Réapproprier l’apprentissage des savoirs par le monde du travail

Année 2015 - Revue n°464

Pourquoi reprendre ses études quand on est en activité ? Comment le monde de l’entreprise dialogue-t-il avec des acteurs de la formation professionnelle ? Entretien avec Yannick Lefeuvre, directeur régional du Conservatoire national des arts et métiers (Cnam) en Pays-de-la-Loire.

Quelle est la vocation du Cnam ?

Yannick Lefeuvre En France, l’enseignement supérieur se concentre sur une tranche d’âge allant de 20 à 30 ans. Reprendre ses études après, c’est-à-dire quand on est au travail, n’est pas dans la tradition de notre système éducatif. Si les universités et les écoles ont développé de nombreuses offres en formation professionnelle, les moyens publics sont sans commune mesure avec ceux accordés à la formation initiale dont on attend tout en matière d’égalité des chances. La réforme de la formation professionnelle en cours confirme ce penchant de concentrer les efforts et les acteurs vers l’aide à l’insertion professionnelle des personnes les plus défavorisées et notamment les jeunes. Dans ce contact, le Cnam joue sur un registre particulier. Il a pour vocation de former des actifs et de les hisser à des niveaux de bac+2 à bac+5. Chaque élève rejoint le Cnam avec une motivation qui lui est propre, mais qui relève d’abord d’un besoin d’éducation au professionnel : sécuriser son parcours, évoluer dans son poste ou son entreprise, accélérer sa recherche d’emploi, changer de vie professionnelle, être plus à l’aise dans son travail…

Nous sommes ainsi un acteur de l’insertion de publics variés tout en maintenant l’enjeu de la qualification de haut niveau et ce jusqu’au diplôme d’ingénieur. Pour cela, et c’est une forte particularité du Cnam, nous tenons compte de l’expérience des actifs. Sans bac mais avec cinq ans d’expérience, on peut entrer en formation au Cnam. Nous proposons un continuum d’évaluation et de validation des acquis. Notre public est ainsi diversifié car plus de la moitié des élèves a un diplôme de niveau licence. Nous nous adressons aux actifs (salariés, demandeurs d’emploi, intérimaires, professions libérales, artisans, commerçants…) ou étudiants à la recherche d’une formation complémentaire.

Comment former des actifs sans les couper du monde professionnel ?

Y.L. Pour nos élèves, cela passe par des vrais choix personnels. L’articulation formation-travail-vie privée est difficile. Les formations sont dispensées, selon les cas, en soirée et/ou le samedi, en journée, sur place ou à distance, à temps plein ou en alternance, en stage court de perfectionnement. Ce sont des modules de quarante à cinquante heures qui se complètent pour acquérir un diplôme. Le Cnam propose des formations à fort contenu professionnel, centrées sur les compétences recherchées par les entreprises et reconnues sur le marché de l’emploi.

Pour cela, nous déployons une majorité d’enseignants qui sont en activité. Et surtout nous sommes à l’écoute des milieux économiques et du territoire. Nous montons des cursus d’alternance et de contrat de professionnalisation au sein des entreprises. Nous intervenons comme des consultants sur des registres de l’organisation du travail tels que l’ergonomie, la prévention des risques psychosociaux, des problématiques de management ou de gestion des ressources humaines. Nous formons à la performance de l’entreprise et accompagnons les acteurs économiques. Le mot d’ordre : comprendre l’activité selon la réalité du travail. Notre métier, c’est d’articuler l’homme, l’entreprise et le travail.

Comment cette implication sur le terrain percute-t-elle vos formations ?

Y.L. Au-delà de la vulgarisation d’une information complexe, le Cnam entend croiser des contenus conceptuels avec la réalité. Notre savoir ne vaut que s’il est mis en expérience. Les formateurs sont souvent des anciens élèves et les formations fréquemment issues de propositions et d’initiatives de professionnels. Notre offre n’est pas produite hors sol mais se veut une réponse - sous procédure rigoureuse d’agrément - à la demande. Notons au passage que des responsables syndicaux peuvent proposer de devenir formateurs à partir de leur expérience professionnelle de militants. Notre motivation, c’est la transmission. Certains métiers, comme les experts-comptables par exemple, se transmettent en partie via le Cnam. C’est une forme de compagnonnage moderne. Au fond, nous mettons en relation des gens qui ont envie d’apprendre avec des gens qui ont envie d’enseigner. Ils ont un point commun : la résolution de problèmes et d’enjeux professionnels.

Vous participez à la diffusion des savoirs au-delà de l’entreprise dans la société.

Y.L. Un organisme de formation comme le Cnam, avec son ancienneté, son excellence et son ancrage dans la vie économique est également un acteur public de la diffusion de la culture scientifique et technique. Nous nous attachons à replacer les mutations et les innovations dans un contexte global. Reconnu pour la qualité de ses formations professionnelles, le Cnam l’est également pour sa capacité de recherche et d’innovation. Droit immobilier, santé au travail, ergonomie, développement durable, interopérabilité, technologies numériques pour la connaissance : au Cnam Pays-de-la-Loire, la recherche associe les approches technologiques et sociétales tant sur le plan local, national qu’international.

La production scientifique s’appuie sur la pluridisciplinarité des équipes, sur l’engagement des entreprises et celui de partenaires universitaires. Nous voulons être utiles à la société, alimenter les débats, déplacer les regards. N’est-ce pas le rôle du scientifique que de questionner la réalité ? N’est-ce pas le rôle de l’éducateur que de mettre en relation ses connaissances et ses élèves ? Il faut réapproprier l’apprentissage des savoirs par le monde du travail. Nous regardons souvent l’Allemagne comme un modèle sur l’apprentissage et la valeur sociale accordée aux voies professionnelles. Le Cnam, né pour « perfectionner l’industrie nationale », témoigne d’une excellence française répondant à la fois aux besoins d’employabilité des individus, de leur droit à une formation continue non prescrite et aux besoins de compétitivité des entreprises.

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