Une relation ambivalente avec le travail

Retour sur des idées reçues
Année 2010 - Revue n°440-441

Contrairement à certaines idées reçues, les jeunes accordent une grande importance à leur travail et les différences intergénérationnelles au travail sont finalement moins conflictuelles que ce que l’on croit. Mais les jeunes sont aussi très exigeants vis-à-vis du travail. Plus décomplexés et radicaux que leurs aînés, ils expriment plus ouvertement leurs attentes, comme celle d’un meilleur équilibre entre vie privée et vie professionnelle.

Les jeunes sont-ils paresseux ? Si cette question se pose, c’est que, depuis Socrate, chaque génération reproche à la suivante de préférer les loisirs au travail et de perdre le goût de l’effort.

Même des organisations qui exaltent généralement la jeunesse tiennent ce type de propos, comme en témoigne cet extrait d’un discours de Maurice Thorez prononcé en juillet 1945 : « On m’a signalé l’autre jour que dans les puits de l’Escarpelle une quinzaine de jeunes gens, des galibots, ont demandé de partir à six heures pour aller au bal. Je dis que c’est un scandale, inadmissible, impossible. Vous le savez bien, chers camarades, j’ai été jeune aussi. J’ai été aussi au bal et j’ai dansé, mais je n’ai pas manqué un seul poste à cause d’une fête ou d’un dimanche. Je dis aux jeunes : il faut avoir le goût de son ouvrage, parce qu’il faut trouver dans son travail la condition de sa propre élévation et de l’élévation générale ».

Soixante ans après, il y a fort à parier que nombre de managers ne renieraient pas ce que disait hier ce leader communiste. D’ailleurs, différents sondages le confirment : 65% des responsables d’entreprise estiment par exemple que les jeunes sont moins motivés qu’avant (Entreprise et Carrière, numéro 170) et 70% des directeurs des Ressources Humaines qu’ils sont moins dynamiques que les générations précédentes.

Si la question du rapport au travail des jeunes n’est pas nouvelle, elle est souvent mal traitée, dans la mesure où les clichés prennent facilement le pas sur les enquêtes scientifiques menées sur le terrain.

Il faut reconnaître qu’il est difficile de parler des jeunes sans tomber dans les quelques pièges habituels : penser que les jeunes sont radicalement différents de nous, qu’ils nous ressembleront nécessairement en vieillissant, qu’ils sont tous les mêmes… Si bien que Pierre Bourdieu disait que la jeunesse n’était qu’un mot, un abus de langage en quelque sorte. Quoi de commun en effet entre le jeune polytechnicien et le jeune « décrocheur », i.e. sorti de l’enseignement secondaire sans diplôme ni qualification ? Quelle convergence entre la fille de cadres supérieurs parisiens et le fils de chômeurs résidant dans un quartier « déshérité » ?

Toutefois, malgré les différences de comportements et de milieux sociaux, des valeurs communes peuvent être repérées au sein d’une génération. Quel est alors le rapport au travail et à l’entreprise qui caractérise les jeunes diplômés d’aujourd’hui ? Quelle place est faite au travail ? Est-il considéré comme une valeur phare, une activité centrale, un mauvais moment à passer ou bien un passage obligé ?

Le travail : une activité importante mais relativisée

Contrairement à ce qu’on entend parfois, le travail reste une activité importante pour les jeunes Français, même s’il est concurrencé par d’autres sources d’identité.

L’importance accordée au travail est une spécificité de la jeunesse française. Selon une enquête Ipsos de 2003, le travail est qualifié d’important par 92% des jeunes interrogés sans qu’on puisse noter de différences notables suivant le sexe; seuls 4% le jugent peu important. Il y a lieu de noter que 76% déclarent ne pas vouloir s’en passer. C’est-à-dire que la plupart de ceux qui gagneraient au Loto souhaiterait tout de même poursuivre une carrière professionnelle. C’est ainsi qu’une extrême minorité appréhende le travail uniquement comme une nécessité économique. Cette importance accordée au travail est une spécificité nationale. Les jeunes Français sont ainsi en Europe ceux qui pensent le plus que le développement de leurs capacités passe par le travail. On est loin des discours sur les jeunes démotivés qui ne penseraient qu’à faire la fête !

En revanche, force est de constater que sa place hégémonique est contestée. Moins de 5% des jeunes le considèrent par exemple plus important que tout le reste. Directement concurrencé par la famille et les loisirs1, comme l’observe Dominique Méda, il n’est pas un pôle d’ancrage unique de l’identité.

D’ailleurs, la vie personnelle entre de plus en plus en compte dans les choix professionnels. Béatrice Delay parle alors de « privatisation du rapport subjectif au travail2 ». Comment expliquer cette relativisation du travail par rapport aux autres sources identitaires ? Trois facteurs sont généralement avancés.

Tout d’abord, la jeunesse est une phase transitoire d’exploration. Cette relativisation du travail est peut-être éphémère, liée à un effet d’âge. D’ailleurs, plus les jeunes ont des conditions de vie proches de celles des adultes (en termes d’emploi, de logement, de parentalité…), plus ils valorisent la place du travail.

Une autre source explicative vient du malaise dans l’emploi, les jeunes étant souvent des variables d’ajustement sur le marché du travail. Premiers embauchés en période de croissance forte, ils sont aussi les premières victimes des ralentissements économiques. Le décalage entre, d’un côté, les aspirations de la jeunesse et la dégradation à la fois des conditions de travail et d’entrée dans l’emploi, de l’autre, a de quoi faire tomber de haut. C’est ce que j’appelle le complexe du renard, en référence à la fable de La Fontaine Le Renard et les Raisins : ne parvenant à attraper une grappe sur une treille, cet animal se console en les jugeant trop verts, « bons pour des goujats ».

La relativisation du travail par la jeunesse actuelle peut être interprétée comme un mécanisme de défense semblable à celui du renard : un processus de protection de soi face au désenchantement du travail et à la peur du déclassement. Il n’est donc guère surprenant qu’elle concerne en premier lieu les ouvriers et les employés plutôt que les cadres.

Enfin, la dernière explication est d’ordre structurel. Il s’agirait d’une tendance sociétale de valorisation de valeurs autres que matérialistes3, tendance accentuée par l’augmentation du niveau d’instruction et qui susciterait chez les nouvelles générations une distanciation avec le modèle parental.

Des exigences croissantes à l’égard du travail

Paradoxalement, cette relativisation du travail n’entraîne pas une diminution mais au contraire une augmentation des exigences juvéniles à son égard. Le travail est généralement perçu comme une tentative de réponse à trois grandes attentes : instrumentales (un salaire, un statut, de bonne conditions de travail…), symboliques (l’épanouissement, la réalisation de soi…) et enfin affectives (la sociabilité, une bonne ambiance…).

Or si la perception de la dimension instrumentale du travail évolue peu, les attentes en termes symboliques et affectifs sont en forte hausse chez les plus jeunes par rapport à leurs aînés.

En ce qui concerne la recherche de sécurité de l’emploi, la satisfaction à l’égard de la rémunération reçue ou des conditions de travail, les jeunes diplômés actuels se distinguent peu dans leurs réponses par rapport aux individus âgés de plus de trente ans4. On retrouve ainsi des résultats classiques : un taux d’insatisfaction du salaire autour de 50%, ainsi qu’une corrélation forte entre le niveau de qualification et l’importance accordée aux dimensions instrumentales : plus on est qualifié et/ou plus on est aisé, plus l’intérêt intrinsèque du travail prime sur ses autres aspects.

La dimension symbolique (ou expressive) du travail est quant à elle fortement valorisée chez les jeunes cadres, le travail étant considéré comme une activité liée à de multiples valeurs : l’autonomie, la créativité, la réalisation de soi… C’est ainsi que, d’après différentes enquêtes d’opinion, le contenu du travail est le premier facteur plébiscité par les jeunes de niveau bac +5 dans le choix de leur premier emploi. Les attentes en matière d’apprentissage reflètent également cette tendance : les jeunes désirent développer savoirs et savoir-faire en permanence, pas seulement sous la forme de formations classiques, formelles et essentiellement descendantes. L’apprentissage par tâtonnement, le learning by doing et la mobilité professionnelle rapide lui sont préférés.

La dimension affective du travail est, elle aussi, une attente en forte croissance. L’ambiance entre collègues, la relation avec son supérieur hiérarchique sont des éléments clés. L’idéal exprimé serait de travailler avec des collègues qui deviennent des amis et d’avoir des rapports quasi amicaux avec son manager, c’est-à-dire de pouvoir parler avec lui également d’autres choses que du travail.

Pourquoi les jeunes sont-ils si exigeants ?

Comment comprendre ce niveau si élevé d’exigence des jeunes à l’égard du travail ? L’argument de leur méconnaissance du monde de l’entreprise ne suffit pas.

L’espérance de scolarisation est aujourd’hui de 19 ans : on entre à l’école à 3 ans pour en sortir à 22 ans en moyenne5.

En outre, 65% d’une génération obtient désormais le baccalauréat. Plus formée que les générations précédentes, il n’est pas étonnant que la jeunesse actuelle se montre exigeante. Surtout que les jeunes ont pris une place plus importante qu’avant dans la société, leur parole étant plus valorisée. La famille, elle, s’est « démocratisée » au sens où, sous l’effet de Catherine Dolto notamment, les enfants sont plus écoutés, si bien qu’ils ont tendance à devenir des enfants-roi, voire des enfants-tyrans. Ces transformations de la sphère familiale ont bien entendu des répercussions sur le monde du travail : les jeunes s’attendent à occuper une place non négligeable et avoir voix au chapitre très tôt. Une autre conséquence de cette éducation reçue est la revendication d’un droit à refuser des métiers peu valorisés, qui permettent peu de s’identifier6.

De même, certains acceptent mal que leur manager leur fasse des réprimandes et assimilent l’attitude de service client à une forme de servitude.

La survalorisation du temps présent est aussi importante. « On tient jusqu’à demain, après on verra bien (…). Lendemain ? C’est pas le problème, on vit au jour le jour. », chante le groupe IAM dans sa chanson justement intitulée « Demain c’est loin ». Les jeunes Français, particulièrement pessimistes sur l’avenir que leur offre la société et critiques à l’égard des institutions (dont l’entreprise), ont du mal à se projeter. Si bien qu’ils ont tendance à survaloriser le présent suivant le principe « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras ».

Ils ont aussi intégré le discours managérial selon lequel c’est à eux d’être entrepreneur de leur carrière. Du coup, ils sont tout à fait prêts à travailler… mais pour eux d’abord !

Enfin, le haut niveau d’exigence observé peut encore s’expliquer par la volonté de parvenir à un équilibre entre la vie personnelle et la vie professionnelle.

Les jeunes actifs valorisent ainsi tout particulièrement la flexibilité du temps de travail, à savoir le fait de jouir d’une large autonomie quant à ses horaires, voire de pouvoir jongler entre télétravail et temps en entreprise.

Cette dernière, considérée comme un lieu d’échange d’information, de passage et de temps de travail collectif, doit être un lieu convivial, un lieu agréable qui donne envie de s’y rendre. Sont ainsi plébiscités les services qu’elle peut proposer : salle de sport, conciergerie, crèche, babyfoot…

Car pour la jeune génération, la frontière entre la vie personnelle et la vie privée a tendance à s’effacer : le travail et le « fun » ne doivent pas ou ne devraient pas être fondamentalement différents. Les jeunes diplômés sont en effet en recherche de passions, de défis, d’expériences, bref d’une « occupassion ». C’est pour cela qu’ils sont demandeurs de progression de carrière rapide, en changeant régulièrement de postes de travail ou d’entreprises, pour ne pas que s’installe l’ennui.

S’il existe un effet générationnel indéniable, faisant de la génération Y une génération différente de celles qui l’ont précédée, il faut se garder des exagérations hâtives et des clichés parfois véhiculés par les médias. D’ailleurs, la plupart des études sociologiques montre que les relations intergénérationnelles au travail sont moins conflictuelles que ce que l’on croit. L’opposition entre les jeunes et les aînés dans les entreprises tient ainsi plus du mythe que de la réalité7.

Ce qui est certain, en revanche, c’est que les jeunes sont plus décomplexés et radicaux que les générations précédentes dans l’expression de leurs attentes au travail.

Ils sont des révélateurs, les porte-voix des aspirations du monde salarial actuel. Demander à un jeune embauché d’écrire un rapport d’étonnement sur l’entreprise revient à bénéficier d’un audit social gratuit sur l’entreprise !

1 : D. Méda, « La place du travail dans la vie », Tempos, n° 1, janvier 2004.

2 : B. Delay, « Les jeunes : un rapport au travail singulier ? », Centre d’études de l’emploi, 2008.

3 : Cf. R. Inglehart, Cultural shift in advanced industrial society, Princeton University Press, 1990.

4 : International Social Survey Programme (ISSP), enquête sur le sens du travail, 2005.

5 : CHARVET Dominique, « Jeunesse, le devoir d’avenir », Rapport de la Commission « Jeunes et politiques publiques », Commissariat général du Plan, mars 2001, p.105.

6 : Cf. Chantal Nicole-Drancourt, Laurence Roulleau-Berger, Les Jeunes et le travail, Puf, 2001.

7 : N. Flamant, Les jeunes, les seniors et l’entreprise, Entreprise&Personnel, janvier 2005 ; B. Delay, « Les rapports entre jeunes et anciens dans les grandes entreprises », Centre d’études de l’emploi, 2008.

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