regarder bien au delà de nos frontières ou de celles de l’Europe des vingt-cinq, un méridional et un nordiste n’auront vraisemblablement pas la même façon de considérer le risque. On peut également noter les différences de comportements entre un « latin-jacobin » qui se tourne rapidement vers l’Etat pour exiger une loi et un coupable, ce qui explique que nous soyons un pays qui sans cesse légifère, et un pays anglo-saxon – les Pays-Bas par exemple – qui admet, sans vitupérer, ni exiger de loi, que le risque auquel lui et ses citoyens sont confrontés – ils vivent sous le niveau de la mer – est une réalité de tous les instants. En ce domaine aussi, les terribles et récents évènements d’Asie nous ont rappelé que le risque est une réalité et plus simplement une composante de la vie. Les Hollandais, donc, sont conscients de ce risque. Ils ont composé avec, en dressant, au fil des siècles, digues et dispositifs de contrôle. Bien que techniquement et scientifiquement apprécié, ce « rempart » n’est pas infaillible. S’il existe vraisemblablement des règlements et des normes de sécurité, l’approche du problème est consensuelle, du moins sur l’essentiel.

On peut parler ici de risque accepté et non plus de risque acceptable. Le risque accepté, c’est un risque mesuré dans le sens scientifique du terme : évalué est sans doute le mot juste, celui que le législateur a utilisé pour ce qui est du monde du travail, dès 1991. C’est également un risque expliqué : un risque que l’on peut décrire, dont on peut également préciser les conséquences sur l’homme et l’environnement. Dont on peut précisément indiquer les dispositions prises pour le circonscrire ou le limiter. Dont on peut préciser quelles formes résiduelles subsisteront et quelles en seront les conséquences.

On notera que la démarche proposée pour aller vers le risque accepté : évaluation, expertise, mesure... n’exclut pas la technique, et ne renvoie pas non plus l’opinion à son miroir. Elle se construit au contraire dans un va et vient entre la population et les experts, une mise en débat, une pédagogie et une appropriation des enjeux.

L’objectif reste dans tous les cas de progresser : sinon de supprimer, en tout cas de connaître et de limiter aussi strictement que possible les risques existants, de contrôler l’émergence de nouveaux risques. Dans le monde du travail où nous évoluons, c’est tout l’enjeu du document unique et du plan de prévention, qui reposent sur une prise de conscience et une identification du risque et visent à une action concertée pour le circonscrire. C’est la logique de l’évaluation des risques professionnels : partage de l’information, clarté, mais qui prend ici une allure plus sociétale et plus globale. Le dialogue, l’échange, la confrontation des points de vue et, au final, la recherche d’une synthèse ou d’un consensus sont les principes fondamentaux du Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail, ce lieu privilégié de dialogue interne dans l’entreprise, pluridisciplinaire par nature dans la mesure où se confrontent des composantes sociales, économiques et environnementales.

Les CHSCT ont permis d’étendre cette méthode au delà des murs juridiques de l’entreprise, en invitant les sous-traitants, fournisseurs et partenaires à participer à la réflexion. Poursuivant cette logique, les Comités locaux d’information et de consultation institués par la loi Bachelot du 30 juillet 2003 invitent les autres parties prenantes, riverains, consommateurs et usagers à participer au débat. Notons que certains secteurs industriels avaient initié cette démarche il y a déjà plus d’une décennie.

Là aussi, au-delà des données techniques bien entendu incontournables, mais qu’il faut savoir présenter dans un langage « partagé », il faut dialoguer, informer, sensibiliser, former… L’enjeu est évidemment de prévenir les conflits, de raisonner ensemble, de préférer la concertation et le dialogue en amont aux crises en aval. Bien entendu, les tensions existent, mais il faudra nécessairement que chacun fasse un bout du chemin pour parvenir à la confiance indispensable à l’acceptation du risque.

Vers une nouvelle culture politique

Il faut saluer cette démarche, tout en mesurant ses limites, qui sont celles de notre propre culture : nous avons légiféré, y compris pour satisfaire ou apaiser telle ou telle composante sociale, tel ou tel élu… mais nous manquons encore cruellement de méthode. Les anglo-saxons s’accordent sur une méthode, puis font un règlement. Nous, latins et jacobins, avons l’habitude de légiférer, avant de rechercher des outils pour passer de la théorie à la pratique.

C’est vers des pratiques, une culture, mais aussi des postures morales bien différentes que nous devons aujourd’hui avancer. Pour parvenir à la situation de « risque accepté », il faut en effet de la transparence. En d’autres termes, de l’éthique : cela signifie qu’il ne faut mépriser quiconque et d’abord savoir écouter. Etre humble aussi, car dans le domaine de la prévention des risques, peut être plus qu’en tout autre, l’expérience tend à prouver que les certitudes sont avant tout des facteurs de dangerosité. Au sein d’un Comité local d’information et de consultation (CLIC), l’arbitrage d’un Préfet, par exemple, mettra sans doute fin à l’affirmation de désaccords. Si la confiance n’est pas au rendez-vous, il n’éliminera toutefois pas les tensions et le débat ne sera pas clos. La position de la ou des personnes en responsabilité ne sera pas non plus des plus confortables car, redisons-le, quoique l’on fasse et que l’on puisse dire, le risque zéro n’existe pas. De plus, consigné dans le document unique ou identifié dans un débat, qui plus est public, ce risque est par définition connu. Cela signifie que l’on en a conscience. L’accident survenant, il y a tout lieu de croire que la faute inexcusable sera d’autant plus facile à plaider. Bien entendu, l’action de prévention entreprise sera déterminante en termes de droit, comme pourrait également l’être la pression médiatique, n’omettons pas de le dire !

Face au risque, il faut bien entendu parler de prévention, de prescription, de réglementation. Mais il faut aussi et avant tout, parler d’éthique. Face au processus « accident, émotion collective, législation, sanction, réparation » qui est aujourd’hui la règle, l’intérêt d’une alternative plus pragmatique et plus démocratique ne fait aucun doute. Mais elle demande à s’inscrire dans les comportements. La démarche « analyse a priori, concertation, responsabilisation » replace la technique dans un contexte démocratique, mais cela ne suffit pas. Dans le face à face du rationnel et de l’émotionnel, l’éthique dont nous parlons n’est pas seulement un supplément d’âme, une déclinaison plus équitable des droits et des devoirs, mais une véritable éthique du partage.

Ce n’est pas seulement une question de bonne volonté, mais de logique. La prévention des risques, on l’a bien compris, est une démarche non seulement complexe : elle nécessite une action intégrée, où les différents acteurs sortent de leur « rôle » et tentent d’envisager les situations sous d’autres angles et d’autres points de vue. Le temps où l’un s’occupait de prévention et les autres de production est révolu. Il serait illusoire de nier ici les inévitables conflits de logique qui peuvent se faire jour, mais il est tout aussi nécessaire de travailler à les dépasser. Rien ne serait pire que d’opposer les composantes économiques et sociales. Que le dialogue se noue sous le seul modèle du rapport de force, et c’est l’esprit même de la démarche qui meurt. Rien ne serait plus grave que de prendre en otage ses interlocuteurs, comme cela se fait encore trop souvent, au prétexte que les actionnaires veulent tel ou tel retour d’investissement ou que tel ou tel surcoût pourrait être synonyme de délocalisation.

Sortir des figures imposées et du jeu traditionnel des acteurs est une nécessité. La logique de développement durable qui se dessine, convergence des considérations économiques, sociales et environnementales, semble faire l’objet d’un large consensus. Elle nécessite du temps, de la transparence et de la méthode. Tout cela nous manque cruellement aujourd’hui et ce ne sont ni des attitudes « voyou » et autres calculs à court terme, ni quelques vociférations, fruit d’une émotion par ailleurs légitime, ni une loi d’apaisement pseudo-consensuelle, qui régleront cette problématique à laquelle nous sommes confrontés. S’il fallait résumer en une phase l’équation qui nous est collectivement posée, peut-être faudrait-il simplement retenir celle-ci : la confiance ne se décrète pas, elle se mérite !

1 : Sur la distinction entre le principe de précaution, qui concerne essentiellement la recherche, et un principe de prévention aux applications beaucoup plus larges, voir les pages 23 et 24 de notre dernier numéro.

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