Salariés à part entière

Année 2017 - Revue n°475

Se positionnant à partir du travail des cadres sans se satisfaire de l’existence d’un statut, les cadres CFDT s’engagent au sein du salariat, refusant un syndicalisme qui aurait fait d’eux une catégorie à part ainsi qu’une banalisation de leurs fonctions et responsabilités.

Maurice Luneau. « Les cadres sont liés à leurs collègues par un destin commun », 1968

Hausse du coût de la vie, augmentation des cotisations de Sécurité sociale, compression d’effectifs, chômage, etc. Nul ne peut nier que les ingénieurs et cadres puissent avoir quelques raisons d’être mécontents de la politique suivie actuellement, en matière économique et sociale. Ce qui paraît, par contre, très contestable, c’est d’espérer que, défendant les cadres sur des problèmes spécifiques, on puisse déboucher sur une amélioration sérieuse de la situation. Car les difficultés actuelles, qui sont à la source du mécontentement exprimé, frappent tous les travailleurs et sont la conséquence directe de la politique mise en œuvre par le gouvernement. Qu’il s’agisse du problème de l’emploi ou de celui des incidences de la fiscalité et de la Sécurité sociale sur les budgets familiaux, ces mesures touchent tous les salariés qu’ils soient ou non « cadres ». Constater cela, c’est prendre conscience de la solidarité qui unit entre eux tous ceux qui sont dépendants du système économique actuel. Quelle peut être, en effet, la distinction fondamentale entre deux « chômeurs », l’un cadre, l’autre ouvrier, touchés tous deux dans leur dignité d’homme et de responsable d’un foyer, face au pouvoir économique qui les licencie ?

Et, pour que vraiment quelque chose change, ils doivent prendre conscience qu’ils subissent l’un comme l’autre les conséquences d’une certaine conception de la finalité de l’activité économique. Car, pour être très clair, il faut affirmer bien haut ce que d’aucuns hésitent et même souvent se refusent à admettre. Il n’y a pas trois groupes sociaux ; les patrons, les cadres et les autres. Il n’y en a que deux : ceux qui détiennent la puissance économique et ceux qui la subissent, qu’ils soient cadres ou non. C’est seulement lorsque l’on’ a admis cela que tout s’éclaire. Les cadres apparaissent alors comme des salariés liés à leurs collègues des autres échelons de la hiérarchie par un destin commun. Comme les autres, ils ont des devoirs correspondant aux droits qu’ils réclament avec force et à juste titre. Comme les autres et avec les autres, ils doivent travailler à la transformation indispensable des structures du système, pour permettre l’instauration d’une véritable démocratie économique.

« Les cadres et les autres » Cadres et Profession n°223, avril 1968

Jacques Moreau. « Les cadres doivent entrer dans l’action collective et syndicale », 1969

Les « cadres » représentent-ils une force dominante ? Sont-ils appelés à être les éléments les plus agissants du monde de demain ? Les cadres de commandement existent toujours, mais leur importance diminue par rapport à ceux que l’on pourrait appeler les « cadres professionnels ». Au fur et à mesure que la production s’est développée et diversifiée, de nouveaux problèmes sont apparus qui ont eu des répercussions immédiates sur l’entreprise : les tâches de recherche, d’organisation, de gestion, de commercialisation, de relation avec le milieu extérieur envahissent l’entreprise qui tend elle-même à se transformer en une vaste « organisation ». Les cadres voient leur nombre progresser à une allure rapide tandis que leurs fonctions respectives se différencient à l’extrême. Qu’y a-t-il de commun entre un cadre de production et un cadre du marketing dans la grande entreprise moderne ? On peut donc affirmer sans exagération que le développement de la « catégorie socio-professionnelle » des « cadres » est un produit de développement de la société industrielle et de sa diversification.

Certains et c’est peut-être encore aujourd’hui le plus grand nombre, sont tentés de s’arrêter en chemin dans leurs découvertes. Ils estiment pouvoir affirmer, à partir d’une certaine vision de la réalité, que les cadres, quelles que soient leurs origines, leur formation, leurs fonctions dans l’appareil de production, leur milieu social, forment un groupe « socio-professionnel » cohérent, qui se distinguerait des employés d’une part, des directions d’entreprises (propriétaires et managers) d’autre part. Ce groupe charnière entre deux « mondes » antagonistes, doit à la fois défendre ses propres intérêts et servir de trait d’union. Il aurait aussi une mission à remplir en tant que tel : harmoniser la production et la société, transformer les rapports sociaux, rénover le syndicalisme. L’idée selon laquelle les détenteurs de la compétence technique et de l’information économique doivent être nécessairement les chefs de file et les artisans de la réforme de la société sous-tend cette argumentation.

Cette conception est erronée. Les cadres se définissent fondamentalement par le lien salarial qui les lie à l’entreprise et, sur ce plan, leur situation est identique à celle des autres travailleurs. Au même titre que les ouvriers, les cadres vendent leur « force de travail » même s’ils le font d’une manière différente ; en dernier ressort, leur condition est une condition de dépendance par rapport à ceux qui dirigent la firme.

La société à construire, fondée sur de nouveaux rapports entre les hommes, sera l’œuvre de tous ceux qui ont intérêt à la construire et il n’y a pas de groupe messianique ni de catégorie privilégiée dans cette édification. Les cadres doivent entrer dans l’action collective et syndicale tels qu’iIs sont, comme ils doivent accepter les autres travailleurs tels qu’ils sont. C’est d’un travail commun que surgira progressivement un syndicalisme capable de transformer profondément la réalité sociale. C’est le sens de l’option des cadres qui ont adhéré à la CFDT.

« Etre cadre en 1969 » Cadres et Profession n°236, novembre 1969

Edmond Maire. Les cadres dans la transformation sociale, 1977

[…] Pour la CFDT, tous les salariés qui luttent pour la transformation sociale ont les mêmes droits et un pouvoir égal dans la définition des revendications, des objectifs de transformation et de la stratégie pour les atteindre. Fondamentalement donc, nous avons besoin de cadres, d’abord parce que nous voulons une société bâtie sur des rapports égalitaires et désaliénés, ce qui implique que toutes les catégories sociales soient partie prenante dans la décision et dans l’action. Nous avons besoin des cadres, ensuite, parce qu’ils tiennent une place spécifique dans le processus de production et dans la société. Dans la vie quotidienne de l’entreprise, face aux stratégies patronales et gouvernementales, leur attitude pèse d’autant plus dans l’évolution d’une lutte, que la complexité du processus technique est plus grande. Et d’un simple point de vue de climat psychologique, de mobilisation unitaire, de riposte aux tentatives de division des employeurs, elle est loin d’être négligeable. Dans une dynamique de transformation et de changements fondamentaux, les ingénieurs et cadres représentent un pouvoir de proposition et d’initiative important. Si nous voulons changer l’organisation du travail, la division du travail, si nous voulons diffuser le pouvoir, c’est-à-dire développer l’autonomie des individus et des groupes, si nous voulons libérer le savoir des bornes de l’utilitarisme capitaliste, les cadres ont leur mot à dire et nous avons besoin des cadres.

[…] L’unité des catégories professionnelles dans l’action ne se décrète pas, pas plus que l’autogestion. C’est seulement en partant des situations concrètes dans leur diversité qu’on peut mettre au point une politique revendicative unitaire dans une entreprise, une branche, un pays. Nous refusons tout poujadisme syndical, toute stratégie qui se contente d’additionner le mécontentement sans résoudre les contradictions entre mécontents, toute attitude de servilité ou d’électoralisme qui ferait miroiter des promesses que nous saurions bien ne pas pouvoir ou ne pas vouloir tenir. Comme nous refusons de limiter la visée des cadres à l’amélioration des processus et de la rationalité des techniques, ce qui serait la meilleure façon de préparer le règne de la technocratie.

A l’UCC-CFDT, nous proposons aux ingénieurs et cadres une démarche, une réflexion et une action partant de leurs problèmes et de leur pratique quotidienne : organisation du travail, conditions de travail, ·contrat de travail, rapports hiérarchiques, responsabilité de gestion et de commandement, rôle dans l’innovation technique : les ingénieurs et cadres sont souvent les meilleurs critiques de l’utilisation dévoyée qui est faite de leurs compétences, avec les nuisances sur les hommes et sur l’environnement auxquelles conduit le système capitaliste. Partant donc de leur condition salariale concrète, qui a ses spécificités, mais aussi des points communs avec les autres catégories, nous mobiliserons les ingénieurs et cadres sur des revendications et des objectifs adaptés, porteurs de notre projet de société […].

« Les cadres dans la transformation sociale » Cadres CFDT n°280, octobre 1977

Nicole Notat. Les cadres, vigies du salariat, 1995

[...] Les ingénieurs et cadres constituent un atout majeur dans l’action collective d’un syndicalisme confédéré. L’action syndicale traite des problèmes issus du contrat de travail : à ce titre, les ingénieurs et cadres ont donc toute leur place dans une confédération : elle les accueille pour qu’ils assument solidairement le règlement de leurs difficultés, qu’elles soient spécifiques ou communes aux autres salariés. Détenteurs d’un pouvoir d’expertise et d’organisation, traduisant les orientations stratégiques des dirigeants, les cadres peuvent apporter une contribution importante à la réflexion du syndicalisme, à l’analyse des problèmes, à l’élaboration de propositions alternatives. De tout ceci, l’histoire de la CFDT témoigne.

Aujourd’hui, plus encore qu’hier, ils peuvent être de ces « vigies » qui ouvrent des pistes pour construire ces modes d’organisations qualifiantes dont j’ai rappelé l’importance stratégique. Par leur position à l’interface entre direction et salariés, entre savoirs technologiques et contenu du travail, ils occupent une position à la fois déterminante et contradictoire. C’était vrai hier, dans un système disciplinaire et hiérarchique ; c’est évident aujourd’hui à propos de l’implication des salariés. D’abord parce que la qualité de l’investissement des ingénieurs et cadres dans leur métier est le point de passage obligé de l’implication des autres. Ensuite parce que leur capacité à animer, à entendre et à prendre en compte l’initiative des salariés, à savoir la traduire auprès de leurs directions peut permettre de surmonter des blocages fort coûteux [...].

« Les cadres, vigies du salariat » Cadres CFDT n°367, mars 1995

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