UN ACCENT D’AMÉRIQUE

Année 1999 - Revue n°387

Sous le titre « Québec, un accent d’Amérique » ont été organisées à la Sorbonne les rencontres du Salon du Livre de Paris 1999. A la question posée lors du volet socio-historique « D’où vient notre américanité ? » , Denis Vaugeois, historien, éditeur et ancien ministre de la Culture du Québec a répondu « L’américanité vient d’abord des Indiens ».

Pour Denis Vaugeois, on a trop tendance à étudier l’Amérique à partir de l’Europe : le monde de la Méditerranée est celui de la civilisation, et l’Amérique est un nouveau monde qui attendait la civilisation. Avant 1492, l’Amérique n’existait pas, elle a été alors découverte par l’Europe.

Denis Vaugeois s’élève contre cette vision : il n’y a pas eu découverte d’un territoire vierge par une civilisation mais entrée en contact de deux mondes.

La rencontre de deux mondes en a créé un nouveau

Certes l’Europe était porteuse d’une vieille civilisation mais l’Amérique aussi connaissait de vieilles civilisations. Et si les échanges ont bien été plus importants dans un sens que dans l’autre, c’est de l’Amérique vers le reste du monde et non le contraire. Les habitants du reste du monde ont eu, du fait du contact des Européens avec l’Amérique, accès à des produits nouveaux. Beaucoup de ces produits nouveaux étaient alimentaires : tomate, maïs, pomme de terre, chocolat, vanille, piment, etc. Certains, comme le maïs et la pomme de terre, loin d’être des produits à l’état de nature, étaient le résultat de cinq cents ans d’expérimentation et de manipulation génétique. Les deux tiers de ce qui nourrit l’humanité provient d’Amérique, rappelle Denis Vaugeois. Nous savons tous que l’Afrique a fourni (pas volontairement) des hommes à l’Amérique, nous oublions que l’Amérique lui a fourni ce qui est aujourd’hui une bonne partie de son alimentation de base : le manioc et l’arachide. Les Irlandais, rejetés par le colonisateur sur des terres incultes, étaient en train de mourir de faim, ils ont été sauvés par l’introduction de la pomme de terre, peu exigeante en matière de sols. Plus tard, lorsque le tubercule a été ravagé par la maladie, les Irlandais sont partis en masse vers la continent d’origine de la pomme de terre.

L’Amérique a aussi apporté de nombreux médicaments, dont la quinine, et l’amarante négligée au XIXe siècle, jamais abandonnée par les Indiens et redécouverte ces derniers années par les entreprises multinationales. Elle a aussi fourni des tonnes et des tonnes de métaux précieux, or et argent, qui ont eu une influence importante sur le développement du capitalisme1. Même le sport s’est développé sous l’influence du caoutchouc… «c’est un nouveau monde qui est sorti de la rencontre de deux anciens mondes» résume Denis Vaugeois.

Des Européens devenus Américains

Après un voyage long et pénible, les Européens s’installent et s’adaptent. Le long du Saint Laurent, les Indiens étaient peu nombreux mais ce sont eux qui ont fourni aux Européens les moyens de déplacement indispensables : le canot et la raquette. Le fait qu’aucune civilisation amérindienne ne connaisse la roue est souvent considéré comme une marque d’infériorité, ce qui fâche Denis Vaugeois : « la roue n’aurait servi à rien, affirme-t-il, alors que le canot est un véritable «produit miracle» : se fabriquant en deux ou trois jours et se réparant facilement, il permet de transporter des charges non négligeables mais est suffisamment léger pour être porté par une personne si des rapides le nécessitent. Grâce au canot et à la raquette à neige l’Européen s’est adapté, et ce faisant il a cessé d’être européen, même s’il n’est pas devenu indien pour autant. Pour se nommer, il utilise les mots que cinquante ans avant il utilisait pour désigner les habitants du lieu : il est acadien, il est canadien».

Egalité, liberté, fraternité

Quand les Français qui s’installent sur les rives du Saint Laurent, la terre y est abondante et libre2, alors qu’en France elle est accaparée par quelques-uns. Les armes à feu sont en France un privilège, elles sont en Nouvelle France une quotidienneté. Il en est de même de la chasse et de la pêche, et donc de l’accès à la viande.

Parallèlement, tous ceux qui débarquent ont accès à la langue française : Picards et Bretons mais aussi Piémontais3 communiquent dans ce qui est plutôt une langue d’élite sur le vieux continent.

Au Canada, la liberté est dans l’air qu’on respire, gouverneurs et intendants se plaignent que les gens n’obéissent pas. Et ce message de liberté, martèle Denis Vaugeois, était transmis par les Indiens.

Et quand on vit à des endroits qui ne sont, somme toute, que des étapes vers ailleurs, plus loin, on est soumis à une obligation d’entraide. On pourrait dire, à la fraternité. C’est ainsi, conclut l’ancien ministre, que la devise qui fut choisie par la Révolution française s'inscrivait dans les faits deux siècles auparavant en Nouvelle France.

Quelques exemples sont à méditer : les rapports entre parents et enfants, entre employeurs et employés, entre hommes politiques et citoyens, entre hommes et femmes, sont très différents au Québec et en France. Et la spécificité québécoise vient du modèle amérindien, où les enfants sont les membres privilégiés du groupe, où leur liberté est beaucoup plus grande. Contrairement au seigneur féodal qui a tendance à dominer, à exploiter les hommes présents sur sa terre, le chef amérindien partage, et doit sans cesse démontrer qu’il est le plus courageux. Il en reste une influence forte sur la société québécoise.

L’américanité, conclut Denis Vaugeois, c’est un ensemble d’éléments dont la dominante est amérindienne. Et en cela, de tous les pays du continent, celui dont l’américanité est la moins profonde est les Etats-Unis.

1 : L’ombre de l’accumulation primitive hantait alors le Grand amphithéâtre.

2 : Denis Vaugeois insiste sur le fait qu’il n’y a jamais eu de traité de dépossession territoriale entre Français et Indiens : ceux-ci n’étaient pas installés le long du fleuve, ce qui a permis à ceux-là d’y pratiquer l’agriculture sans conflit. Si les puritains anglais détestaient les Indiens, les trappeurs français étaient plus à l’aise avec eux.

3 : Larose ou Latulipe, patronymes courants au Québec, sont les « noms de guerre » de soldats piémontais au nom imprononçable.

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