Une démarche d’éducation populaire

Quand le consommateur devient acteur
Année 2016 - Revue n°469

Les réponses durables à des problèmes individuels passent par une évolution des usages et des comportements. La collectivisation des problèmes est un choix militant qui demande de l’accompagnement de chacun. Le témoignage de Jean-Yves Bouchet, responsable local associatif, illustre le parallèle entre action citoyenne et syndicalisme.

Le militant syndical s’engage à partir de situations concrètes personnelles et à y apporter des réponses collectives. S’engager pour chacun, agir pour tous, dit le slogan de la CFDT. Engagé dans le monde associatif à la Consommation Logement et Cadre de Vie (CLCV)1, je pense également « faire du syndicalisme » en participant à l’intérêt général via une défense individuelle. Il m’a semblé évident, en tant que consommateur, de rejoindre une association pour défendre nos droits collectivement. Ce faisant, cet engagement fabrique de la citoyenneté : le consommateur devient acteur. Plus il choisit, moins il subit. Habitants avec mon épouse dans les années quatre-vingt un quartier HLM, le droit au logement a occupé une place particulière dans nos premières actions : représentation des locataires avec les personnes élues auprès des bailleurs sociaux, encadrement du prix des loyers, accompagnement à l’état des lieux…

Cet engagement à la CLCV, s’est ancré davantage avec la tenue de permanences de défense du consommateur : problèmes de location, de malfaçons, de clauses abusives dans les contrats. J’y ai appris l’art de la médiation, de l’écoute, du conseil et de l’accompagnement de dossiers juridiques. Le parallèle est ici étonnant avec celui de permanent syndical. Cet accompagnement apporte son lot de satisfactions (défendre des consommateurs contre l’arbitraire de propriétaires ou de vendeurs peu scrupuleux…), mais aussi son lot de frustrations : trop peu de personnes défendues s’engagent pour les autres. Dans une association comme celle de Saint-Herblain (Loire-Atlantique) que je préside, sur un peu plus de cent adhésions, plus de la moitié est liée à l’ouverture de dossiers et les adhésions ne sont pas renouvelées l’année qui suit. Même si c’est plus rare, certains consommateurs défendus par la CLCV deviennent parfois des militants engagés dans la durée, animant à leur tour des permanences.

La défense individuelle, c’est un peu comme la bassine en dessous d’une gouttière qui fuit. On ne règle pas le problème à la source. Il faut traiter la cause du problème, réparer la gouttière, à moins de mettre beaucoup de bassines… C’est là que la dimension collective d’un mouvement prend tout son sens. Il s’agit de porter des revendications auprès de l’Etat, des bailleurs, des syndics de copropriétés, de sociétés qui gèrent les infrastructures de transport ou d’énergie, etc. : les parties prenantes d’un seul petit problème sont nombreuses.

Mon engagement sert à faire émerger une responsabilité partagée. Un exemple de revendication dans laquelle la CLCV s’est engagée nationalement : l’action de groupe2 qui permet de se porter partie civile pour un grand nombre de consommateurs. Certes, la victoire n’est pas totale puisque ce genre d’action n’a pas permis, lors de l’affaire du Mediator, de défendre les victimes du laboratoire Servier, par exemple. La loi n’a pas englobé ce type de dossier. Mais elle permet aujourd’hui une défense collective et pas seulement individuelle. Autre exemple de revendication portée par la CLCV à côté d’autres collectifs : les tarifs sociaux de l’énergie, le droit à l’énergie pour tous en quelque sorte, en évitant les coupures hivernales. Ces représentations nationales n’ont ainsi de sens qu’avec une forte représentation locale au sein de toutes nos associations de proximité, au même titre qu’un syndicat professionnel représenté dans les unités de productions, les branches, les services… . Ce n’est pas l’affaire de quelques experts mais des porte-voix, des défenseurs des « sans voix ». L’action nationale, c’est aussi l’action avec d’autres collectifs. Je pense à la campagne « l’éthique sur l’étiquette » et la dénonciation de pratiques socialement condamnables comme celles pratiquées par le groupe Nike et le travail d’enfants mineurs…

Je vois ainsi un lien entre ces exemples : ces actions ont eu un impact sur la manière de produire. Des locataires lésés à la conception des logements, des patients victimes à la fabrique de tel médicament, des enfants mis au travail aux sanctions prises dans le management de la production…

En somme, mon engagement syndical dépasse l’appui personnel et réconfortant : c’est un engagement à la fois politique et professionnel. Le besoin d’impliquer, de responsabiliser le consommateur s’impose de lui-même : le consommateur n’est pas seulement celui que l’on défend, c’est aussi celui que l’on veut rendre acteur, le « conso - acteur », celui qui peut consommer plus utile, plus responsable, plus sobre, plus local… Se sentir un peu moins victime et un peu plus responsable, capable d’agir… Pour l’association locale de Saint-Herblain, cette démarche d’éducation populaire prend souvent la forme d’ateliers pratiques, sur les lieux ou les consommateurs se rendent : sortie de magasins avec un atelier « chariot malin » pour réduire déchets et emballages, un atelier « maison nette pour ma planète » pour fabriquer soi-même les produits d’entretien économiques et respectant l’environnement, « atelier bar-à-eau » pour consommer l’eau du robinet bien moins coûteuse que l’eau en bouteille et tout aussi saine… Consommer mieux, consommer moins, consommer local… cela fait partie de nouveaux modes de consommations qui rencontrent un écho important chez les plus jeunes. Les changements profonds sont souvent portés par le renouvellement des générations.

La CLCV se doit d’accompagner ces nouveaux modes de consommations : économie de l’usage partagé et du partage plus que celle de l’acquisition et de l’usage personnel. La CLCV se doit aussi de poursuivre son combat de défense des consommateurs dans un monde numérique ou les frontières juridiques deviennent floues. Ces nouvelles pratiques sont autant de transitions que nous devons appréhender en restant viscéralement attachés à nos valeurs, au bien commun, au bien durable, pour les générations à venir.

Ma vraie conviction est qu’il ne peut y avoir de vraies transitions sociétales, écologiques, environnementales, énergétiques, économiques sans transition citoyenne. C’est faire le pari que le consommateur peut se prendre en main et défendre un bien commun et non un intérêt individuel. Un philosophe disait dans une soirée citoyenne récente : « il n’y a pas de gens qui ne savent pas lire ». Le citoyen a une « lecture » des événements. Il n’y a pas de consommateurs qui ne savent pas lire. Tout le monde peut apprendre à consommer différemment, c’est une affaire de pratiques répétées, car les enjeux d’une consommation responsable sont bien compris.

Je prends un exemple concret sur l’énergie. En France, l’énergie a toujours été une affaire d’experts, quand ce n’est pas une affaire d’Etat. Les consommateurs ont rarement été associés aux choix de politique énergétique alors que ce sont des choix politiques qui engagent la société. Notre retard en matière d’énergies vertes en est le reflet. Pour autant, lorsque nous côtoyons les consommateurs, le sujet de l’énergie devient sensible avec la montée de la précarité énergétique. Nous animons en ce moment une série d’ateliers sur ce thème. Cela se passe en quatre temps : « je comprends mes factures d’énergies » (électricité, gaz, eau), « je pratique des éco-gestes ou investis dans quelques équipements à coût raisonnable pour réduire ma facture », « je connais mes droits et choisis mes fournisseurs d’énergie », « je fais le bilan de mes actions ». Nous sommes surpris par l’intérêt porté par les consommateurs lorsque nous prenons le temps d’expliquer et d’impliquer…

La consommation n’est jamais très éloignée de la production. Si je choisis de m’approvisionner en énergie locale ou si je participe à un investissement d’une éolienne, je fais travailler des acteurs de mon territoire pour l’installation et réduis l’impact environnemental de l’infrastructure. Si je me fournis en légumes ou en poisson dans une Amap3, je participe à la défense d’emploi sur les territoires et à la défense de l’environnement, notre bien commun à tous.

Les préoccupations des consommateurs viennent rejoindre ainsi celles des salariés qui se battent dans leurs propres entreprises dans le cadre d’actions sur la responsabilité sociétale et environnementale. La somme des comportements responsables aura forcément un impact sur le monde du travail, de la production. Le consommateur, je dirais l’usager, est quelque part en train de devenir le nouveau « maître d’usage ». Les collectifs organisés qui défendent les valeurs du bien commun ont un rôle majeur pour que ces nouveaux maîtres d’usage consomment responsables. La CLCV y apporte sa contribution. Les organisations du cadre de vie comme les organisations syndicales professionnelles ont des causes communes à défendre.

1 : La CLCV est une association de 31 000 adhérents qui intervient sur tout ce qui concerne la défense des consommateurs, la représentation des locataires, l’éducation populaire, la défense de l’environnement, l’action éducative complémentaire de l’enseignement public et la représentation des usagers du système de santé. « C’est à partir des questions quotidiennes des particuliers, témoins des dysfonctionnements de la société, que l’association agit » (source : CLCV).

2 : L’action de groupe, introduite en France par la loi du 17 mars 2014 relative à la consommation, est une procédure de poursuite collective qui permet à des consommateurs, victimes d’un même préjudice de la part d’un professionnel, de se regrouper et d’agir en justice. Les plaignants peuvent ainsi se défendre avec un seul dossier et un seul avocat. Une nouvelle procédure en justice qui entend rééquilibrer le rapport de force entre consommateurs et professionnels

3 : Une Association pour le maintien d’une agriculture paysanne est un partenariat de proximité entre un groupe de consommateurs et une exploitation locale.

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