Prendre soin de qui prend soin

Pour une éthique du Care au travail L’exemple du baluchonnage
Année 2018 - Revue n°476

Parce que la relation d’aide nécessite elle-même un besoin d’appui, le baluchonnage propose de remplacer l’aidant familial par un professionnel. Une intervention intime qui questionne le travail social.

Une part importante du travail social et médico-social est faite d’attention(s), d’écoute, de disponibilité à l’autre, de souci de son bien-être. Cette part du travail réel est difficile à évaluer comme à quantifier, elle n’est pas congruente aux cadres de références financiers et gestionnaires qui ont progressivement infiltré les champs du soin et de l’aide aux personnes. La spécificité de ces métiers et l’importance de leur contribution sociale sont alors méconnues ; ses professionnels pâtissent d’un défaut de reconnaissance1.

Nous présenterons ici la perspective du Care, qui propose un cadre de référence alternatif à celui du « cure » et de la gestion. Elle pose un regard attentif sur les pratiques professionnelles comme sur celles et ceux qui les réalisent et permet de mieux appréhender la réalité et la valeur de ce travail. Nous présenterons un dispositif original, le « baluchonnage », porté par Baluchon Alzheimer Québec, un exemple d’organisme employeur cohérent avec l’éthique du Care.

La perspective du Care : un levier pour la reconnaissance du travail médico-social

Justifions d’abord le maintien du mot anglais Care : il n’existe pas de terme français capable d’en rendre la richesse sémantique. Le verbe to care désigne à la fois : prendre soin, s’occuper de, se soucier de, porter attention, soigner et aimer. C’est ce qui rend ce mot intraduisible en français : il inclut la dimension d’engagement personnel et affectif dans le « prendre soin ». Il implique aussi une posture éthique, le souci de l’autre, et politique : quand ce souci de l’autre s’élargit du proche au lointain. Cette approche permet d’envisager autrement le travail social et médico-social, ainsi que son management… terme anglais que nous choisirons de remplacer par celui d’accompagnement des professionnels.

Exemple du baluchonnage : un service qui prend soin de celui qui prend soin

Le baluchonnage est un dispositif de répit et accompagnement aidant-aidé à domicile dans lequel un intervenant professionnel unique, spécialement formé et accompagné, la « baluchonneuse », vient relayer l’aidant proche au domicile d’une personne dépendante, plusieurs jours d’affilée, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Sa présence constante permet d’ajouter au répit une action d’accompagnement sur le long terme de la relation aidant-aidé.

Prendre soin de celui qui prend soin : du management à l’accompagnement

L’exemple du baluchonnage et de son modèle de management nous permettent d’identifier quelques principes, pour accompagner autrement les professionnels du Care :

  • Considérer chacun comme une fin, et non comme un moyen : l’encadrement comme garant de la sécurité des professionnels. La proximité avec les personnes vulnérables, et ses impacts psychologiques et physiques, implique d’accompagner les professionnels du Care. En pratique, l’encadrement fait preuve d’attention, d’écoute, est attentif aux conditions de travail, à la santé et à la sécurité des professionnels, procure soutien, capacitation (formation, supervision, groupes de pairs), valorisation (personnelle, sociale, salariale), accompagne les parcours professionnels (qualification, reconversion), les événements de vie (adaptation du temps de travail, conciliation vie personnelle/vie professionnelle) et se soucie de la satisfaction et du bien-être au travail. Ces étapes correspondent au processus de Care définies plus haut11.
  • Pluralisme et co-construction : Valoriser les « voix différentes », les différences de sensibilités et de points de vue, miser sur le travail d’équipe et l’appareil psychique collectif. La multiplicité des regards et des voix au sein de l’équipe (différences de sensibilité, d’expériences et d’analyse des situations, divergences et désaccords) permet une meilleure compréhension de la complexité inhérente au travail de Care, de la personne accompagnée, de ses besoins. Elle affine l’analyse clinique, démultiplie des hypothèses et les propositions d’intervention. Elle fabrique, par l’échange et la discussion, une culture professionnelle démocratique, un questionnement éthique et des buts communs. Ces échanges ont aussi une fonction formatrice : ils développent les compétences d’écoute, d’expression, de tolérance et la créativité des professionnels. Pour cela, il faut au préalable avoir institué un climat de confiance, de reconnaissance et de tolérance12.
  • Moins une relation de subordination qu’un partage de valeurs et d’objectifs. Un modèle de management participatif, démocratique et pluraliste remplace la relation de subordination de type autoritaire par la confiance, la reconnaissance de la contribution, du professionnalisme et de l’engagement des membres de l’équipe. La structure porteuse se positionne en « soutien » des professionnels de terrain, dans une posture de service et de coopération, à l’inverse du fonctionnement traditionnel.
  • Elargir le Care en cercles concentriques… du local au global.

En remplaçant l’aidant familial par un professionnel, le baluchonnage ouvre la sphère de l’intime (oikos), lieu du Care traditionnel, à une intervention inscrite dans la cité (polis)13 : il fait du Care une question politique. Le modèle d’accompagnement des professionnels qui s’y élabore a lui aussi une portée plus large : il permet une meilleure reconnaissance des besoins, des expériences et des droits des personnes aidées, aidantes et professionnels, une avancée démocratique vers plus de liberté (émancipation, capacitation, lutte contre l’assignation), d’égalité (inclusion, expression et participation) et de justice (plus juste répartition des responsabilités et des tâches de Care, solidarité et réciprocité). C’est en termes politiques et économiques, alors, que la perspective du Care exige que nous explorions… une voie différente.

1 : M. Modak, J.-M. Bonvin (ss dir.), Reconnaître le Care. Un enjeu pour les pratiques professionnelles. Editions EESP, 2013.

2 : C. Gilligan, Une Voix différente, pour une éthique du Care, Flammarion, 2008.

3 : J. Tronto, Un Monde vulnérable, pour une politique du Care, La Découverte, 2009.

4 : Cf. Caring Democracy : Markets, Equality, and Justice et Le travail de Care, op. cit.

5 : J. Tronto, Caring Democracy, Markets, Equality, and Justice, New York University Press, 2013.

6 : P. Molinier, Le travail de Care, La Dispute, 2013.

7 : P. Fustier, Le Lien d’accompagnement, entre don et contrat salarial, Dunod, 2004.

8 : Cf. Reconnaître le Care, op. cit.

9 : Cf. Y. Clot, Le Travail à cœur. Pour en finir avec les risques psychosociaux, La Découverte, 2010.

10 : Cf. G. Martin, et F. Lucet, « Intervenir à domicile auprès du couple aidant-aidé : le « travail invisible » du Care », DocAlzheimer n°12, 2014.

11 : Cf. Un Monde vulnérable et Le Travail de Care, op. cit.

12 : Cf. Caring Democracy : Markets, Equality, and Justice, op. cit.

13 : Ibid.

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