Qu’est-ce que le hacktivism ?

Technologies et nouvelles radicalités
Année 2004 - Revue n°410-411

Autour du mouvement altermondialiste se sont développées de nouvelles formes de militantisme, de la constitution de réseaux virtuels aux stratégies d’action directe sur internet, en passant par des techniques innovantes de manifestations de rue. Cette effervescence traduit l’inventivité d’un mouvement qui cherche encore sa voie, mais ces nouvelles façons d’agir ne sont pas seulement des formes : elles portent en elles une signification politique et morale.

L’action militante des altermondialistes ne se développe pas seulement dans la rue, mais aussi sur internet, notamment avec ce que vous appelez le « hacktivism ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

Ce néologisme est composé de hacker (pirate) et activist (militant). Il reflète la rencontre récente de deux types de mouvements, qui représentent aussi deux ensembles de communautés. Le premier, c’est le monde des hackers informatiques, une communauté déjà ancienne et plutôt bien organisée, avec un réseau solide et même une présence publique : des conférences, par exemple. Cette communauté est constituée d’informaticiens militant contre les géants du secteur, soit par la conception de virus ou de vers, soit par la promotion de logiciels et progiciels gratuits, au code source ouvert, le meilleur exemple restant le système d’exploitation Linux. Le sens politique que l’on peut donner à leur activité reste cependant secondaire, l’essentiel pour eux est plutôt de rivaliser d’intelligence dans la conception de programmes.

Tout cela commence à changer dans la deuxième moitié des années 1990, quand la communauté des hackers commence à nouer des liens avec une nouvelle génération de militants politiques. Héritière des mouvements qui dans les années 1960 et 1970 défendaient les droits des Noirs, des femmes, des homosexuels, l’écologie ou l’autonomie régionale, cette deuxième génération est marquée par une nouvelle forme de radicalité. Elle s’est trouvé un dénominateur commun avec la mondialisation, mais l’image d’un mouvement « antimondialiste » (le terme d’altermondialiste apparaît plus tard, et n’a pas encore d’équivalent en anglais) ne doit pas cacher l’émiettement d’un paysage militant aux combats essentiellement spécifiques ou locaux. Evidemment, ces combats ont pour la plupart une résonance plus large : le mouvement des sans-papiers, en France, ne se réduit pas à la défense des intérêts des quelques centaines ou des quelques milliers de personnes impliquées.

Il se trouve que certains de ces mouvements utilisent l’outil et les réseaux informatiques pour faire circuler des pétitions, envoyer des infos, créer des forums de discussion. Cela reste assez rudimentaire du point de vue technique, mais des liens commencent à se tisser entre les deux communautés, notamment aux Etats-Unis et au Canada. L’opposition à la mondialisation économique apparaît comme un concept extrêmement fédérateur, mais la rencontre se fait aussi sur un fond culturel ou idéologique commun, que l’on pourrait qualifier de libertaire : cela va se traduire par la promotion d’une nouvelle forme de conflit, que l’on nomme en anglais le creativity mess conflict, et que l’on pourrait traduire par « bazar créatif ». Il s’agit de faire vivre le désordre, face à un « ordre » économique, politique, social perçu comme trop contraignant et volontiers associé à une oppression. On retrouve un trait fort des années 1960 et 1970, avec la dénonciation tous azimuts du fascisme.

Il y a indiscutablement un effet de vagues, et ce qui apparaît à partir de 1995 évoque nettement les mouvements des années 1970 ; je remarque pourtant la faiblesse de la mémoire militante, à l’exception sans doute des dirigeants, souvent plus âgés et parmi lesquels certains sont passés d’un mouvement à l’autre. On ne saurait toutefois les identifier complètement, et les « anars » historiques par exemple n’ont pas grand chose à voir avec les nouveaux libertaires.

Autre différence, les références : alors qu’elles étaient essentiellement politiques auparavant, elles glissent à présent du côté de la culture, ce qui se traduit par le fait qu’une certaine forme d’art peut avoir sa place dans les nouvelles activités militantes. On pourrait citer The Electonic Disturbance Theater, un groupe zapatiste mêlant l’action directe sur les réseaux informatiques et des « performances » à la valeur à la fois esthétique et politique.

Entre les hackers et les militants des nouveaux mouvements se joue donc une rencontre, qui va infléchir les pratiques des uns et des autres. Petit à petit, à côté de virus aveugles et à vocation purement nihiliste, une partie de la communauté des hackers va mettre son savoir technique au service de causes plus politiques. Ils développent ainsi des outils spécifiques, qui vont constituer le socle de ce que l’on appelle le « mass action activism ». Il s’agit de perturber les flux et les lieux d’information des grands acteurs de la mondialisation, comme on perturbait jadis la circulation des rues.

… ce n’est pas fini !

Oui, mais ce que nous appelons en anglais le street protest revêt aujourd’hui des formes différentes, extrêmement créatives, et il est sérieusement concurrencé par l’action de masse virtuelle. Des sites commerciaux comme ceux d’e-bay ou d’Amazon ont ainsi fait l’objet d’attaques, avant que ne soient visés des sites d’institutions comme l’OMC. Il y a différentes façons d’intervenir : soit par l’attaque isolée, un virus par exemple, soit par la convergence simultanée de milliers de messages ou de connexions, qui bloquent littéralement le site, en neutralisant voire en endommangeant son système informatique.

D’une façon plus productive, et techniquement plus intéressante, on a également vu les hackers s’attaquer au contrôle de l’information dans certains pays. Ils ont construit des sites « puits », qui étaient accessibles depuis la Chine par exemple, et permettaient aux internautes chinois d’accéder à des lieux virtuels auxquels ils n’avaient pas la possibilité de se connecter directement.

Internet n’est pas seulement un champ de bataille ; c’est aussi une nouvelle manière de faire vivre les réseaux. De ce côté, les acteurs traditionnels du mouvement social, et en particulier les syndicats, ont eux aussi appris à utiliser la Toile. Les hacktivistes ne se distinguent-ils que par une technicité supérieure, où cultivent-ils une « nouvelle façon d’être ensemble », comme on l’entend çà et là ?

Il serait bien sûr abusif de généraliser, mais il me semble que oui. Cela se voit d’ailleurs dans les manifestations de rue, où par-delà le côté politique, on pourrait déceler quelque chose de religieux. C’est l’un des fondements de ce que les trotskistes français nomment le « mouvementisme », et qui dans le monde anglo-saxon comporte une dimension éthique au moins aussi forte que la dimension politique. Le cœur du « mouvementisme », c’est ce côté un peu Jeux Olympiques : l’important, c’est de participer. L’important, c’est que cela bouge et que l’on en soit. En France, et dans les pays marqués par le marxisme et les grandes philosophies de l’histoire, l’idée centrale de tout cela, c’est qu’on ne peut rester en dehors du sens de l’histoire. Dans le monde anglo-saxon, même si jusqu’à la fin des années 1980 la gauche anglaise parlait encore de lutte des classes, c’est plutôt une relation à la morale, à la communauté : si tu ne fais rien, tu es coupable. On retrouve ainsi une forme de mouvementisme dans les charities américaines, par exemple, à l’Armée du Salut ou dans les ONG anglo-saxonnes, beaucoup plus puissantes que celles des pays latins. Au fond, il s’agit d’une forme d’engagement de nature morale ou religieuse, bien enracinée culturellement, et qui peut à l’occasion trouver une traduction politique.

Mais l’être-ensemble développé par les nouveaux militants n’est pas seulement une participation. L’engagement peut prendre aussi une forme plus violente, avec la destruction de voitures par exemple. A Londres, des accidents provoqués ont d’ailleurs été à l’origine de manifestations étonnantes, des sit-in festifs où une action ponctuelle était à l’origine d’un développement spontané, les passants se transformant presque naturellement en manifestants, sans qu’aucune revendication n’apparaisse.

On s’éloigne de la politique, ici, pour entrer dans une contestation du système qui évoquerait davantage certaines formes d’action artistique.

Les manifs s’inspirent aujourd’hui des arts de la rue, et on voit apparaître des perturbations d’un genre nouveau, jouant sur le spectacle, voire le rituel. Par exemple, les Tutti bianchi, vêtus de blanc et recouverts de tissu, qui ainsi protégés viennent provoquer les forces de l’ordre et les pousser à la violence, sans lever une main, juste en se pressant contre les policiers. On peut d’ailleurs s’interroger sur la « non-violence » dont se réclament ces Tutti bianchi, qu’on a pu voir à Gênes, par exemple. Dans leur esprit, il s’agit de faire la preuve de la violence des systèmes politiques, en acculant les policiers à dévoiler la vraie nature de leur mission. Mais on pourrait aussi bien parler d’une forme de perversion. Cela se retrouve d’ailleurs dans leur rapport à la loi et au pouvoir en général : « nous ne voulons pas prendre le pouvoir, disent-ils, nous voulons le dissoudre ».

De la même façon, si l’on devait isoler un terme clé dans leur discours, il me semble que cela pourrait être la différence. C’est ce qui gît au fond de la posture « anti-globale », c’est également ce qui décrit le mieux l’éparpillement du mouvement en luttes spécifiques, mais cette affirmation réitérée du droit à la différence est aussi le point faible, idéologiquement, de leur discours, car ils ne savent pas très bien où ils en sont avec la norme. De là l’obsession du global, et le fantasme récurrent d’un monde global, totalitaire, qui imposerait de l’un au détriment du divers. On est très loin, ici, des grandes idéologies, qui de Rousseau à Marx se fondent sur une seule idée : l’aliénation de l’homme universel, l’homme comme « universel aliéné ». L’universel, dans l’imaginaire des mouvements qui nous occupent, serait plutôt perçu comme un danger, comme une menace.

Précisément, est-ce que la revendication constante de la différence ne tourne pas un peu à vide, dans cet univers de « communautés » regroupées autour de causes très spécifiques ?

C’est vrai que l’usage d’internet, en particulier, peut conduire à une certaine forme d’oubli de l’autre, et qu’on peut s’interroger sur l’éthique des concepteurs de virus… Il est vrai aussi que les communautés regroupées autour de la ressemblance de leurs membres interrogent quant à ce que peut vraiment signifier le mot « différence », pour eux. De la même façon, on pourrait déceler des contradictions dans leur discours sur la tolérance, qu’ils revendiquent sans toujours la pratiquer. Mais cela n’est pas le fait des seuls alters, toutes les communautés politisées sont menacées par ce travers. Et il ne faut pas les voir comme des autistes sectaires : il y a des rencontres (certes médiatisées par l’ordinateur, sur les forums de discussion par exemple), peu de face-à-face, mais ils discutent quand même, ils sortent de leur communauté et de leur univers mental. Il y a encore quelques années, les écolos par exemple étaient complètement sourds aux effets sociaux de ce qu’ils prônaient, et les syndicats pour leur part se souciaient tout aussi peu d’écologie. A présent, et notamment du fait des nouvelles générations, il me semble que l’on discute un peu plus, notamment du fait des militants multicartes.

Je vois bien les limites de ces discussions : ni sur les forums d’internet, ni à Porto Alegre, on ne voit apparaître de motions de synthèse, de tentatives de dépasser sa position pour aboutir à un compromis. C’est une faiblesse évidente du mouvement. Les alters, comme beaucoup d’autres aujourd’hui, ne savent guère écouter. Mais si l’on veut voir les choses sous un meilleur angle, et ce serait plutôt mon point de vue, on peut dire aussi qu’ils s’expriment davantage. Ce n’est déjà pas si mal, non ?

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