Vers la numérisation du poste de travail

Année 2015 - Revue n°465-466

Utilisation des données, articulation avec les objets, compétences numériques : l’expertise d’Ivan Béraud, secrétaire général de la Fédération CFDT de la communication, du conseil et de la culture (F3C) pour dresser les enjeux de la transition en cours.

La transition numérique commence à produire ses effets dans les entreprises. Au-delà de l’automatisation de tâches répétitives, l’expression désigne un processus continu et irréversible qui n’en est qu’à ses débuts. Nous pouvons cependant en mesurer les effets sur les entreprises. Par exemple, l’essor du mail a eu pour conséquence la baisse importante du courrier. Dans le même temps, une plus grande proximité avec la forme numérique des documents a eu pour conséquence une baisse de l’acceptabilité sociale du papier imprimé (facture, journaux, formulaire, publicité...). In fine, c’est tout le modèle économique de La Poste, des imprimeries, de la presse ou de la publicité qui doit être réinventé. Au-delà de ces changements, la F3C CFDT insiste sur la nécessité de porter cette transition au sein du processus de production. Paradoxalement, la transition numérique touche plus les particuliers consommateurs ou citoyens que les entreprises où la numérisation reste mesurée : 54 % des entreprises ont un accès distant aux systèmes d’information, 27 % ont un espace client personnalisé, 25 % émettent ou reçoivent des factures électroniques, 16 % des employés sont équipés d’un terminal connecté (smartphone, tablette…) et 11 % des entreprises vendent en ligne1. Cette faible diffusion du numérique dans les entreprises explique en partie la faible croissance française en regard des pays voisins. Les échanges restent centrés sur les mails. Au-delà du changement des modèles économiques et de l’organisation de la production, la transition numérique a un impact sur l’aménagement du territoire et participe du regroupement des activités sociales et économiques autour de quelques métropoles. Les restructurations en cours chez les opérateurs de télécom illustrent ce phénomène.

Du virtuel pour anticiper le réel

Le numérique est entré dans notre travail et dans nos maisons sous sa forme virtuelle : Internet et le mail pour l’essentiel. Nous sommes à l’aube d’une évolution majeure du numérique avec le retour sur la scène des objets et notamment avec les imprimantes 3D. La Poste a développé une offre expérimentale. Il s’agit de fabriquer des objets en nombre réduit dans des matériaux variés à partir d’un fichier représentant l’objet. Orange sort de son rôle d’opérateur de télécom pour être plus un opérateur numérique global avec des applications davantage grand public, tournées sur la domotique et des objets pilotés. L’exploitation des données numériques (data) est intégrée dans le modèle des entreprises. Pour Google, cette exploitation finance directement l’activité. Pour Amazon, cela sert avant tout à la prédire. L’utilisation et la monétisation de ces données font l’objet de débats et d’échanges vifs parce que leur règlement peut modifier le modèle économique des entreprises. Les questions des libertés individuelles mais aussi de libre arbitre sont aussi mises en avant. Les données permettent également de travailler sur des phénomènes rares et leurs variations. L’annonce officielle par l’Organisation mondiale de la santé de la détection du virus Ebola fut par exemple anticipée par une analyse fine des données en ligne. Le lien entre un acte médical et un autre phénomène médical (effet secondaire par exemple) peut être mis en évidence par les données de l’assurance maladie. Le Big Data est ainsi plein de ressources pour anticiper les comportements.

L’un des enjeux du numérique aujourd’hui est d’arriver à articuler objets et données. Les objets connectés peuvent être de formidables collecteurs automatiques de données. Il n’est pas nécessaire d’attendre qu’un utilisateur daigne signaler un embouteillage pour constater que nombre de voitures sont arrêtées sur une autoroute. A l’inverse le conducteur qui arrive sur un bouchon peut être prévenu et ralentir sa voiture. Le vêtement connecté peut permettre de stocker de nombreux paramètres de l’activité et de l’état physique du participant. Ces données peuvent être mises en corrélation avec d’autres données pour prédire un accident de santé grave et prévenir en amont l’utilisateur, ou directement les secours si la prédiction est intervenue trop tardivement. Cette densification des communications doublée de la possibilité pour les objets de communiquer directement entre eux, associée à la nécessité de déterminer en permanence la localisation exacte des objets va entraîner à la fois une hausse du trafic sur les réseaux et la possibilité de construire des réseaux entre objets eux-mêmes reliés à Internet. Au passage, la question des allers et retours rapides d’information (par exemple pour effectuer de la télémédecine) oblige à accroître la performance et la sécurité des réseaux.

Des compétences qui évoluent

Enfin, la diffusion du numérique dans l’entreprise, parce qu’elle touche directement le salarié, impacte son poste de travail et ses compétences. Ce n’est pas parce que le chauffeur UberPop conduit toujours une voiture que ses compétences n’ont pas évolué : surveillance de sa réputation sur un réseau social d’entreprise, utilisation d’une plateforme de partage d’information, comportement tourné vers le client… Citons une étude des étudiants de Télécom EM de l’impact sur les salariés de la numérisation du poste de travail. Quatre compétences ressortent : techniques, informationnelles (capacité à traiter l’information), relationnelles (communiquer avec les différents outils) et… métacognitives (capacité d’un individu à analyser ses compétences pour trouver des axes d’amélioration : « je n’arrive plus à traiter mes mails au jour le jour, quelle stratégie mets-je en place ? »). Cependant, l’accompagnement par les entreprises demeure faible. Pour développer leur compétence numérique, 52 % des salariés ont bénéficié d’une formation, 95 % ont développé une acquisition informelle et 91 % par un appui de leurs collègues. Ce mode de montée en compétences par appui des pairs renforce la nécessité d’avoir une capacité informationnelle et relationnelle et surtout la capacité de s’analyser avec pertinence. Ainsi, la transition numérique nécessite d’être accompagnée au plus proche de la réalité professionnelle.

I. B.

1 : Cf. Roland Berger Strategy Consultants, « L’aventure numérique, une chance pour la France », 2014.

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