L’altermondialisme à l’université

Aspirations et déceptions
Année 2004 - Revue n°410-411

En plein débat sur les nouveaux visages de l’engagement, nous cherchons à comprendre comment les mutations de la vie publique se traduisent dans le rapport des étudiants à leur implication, leur expression et leur intervention dans leur environnement. Comment les organisations étudiantes prennent-elles en compte ces évolutions ? Dans les facs, quelle place les alters occupent-ils sur cette question ?

Les attentes des jeunes vis-à-vis de leur engagement sont complexes et paraissent même parfois contradictoires. D’une part, ils font preuve de disponibilité, même si l’exigence de concret et de proximité est plus forte qu’auparavant. Ils recherchent l’efficacité dans leurs actions et veulent que leurs points de vue et leurs particularités soient respectés et réellement pris en compte. Bref, ils souhaitent pouvoir maîtriser leurs engagements. D’autre part, les jeunes sont de plus en plus nombreux à participer à des rassemblements, des manifestations dans lesquels ils semblent se regrouper pour porter des « utopies », des idées ou des actions qui dépassent largement leur capacité à engranger des résultats concrets. Il s’agit pour eux de « sentir le collectif », de partager une expérience collective de type fusionnelle et de pouvoir ainsi développer un sentiment d’appartenance de groupe, voire de « tribu ».

Le paysage militant à l’université

Face à la diversité de ces aspirations, la faiblesse du mouvement étudiant (très faible taux de syndicalisation, taux de participation aux élections universitaires de 5% à 20%) illustre une certaine incapacité à intégrer, voire à comprendre ceux des jeunes qui veulent agir.

Le manque de confiance et d’intérêt des étudiants pour les organisations étudiantes a des conséquences sur la citoyenneté, bien au-delà de l’université. Jusqu’en 2003, date de création de la Confédération Etudiante, on pouvait identifier deux types d’organisations nationales étudiantes : les structures « dogmatiques » de type partisan et les réseaux associatifs de type corporatiste.

Une partie des organisations étudiantes (Unef, Sud, Uni) sont liées à des courants politiques. Elles structurent leur action autour de positions partisanes, en faveur ou dans l’opposition aux gouvernements en place, voire contre le système politique global. Si l’Uni soutient les gouvernements de droite et fustige ceux de gauche, l’Unef et Sud font de la résistance aux changements leur principal cheval de bataille. L’exemple récent du mouvement contre la réforme LMD impulsé par l’Unef depuis l’arrivée du gouvernement de droite et du soutien apporté par l’Uni à la même réforme depuis le changement ministériel de 2002, est éloquent à cet égard. Ce type de positions cantonnent les étudiants au seul rôle de courroie de transmission de « la ligne » élaborée en grande partie en dehors du milieu étudiant et syndical. Ni impliqués, ni écoutés, les étudiants retirent leur confiance à ces structures qui perdent ainsi de plus en plus d’audience.

En renvoyant l’origine des problèmes universitaires à un niveau national, voire supra-national, les organisations étudiantes partisanes font le constat de leur propre incapacité face à des enjeux qui les dépassent et sur lesquels elles n’ont pas de prise. Accuser le projet de réforme sur la modernisation des universités (évaluation, prospective, gouvernance) d’être le cheval de Troie de la privatisation des universités imposée par les Accords internationaux sur le Commerce et les Services illustre cette manière de déplacer le niveau de résolution des questions et nourrit les impuissances qu’on prétend combattre.

Difficile dans ce contexte de montrer en quoi l’engagement est enrichissant pour les jeunes, au-delà des cercles restreints des militants jeunes des organisations politiques. Difficile aussi de ne pas susciter un effet repoussoir sur la citoyenneté en germe chez les étudiants.

Une autre partie du mouvement étudiant est organisé autour d’un réseau associatif (Fage, PDE1). Les associations étudiantes fonctionnent essentiellement sur des registres corporatistes de filières d’enseignement (corpo pharma, corpo droit…). Leur action auprès des étudiants est de type festif ou de services. Elles participent également, par la biais de leurs structures nationales, à la représentation des étudiants dans les conseils d’universités, sans qu’un lien soit réellement établi entre leurs interventions institutionnelles et les services auprès des étudiants. Les prises de position des élus ne sont pas toujours débattues avec les membres, ni transmises aux étudiants sur le terrain. Si des étudiants mènent des actions concrètes dans ces associations locales, les structures nationales ne sont pas toujours impliquées dans l’élaboration d’un projet universitaire ou de société.

Derrière un discours « apolitique » et « asyndical », on peut néanmoins discerner, en creux, des orientations qui sont loin d’être neutres. S’agit-il du choix de surfer sur la défiance actuelle à l’égard des structures politiques et des organisations syndicales ? Certaines structures tentent, depuis plusieurs années, de trancher en interne entre apolitisme et indépendance, tout en refusant de caractériser leur action de syndicale, avec un certain décalage d’approche entre le sommet et la base. D’autres cherchent même à instituer une opposition entre les associations et les syndicats, en se fondant sur le rejet de la politique et des corps intermédiaires.

Un altermondialisme dévoyé

Les universités sont aussi des lieux privilégiés d’intervention des « alters » où il faudra distinguer les grandes organisations imbriquées avec l’extrême gauche de celles, plus petites, qui portent des valeurs « pour un autre monde » auprès des étudiants.

Les grandes organisations comme Attac ou ACG (Agir Contre la Guerre) sont très souvent trustées par l’extrême gauche et puisent leurs militants dans les organisations syndicales étudiantes ou bien dans les coordinations. Elles pratiquent l’activisme dans les universités par la vente de journaux, l’organisation de mini-rassemblements, de squat des halls et des manifs… Elles se font également le relais des rassemblements anti-G8 et des Forums sociaux européens. Les sujets de solidarité internationale abordés sont de deux ordres : l’opposition aux guerres qui impliquent les troupes américaines (Irak, Afghanistan, voire Kosovo il y a quelques années) et le conflit israélopalestinien.

Ces organisations cherchent également à s’impliquer au même titre que les syndicats étudiants dans les débats nationaux universitaires (LMD) ou sociaux (retraites, intermittents…). Leurs militants cherchent à être partie prenante d’une mobilisation permanente qui vise le capitalisme mondial et les dirigeants américains d’une part et le gouvernement français de l’autre.

Cette démarche suscite une certaine rivalité auprès des syndicats étudiants, qui ont organisé, de leur côté, des comités « Le monde n’est pas une marchandise », pour démontrer leur capacité à faire aussi bien que des associations alters, sans toujours mener des actions sur le terrain, ou organiser les étudiants en conséquence. En mêlant les thématiques altermondialistes à d’autres sujets de mécontentements, nationaux ou internationaux, contre des adversaires eux-mêmes liés par une même logique (Bush, le Medef, Raffarin), ce mode d’action contribue à brouiller les pistes pour des formes plus concrètes de combat international auprès des étudiants.

Les actions de type alter rassemblent fréquemment des étudiants en première année qui ont envie de s’engager dans des actions de solidarité internationale auxquelles ils ont été sensibilisés avant même leur arrivée en fac. L’attractivité de ces actions vient aussi du fait que l’activisme des militants les rend visibles et dynamiques auprès des étudiants. C’est une réelle générosité qui est captée par les alters, mais la question est de savoir où ils emmènent ce véritable potentiel humain. Cette attirance est bien souvent suivie d’un certain désenchantement vis-à-vis des structures et des militants altersmondialistes. D’une part leurs interventions font peu de référence aux valeurs de solidarité, de démocratie et de liberté. D’autre part, les étudiants sont vite déçus par le décalage entre les discours et la réalité des actions, comme par la place restreinte laissée à leurs propres réflexions ou initiatives.

Enfin, les étudiants ne manquent pas de constater que certaines pratiques anti-démocratiques comme le blocage des élections étudiantes au nom de la défense d’une revendication, ou la centralisation du matériel de vote par correspondance des élus étudiants, sont souvent en contradiction avec les valeurs qu’elles sont censées prôner. D’où la faiblesse d’audience de ces organisations comme le turn over important de leurs sympathisants.

Organiser les envies d’agir

Pour autant, il existe de nombreux acteurs étudiants qui portent à travers leurs actions des valeurs en faveur d’un monde plus juste et plus solidaire. Ils sont engagés dans des associations locales, culturelles ou humanitaires, qui par leur action font la promotion des valeurs de solidarité et de démocratie.

La Confédération Etudiante, pour sa part, construit avec ses adhérents des actions et des réflexions sur la solidarité internationale qui se déclinent aussi à travers son projet syndical. Son fort engagement européen permet de débattre des piliers sur lesquels elle veut voir se construire une Europe moteur du monde que nous voulons.

Elle cherche également à montrer qu’il est possible de faire vivre et promouvoir ces valeurs à travers des actions concrètes à l’université comme à l’international. Son travail de sensibilisation sur le commerce équitable en est un bon exemple : vente de café, festivals, conférences, stands d’infos. Chaque étudiant en tant que consommateur, chaque adhérent ou militant par les initiatives qu’il peut engager, chaque élu à travers les revendications qu’il défend, peut participer à l’évolution vers un monde plus juste. Ces actions syndicales comme les campagnes pour une meilleure consommation des énergies dans les universités permettent aux étudiants de s’engager pour porter collectivement et concrètement des valeurs sur lesquelles ils obtiennent des résultats concrets.

Cette démarche basée sur une approche à la fois pragmatique et concrète permet aux étudiants de se reconnaître et de s’approprier les enjeux de société. C’est aussi leur donner la possibilité d’être réellement acteurs de leur avenir.

Pour que cet engagement ne reste pas ponctuel, il est important que les interventions dans les débats internationaux s’intègre de façon cohérente dans un projet syndical plus global, et sans entrer en contradiction avec les pratiques de tous les jours. C’est pourquoi le principe de solidarité pour atteindre plus de justice au niveau international guide également notre positionnement dans les débats de société.

Les interventions sur la mondialisation doivent être porteuses d’espoir pour que les jeunes s’engagent dans la construction d’un monde en résonance avec les valeurs auxquelles ils sont attachés.

L’instrumentalisation de ces engagements généreux, au service d’objectifs partisans et dans le but de nourrir une crise nationale, détruit à la fois les envies d’agir, comme elle rend inefficace toute intervention sur les équilibres mondiaux.

A l’inverse, nous souhaitons construire et défendre, avec d’autres, une vision du monde fondée sur des actions concrètes qui, tout en laissant la place à la participation individuelle, engrangent des résultats globaux.

1 : Respectivement la Fédération des associations générales étudiantes et Promotion et défense des étudiants.

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