Progrès technologique et employabilité des seniors

Année 2009 - Revue n°437

Cette chercheuse de l’OFCE (Sciences Po) a examiné le lien entre vieillissement, capacités cognitives, productivité et employabilité des seniors. Il s’agit notamment d’analyser comment les changements technologiques et organisationnels observés sur les dix dernières années – largement imputables à l’introduction de l’ordinateur au sein de l’entreprise – ont pu affecter la demande de travail envers les seniors.

L’une des découvertes de cette étude est qu’il n’existe pas de relation statistiquement significative entre productivité et âge du travailleur, du fait de la complexité des interactions. Les innovations techniques et organisationnelles récentes ont cependant nui à l’employabilité d’une partie des seniors : elles ont découragé les moins « aptes » d’entre eux à s’adapter aux nouvelles techniques et méthodes de production alors même qu’il y aurait complémentarité entre travail humain et ordinateur plutôt que substitution. Que signifie cette « aptitude » ? Elle est fonction du niveau et du type de formation initiale, mais aussi de la motivation. L’investissement dans le capital humain joue alors un rôle important à la fois pour le senior et l’entreprise.

Allons plus loin que ce travail de recherche, nécessairement prudent : pour ceux qui disposent d’un bagage de départ suffisant et ont continué à se former – soit la grande majorité des cadres – le jeu des incitations positives et négatives et les signaux envoyés par l’entreprise revêtent une importance considérable.

L’engagement dans une adaptation des méthodes de travail peut être spontané, mais aussi encouragé par l’entreprise, voire forcé ; et dans ce cas on peut douter de son effet en termes de motivation. En d’autres termes, il s’agit là d’un construit social, dépendant à la fois d’un certain nombre de facteurs personnels et de la capacité de l’entreprise à accompagner sans brutalité ses salariés dans l’évolution des méthodes de travail.

La culture du changement pour le changement, qui a prévalu dans nombre d’organisations et en particulier des grandes entreprises publiques au cours des années 1990-2000, conduit alors à des effets négatifs pour l’employabilité interne et externe des seniors. Moins malléables et plus dubitatifs que les salariés plus jeunes, pas forcément moins adaptables intellectuellement mais en demande de sens et parfois d’accompagnement pour s’adapter, les seniors ont été de facto écartés des évolutions accélérées traversées par ces organisations.

Investir dans le capital humain

Sandrine Levasseur observe que l’investissement des entreprises dans le capital humain est l’un des facteurs clés de l’employabilité des seniors. Or, remarque-t-elle, en France, les entreprises ont été désincitées à investir dans la formation des travailleurs les plus âgés, pour différentes raisons : l’âge de départ à la retraite relativement « jeune », comparé par exemple à la Suède ou Finlande, mais aussi le système de préretraite (qui, observe-t-elle avec finesse, « a participé à ce désintérêt pour – et par – les travailleurs les plus âgés »).

La fin des incitations négatives (comme les préretraites) est une bonne chose, mais la chercheuse considère qu’un système d’incitations positives pourrait être utile, en particulier pour les moins qualifiés. Précisons et interprétons, là encore. C’est le cas d’une partie des cadres, notamment issus de la promotion interne ; étant bien entendu que cette moindre qualification n’est pas synonyme de moindre compétence, mais peut décrire un rapport moins aisé à la formalisation du travail, à l’écrit, aux prescriptions formelles, aux normes.

Pour les autres, dotés d’un meilleur bagage de départ et plus à l’aise avec l’apprentissage formel, la question est davantage dans la qualité du management et la capacité de l’entreprise à donner confiance : à ne pas supposer, brutalement, la capacité d’adaptation, à ne pas la forcer non plus, à ne pas supposer à l’inverse une incapacité, mais à faire confiance et à donner confiance.

Note d’optimisme, Sandrine Levasseur considère que les problèmes d’adaptation aux changements technologiques et organisationnels – et leur conséquence en matière d’emploi des seniors – peuvent être en partie transitoires. De fait, ils peuvent être liés à une génération spécifique touchée par une « révolution technologique » majeure tandis que son niveau d’éducation initiale est plus faible que celui des générations plus jeunes.

S’il est encore trop tôt pour conclure sur le caractère transitoire des problèmes d’employabilité des seniors, force est de constater que le taux d’emploi des seniors a augmenté ces dernières années y compris pour les « moins qualifiés » (en France, de plus de 6 points depuis 2000 contre 4,5 points pour les « très qualifiés »). « Finalement, conclut-elle, les effets négatifs de l’introduction de l’ordinateur sur l’emploi des seniors pourraient être derrière nous. »

S. Levasseur, « Progrès technologique et employabilité des seniors », Revue de l’OFCE, n°106, juin 2008

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