Professionnels autonomes

Année 2017 - Revue n°475

Le professionnel autonome vend ses prestations, essentiellement intellectuelles, au donneur d’ordre. Devenir professionnel autonome s’inscrit dans un parcours professionnel, mais c’est aussi une réalité économique et juridique.

Le métier de solo

Le thème du travail indépendant a une longue histoire qui emprunte à la fois à la vieille tradition des métiers et qui s’articule étroitement à la contestation de l’ordre du salariat. Chacun aspire, au fond, à pouvoir se départir de la relation de subordination induite par le contrat de travail. L’utopie marxienne on le sait, rêve la fin du salariat et la venue d’une société où chacun disposera de moyens équivalents à ses besoins. Dans ce contexte, chacun sera libre d’exercer une activité sans contrainte et dont le contenu pourra varier en fonction des humeurs du moment. Celui cependant qui a sans doute le mieux théorisé l’articulation possible entre travail salarié et travail indépendant est Proudhon.

[…] La question qui se pose aujourd’hui est la suivante : le travail indépendant, en particulier pour les professions intellectuelles, a-t-il un avenir ou est-il condamné à rester réservé à un petit nombre ? […] Les entreprises rassemblent de plus en plus des gens de métiers dans leur métier. Cela change naturellement la nature des carrières possibles au sein d’une même organisation et cela conduit naturellement les entreprises à accorder une place croissante à la compétence individuelle des salariés. La question essentielle soulevée par cette approche tient à la reconnaissance et à l’évaluation des compétences. Les outils actuellement mis en œuvre visent plutôt à apprécier la performance du salarié plus qu’à rendre compte de sa compétence. Or la performance dépend sans doute de ses qualités mais également des moyens dont il dispose pour accomplir son travail et d’une organisation dont il n’est pas maître. Par ailleurs, et sauf exception, les critères et les outils d’évaluation ne sont que rarement négociés et la hiérarchie est seule responsable de l’évaluation du salarié. Enfin, la compétence est contingente à une situation de travail. Le contexte de l’activité en détermine la nature. En ce sens, elle est difficilement transférable. A partir de ces définitions rapides des différentes constructions de la qualification, il est possible de poser un certain nombre de questions à défaut de pouvoir apporter des réponses sur les difficultés rencontrées par les travailleurs indépendants.

Le premier problème auquel est confronté le travailleur en solo tient à la très grande difficulté de penser une division technique du travail. Ceci le rapproche naturellement de la logique du métier mais cela peut nuire, surtout dans les activités de nature intellectuelle à l’image qu’il souhaite donner de sa professionnalité. Le travailleur en solo doit souvent faire son secrétariat, du marketing, de la prospection commerciale… Le deuxième problème rencontré par le travailleur en solo est celui de l’accès au marché et ensuite de la fidélisation de la clientèle tout en régulant la demande en fonction de sa capacité d’offre de service. Le solo qui ne dispose pas d’une organisation rencontre très souvent des difficultés majeures pour réguler, dans le temps, la charge de travail. Il est en permanence submergé pour éviter le risque de l’inactivité. Le risque est aussi grand d’une dépendance excessive à l’égard d’un seul client susceptible d’assurer un travail régulier. Le lien de dépendance fragilise l’autonomie sans, pour autant, assurer l’avenir. Le troisième problème est celui des normes. Ce métier de professionnel solo est-il réglé par des normes de marché ? Quel type de capital social, de capital culturel faut-il pour espérer pouvoir vivre de son travail ? Quels sont les réseaux facilitant l’accès à un marché : les anciens d’une même école, les réseaux militants…? La quatrième question à trait à la certification de la compétence. Comment s’opère-t-elle ? La réputation est un capital social fort. Comment peut-elle être initiée ? Le diplôme joue un rôle primordial et sans doute insuffisant. L’organisation syndicale peut-elle jouer un rôle de certification pour les travailleurs solos ? Les travailleurs solos sont-ils condamnés à s’organiser comme l’ont fait les professions libérales qui garantissent (plus ou moins !) la qualité de leurs membres ? Enfin, la dernière question que l’on peut se poser pour conclure a trait au type de mission que l’on confie à ce type de travailleur. On ne demande pas le même travail à un cabinet de consultant et à un consultant travaillant en solo et on ne l’évalue pas de la même manière. En simplifiant à l’extrême, on pourrait dire que l’on achète à l’un des réponses, à l’autre des questions. Il reste enfin au travailleur en solo à trouver le temps et les moyens nécessaires à la capitalisation de son expérience.

François Piotet, « Le métier de solo », Cadres CFDT n°395, avril 2001

La personne devient une entreprise

[…] Un récent rapport, rédigé à la demande d’une fondation de recherche des syndicats allemands, par des membres d’instituts universitaires et patronaux, conclut ceci : « En raison des changements de plus en plus importants des conditions d’emploi, de leur flexibilisation et de la mobilité des lieux de travail, des interruptions désormais « normales » de l’activité par des congés de formation, des activités familiales, des vacances mais aussi des périodes récurrentes de chômage, la vie privée devient de plus en plus dépendante de l’emploi qu’on peut trouver... Le travail empiète et déborde de plus en plus sur la vie privée par les exigences qu’il fait peser sur elle. De plus en plus souvent, l’individu doit assumer la responsabilité de sa qualification, de sa santé, de sa mobilité, bref de son « employabilité ». Chacun est contraint de gérer sa carrière tout au long de sa vie et se voit ainsi transformé en « employeur de son propre travail ». Les auteurs suggèrent que des syndicats modernes devraient se comporter comme des « unions des employeurs de leur propre travail » dont les membres, à l’égal des chefs d’entreprise, investissent leurs revenus dans l’acquisition, tout au long de leur vie de nouvelles connaissances, en vue d’une meilleure valorisation de leur capital humain. La précarité de l’emploi, les conditions changeantes de « l’employabilité », une temporalité fragmentée, discontinue font finalement de la production de soi un travail nécessaire sans cesse recommencé.

Mais la production de soi a perdu son autonomie. Elle n’a plus l’épanouissement et la recréation de la personne pour but, mais la valorisation de son capital humain sur le marché du travail. Elle est commandée par les exigences de « l’employabilité » dont les critères changeants s’imposent à chacun. Voilà donc le travail de production de soi soumis à l’économie, à la logique du capital. Il devient un travail comme un autre, assurant, à l’égal de l’emploi salarié, la reproduction des rapports sociaux capitalistes. Les entreprises ont trouvé là le moyen de faire endosser « l’impératif de compétitivité » par les prestataires de travail, transformés en entreprises individuelles où chacun se gère lui-même comme son capital.

On retrouve là la quintessence du « workfare » dans sa version blairiste (mais le blairisme a maintenant gagné la France et l’Allemagne sous d’autres appellations). Le chômage est aboli, n’est plus que le signe que votre « employabilité » est en défaut et qu’il faut la restaurer. Les intermittences du travail emploi, comme d’ailleurs l’accroissement du temps dit « libre », doivent être comprises comme des temps nécessaires à cette restauration. La production de soi est asservie. Mieux encore : dans la foulée on abolit le salariat. Non pas en abolissant le travail dépendant mais en abolissant, par le discours au moins, la fonction patronale. Il n’y a plus que des entrepreneurs, les « collaborateurs » des grandes entreprises étant eux-mêmes des « chefs d’entreprise » : leur entreprise consiste à gérer, accroître, faire fructifier un capital humain qui est eux-mêmes, en vendant leurs services. Un néophyte de l’ultra-néolibéralisme a parfaitement exprimé cette idéologie : « La caractéristique du monde contemporain est désormais que tout le monde fait du commerce, c’est-à-dire achète et vend... et veut revendre plus cher qu’il n’a investi... Tout le monde sera constamment occupé à faire du business à propos de tout : sexualité, mariage, procréation, santé, beauté, identité, connaissances, relations, idées... ».

Tout devient marchandise, la vente de soi s’étend à tous les aspects de l’existence personnelle, l’argent devient le but de toutes les activités. Comme le dit le philosophe Jean-Marie Vincent, « l’emprise de la valeur n’a jamais été aussi forte ». Tout est mesuré en argent, mercantifié par lui. Il s’est soumis tous les espaces et toutes les activités dans lesquels l’autonomie de la production de soi était censée pouvoir s’épanouir : les sports, l’éducation, la recherche scientifique, la maternité, la création artistique, la politique. L’entreprise privée s’empare de l’espace public et des biens collectifs, vend les loisirs et la culture comme des marchandises, transforme en propriété privée les savoirs, les moyens d’accès aux connaissances et à l’information.

André Gorz (1923-2007), « La personne devient une entreprise. Note sur le travail de production de soi »

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