L’engagement et sa mémoire

Retour sur décembre 1986
Année 2004 - Revue n°409

Comment une génération fait-elle la découverte de la politique ? Ceux qui ont aujourd’hui 35 ans reconnaissent dans le mouvement lycéen et étudiant de 1986 un moment fondateur. Moment ambigu, pourtant, et il n’est pas indifférent que l’on ait évoqué à l’époque une « génération morale » : lors même qu’elle rejoue la grande scène des manifs étudiantes de la décennie précédente, la génération de 1986 est déjà marquée par une forme de dépolitisation. Dans le même temps, le mouvement est encadré et animé par des politiques... Pour mieux comprendre cette configuration, nous avons interrogé trois acteurs majeurs de cette période, afin qu’ils nous racontent un événement dont l’histoire reste encore à écrire.

Sur le moment, le mouvement de 1986 a été racon té à l’aide d’images et de références évoquant explicitement mai 1968, comme si, au delà de cette formule de la « génération morale », on ne parve nait pas à en saisir la singularité.

Jean-Christophe Cambadélis. Au-delà des démarches, au-delà de ce qui appartient en propre aux lycéens et aux étudiants de 1986, chaque génération connaît des itinéraires et des ruptures, travaille et revisite aussi sa mémoire. Mais quand elle agit, elle met ses pas dans des formes d’organisation et dans les références installées par les générations précédentes. Par exemple, celle de 1986 singe la génération de 1976 et du début des années 1980. Celle-ci essayait d’écrire au dos des feuilles écrites par la génération 68, laquelle rêvait à celle des années 1960. Alors évidemment, toutes ces générations font une histoire mais chaque génération a son histoire.

Le mouvement de 1986 fut un mouvement sociologique politiquement et culturellement charnière. Il combattait en résonance avec les générations précédentes mais faisait ses premiers pas et fondait un nouveau cycle.

Après 1983, suite à la victoire de la gauche, on parle beaucoup de dépolitisation. L’élan n’est plus là, on se demande si les jeunes générations vont s’intéresser à la politique... et 1986 va constituer à ce titre une vraie surprise. Vous qui étiez dans le bain, êtes-vous pris au dépourvu par l’ampleur du mouvement, ou au contraire avez-vous senti qu’il y avait un potentiel, des gens prêts à bouger ?

David Assouline. C’est la phase où je suis personnellement obligé de revoir le fond de mon engagement. Je sens bien une dichotomie assez nette entre les gens qui sont en mouvement, qui se bagarrent, qu’il faudrait politiser, et les perspectives politiques que je peux leur offrir. Pour bien comprendre ce qui se passe en 1986, il faut sans doute revenir quelques années en arrière, à la Marche pour l’égalité de 1983, qu’on a aussi appelée Marche des beurs. C’étaient des jeunes cadres beurs, essentiellement des femmes, n’ayant pas fréquenté de structures politiques et assez radicalisés. Ils étaient très méfiants par rapport au politique, et leur radicalité traduisait une forte exigence d’égalité. Ce mouvement a fait émerger des milliers d’associations, et il s’est très vite trouvé confronté à la question de sa place politique, de son organisation. Sur ce plan, cela a été un échec, parce qu’il y a eu des bagarres, avec des conflits personnels très violents : cela tient aussi à leur inexpérience politique, à leur manque de culture d’organisation. A partir de 1984, avec la désagrégation du mouvement, on voit s’amorcer un repli communautaire : on ne parle plus de beurs, mais d’Arabes. C’est pourtant le moment de la deuxième Marche, Convergence 84 ; Farida Belgoul, qui représentait un courant non communautariste, fait alors un discours pour dénoncer l’instrumentalisation dont a fait l’objet la marche par les différents réseaux militants qui l’ont accueillie. C’est précisément ce jour-là que sont apparues les petites mains. Cela marche très vite, et on n’y voyait rien d’organisé, mais SOS racisme était déjà là, prêt à capter cette grande bagarre des années 1980. Et cette captation se traduit aussi le mouvement par une disparition politique, celle des acteurs de la Marche. En 1986, les cadres de ce mouvement n’existent plus ; ils n’ont pas pu passer le relais à la génération qui arrive.

Philippe Campinchi. A la différence de David et Jean-Christophe, j’étais en 1986 un jeune étudiant. Je n’avais pas leur expérience même si je militais déjà depuis quelques années dans les lycées. Et j’arrivais seulement dans le mouvement étudiant.

1986 est avant tout un projet de réforme de l’Université, refusé par une jeunesse qui descend alors sur le pavé. « Nous voulons entrer à l’université car le diplôme est une garantie pour avoir du travail » : telle était l’aspiration profonde d’une partie de plus en plus grande de la jeunesse. Le projet Devaquet, par sa dimension élitiste avec le fameux débat sur la sélection à l’entrée à l’université, mais aussi par sa remise en cause du baccalauréat comme premier grade universitaire prend les jeunes de plein fouet. Devaquet devient alors le symbole de la sélection. C’est celui celui qui refuse qu’une classe d’âge plus importante accède à l’université. Son refus de démocratiser l’enseignement supérieur a un effet boomerang. Des centaines de milliers de lycéens qui ne sont pas encore à l’université forment l’immense majorité des cortèges lors des manifestations. Pour renforcer cette dimension et si je compare avec dernier mouvement que j’ai animé, je veux parler du conflit sur le « SMIC jeune » en 1994, on pourrait dire que 1986 pose la question de l’entrée à l’université alors que celui de 1994 celui de la sortie.

Enfin et pour recontextualiser 1986, il est nécessaire de rappeler qu’à cette époque, les jeunes issus de l’immigration sont encore très peu nombreux à l’université. Il faut être honnête, les cadres du mouvement viennent peu des cités. Au bureau de la coordination, en dehors de David et moi pour le service d’ordre, on retrouve, le philospohe Philippe Ducas, les journalistes Emmanuel Faux et Sylvia Zappi ou encore l’élue parisienne Sylvie Scherer. Aucun beur. Dans la coordination ou au Bureau national de l’UNEF-ID, il y’avait quelques exceptions. Je me souviens de Fatiha Cherfi et de Malik Larabie. Cela dit, bien sûr, dans la partie de la jeunesse qui désirait accéder à la fac, et qui manifestait avec joie dans la rue, il y avait des beurs. Et c’est Malik Oussekine qui a perdu la vie dans un coin sombre de la rue Monsieur le Prince...

Jean-Christophe Cambadélis. Reste un rendez-vous manqué. La génération issue des banlieues a été confrontée à plusieurs obstacles. C’est une croisade sans visage: Pas ou peu de personnalités médiatiques émergent. Aucune n’est capable de la représenter. Cela tient sans doute à sa jeunesse, aux divisions internes du mouvement, aux questions interpersonnelles, voire à l’inexpérience politique. Après les deux marches de 1983 et 1984, cette génération va subir ensuite une captation symbolique. Au moment même où elle aboutit à la médiatisation, où elle espère être reconnue dans l’espace public. Ce sont les petites mains qui surgissent, portées par une personnalité extrêmement forte : Harlem Désir. Il va devenir l’image symbolique de l’ensemble de cette génération. En fait il n’a pas grand chose à voir avec le mouvement initial. Il est issu d’une organisation politique, avec un projet (la constitution de SOS racisme), dans le cadre d’une stratégie (celle de l’Elysée : remobiliser la jeunesse par rapport au Front national, et mettre la droite classique en porte-à-faux). L’arrivée de SOS racisme renvoie, de fait, la génération de 1983 à sa banlieue, au moment où celle-ci arrivait à maturité. S’il y a un lien commun entre la génération Beur et SOS Racisme, il est symbolique. Dans la réalité, il y a une captation. L’habileté, le savoir-faire de Julien Dray ont conduit à la victoire de SOS Racisme soutenu par l’UEJF d’Eric Ghebali. Mais la conséquence pratique pour la génération des banlieues sera un effacement médiatique. Sans visibilité politique, elle ne peut se voir offrir de place dans les formations politiques. Pour cela, il faudra attendre dix ou vingt ans, avant qu’une nouvelle génération ne participe ou ne revendique sa place dans les partis.

A l’époque, l’Elysée perçoit très bien que la réussite de SOS racisme conduit à une rupture sociologique. C’est pour cela que François Mitterrand propose de constituer une nouvelle organisation. Il s’agit de France Plus. Pour l’ancien président, Julien Dray et Harlem Désir s’occupent de la jeunesse scolarisée ; Areski Dhamani et ses amis vont s’occuper d’un lobby transversal : les jeunes issus de l’immigration. Il s’agit d’assurer leur promotion sur les listes électorales ou dans les partis. Evidemment, à peine sorties du cabinet du président, les deux organisations vont se battre avec acharnement pour obtenir l’hégémonie. France Plus ne fera pas le poids, face à l’astuce de Julien Dray et d’Harlem Désir, soutenus par Le Nouvel Observateur et portés par l’image très forte du « Touche pas à mon pote », les concerts monstres retransmis par TF1, encouragés par Coluche, la totalité du Show-biz, et en plus regardés avec sympathie par le mouvement syndical.

La dérive affairiste de France Plus fera le reste. Mais il existera dans la génération issue de l’immigration un fort ressentiment vis-à-vis des partis en général et du PS en particulier.

David Assouline. Les dirigeants de France Plus, les survivants, sont aujourd’hui autour de Chirac. Ceux qui ont réussi dans le domaine des affaires, dans l’esprit de ce lobby, continuent à vouloir peser sur le pouvoir politique, mais ils n’ont pas été captés par la gauche, qui n’a pas su donner les réponses qu’ils attendaient ; et à partir de 1995, l’Elysée, c’est Chirac.

Jean-Christophe Cambadélis. Cela tient aussi à ce que pour pouvoir légitimer la forme lobby, France Plus croit devoir endosser une posture : « Peu importe le camp ». La question citoyenne c’est la promotion des Beurs dans chaque parti. Pour Harlem Désir, la question politique du moment était le différentialisme : « le droit à la différence ». La gauche dans son ensemble était différentialiste et pas sur une position républicaine classique. Il y avait un vrai débat intellectuel à ce sujet : Julia Kristeva écrivait sa lettre ouverte à Harlem Désir, ou encore Pierre-André Taguieff polémiquait avec Bernard-Henri Lévy. Il y eu donc concurrence, différence et désaccord idéologique. La jeunesse scolaire voulait que soit reconnu le droit à la différence, c’était sa condamnation du racisme. Les jeunes de banlieue revendiquaient le droit à la ressemblance.

Ceux qui ont marché en 1983, qui ont décidé de se replier dans les cités, disparaissent ou sombrent dans l’amertume. Une distance polie puis politique s’installe avec la gauche. On pourrait presque voir dans ce ressentiment une revendication de « classe » : « on se bouge, on se bagarre, et à la fin ce sont ceux issus de la jeunesse scolarisée qui touchent le gros lot ». Cette controverse débouchera sur une crise de représentation politique.

Il y a en tout cas un problème culturel : une rencontre difficile entre des groupes politisés et des formes de mobilisation différentes, qui touchent une masse prise entre une forme d’indifférence et de méfiance à l’égard du politique. Le mouvement qui encadre la jeunesse, à ce moment-là, n’est en tout cas plus l’UNEF-ID, mais SOS racisme, avec des formes de mobilisations plus atypiques – les concerts, par exemple. Ce n’est plus par le biais du syndicalisme étudiant que l’on va chercher à toucher les jeunes.

Jean-Christophe Cambadélis. 1986 reste un mouvement universitaire classique, marqué par un conflit entre deux organisations, l’UNEF-ID et SOS racisme, qui veulent toutes les deux l’hégémonie sur le milieu étudiant.

David Assouline. Il ne s’agissait ni d’abattre le gouvernement, ni de faire la révolution. Le mouvement s’était organisé sur un objectif précis, lutter contre le projet de loi d’Alain Devaquet. Autour de cela s’étaient agrégés des idéaux de gauche (égalité, émancipation, solidarité). Diverses organisations se sont retrouvées dans le mouvement, dont les objectifs étaient souvent bien plus radicaux, mais aucune n’a voulu prendre le risque d’être éjectée du mouvement. Les gauchistes eux-mêmes étaient à ce moment-là les plus fervents partisans de l’unité, ce qui n’avait pas été leur stratégie lors des manifestations étudiantes précédentes : ils avaient l’habitude de pousser le mouvement jusqu’au bout, quitte à continuer tous seuls, dans le rôle de la minorité éclairée.

Philippe Campinchi. La plupart des acteurs des mouvement étudiants des années 70 et du début des années 80 venaient de rompre avec le gauchisme. Chez les lambertistes, cela s’est déroulé de façon rocambolesque avec le départ de près de 400 militants en avril 1986. « La jeunesse fout le camp » était l’expression choisie par le journaliste de Libération relatant notre rupture avec Pierre Lambert. En effet, cela touchait la quasi totalité de ceux qui étaient passés à l’UNEF-ID. Cette rupture collective était aussi un lent cheminement individuel. Nous étions en décalage avec nos organisations politiques d’origine. Personnellement, je trouvais que l’écart entre les résultats du 16 mars avec les 0,67% de voix lambertistes et les résultats à Tolbiac où l’UNEF était majoritaire était de plus en plus grand. L’UNEF m’attirait davantage. Elle était en phase avec la réalité, le monde et les préoccupations des étudiants. On quitte les lambertistes en avril 1986, et le mouvement a lieu en novembre décembre. entre ces deux dates, nous sommes alors dans une période assez euphorique. L’un d’entre nous résume ce passage avec soulagement : « Nous sommes passés à l’Ouest ».

On sait ce que l’on ne veut plus sans savoir encore ce que l’on veut précisément. On est ouvert. On en prêche plus la bonne parole trotskiste. Pour la plupart d’entre nous, nous ne sommes pas encore adhérents au PS. Le mouvement de 1986 matérialise concrètement, avec éclat et force, notre rupture. Je me retrouve à négocier les parcours des manifestations et organiser le service d’ordre sans doute à cause de mes qualités d’organisateurs mais aussi parce que je suis le représentant politique de ce groupe qui vient de quitter les lambertistes et qui anime la majorité de l’UNEF-ID.

David Assouline. Chaque trotskiste avait son propre itinéraire. Certains adhéraient au livre, d’autres à l’idée du mouvement. Pour ma part, j’étais très mouvementiste. J’avais lu les livres, je connaissais le dogme, mais depuis que j’étais lycéen, c’étaient surtout les mouvements. C’est quelque chose que l’on retrouve aujourd’hui chez certains altermondialistes : l’essentiel est d’y être... En 1986, je me trouve porté à la tête d’un mouvement de masse, avec des responsabilités qui ne sont plus conciliables avec une pratique gauchiste.

Jean-Christophe Cambadélis. 1986 est un moment très intéressant, parce que les « élites », les minorités agissantes du mouvement, sont dans une phase de décomposition-recomposition idéologique. Dans les réunions qui se tiennent au Bureau national de l’UNEF, il y a les amis de Julien Dray ou ceux de Gilles Casanova, ou les nôtres, qui sont déjà en rupture avec l’extrême gauche. En 1973 lors de la grande grève contre la loi Debré, tous les acteurs étaient à l’extrême gauche. En 1986, les animateurs sont en compétition mais de fait en mouvement vers le Ps. Même si tout le monde cache son identité politique.

Dans les coordinations, on n’est pas élu sur son sigle, mais sur son astuce à se faire élire. Si David devient le porte parole du mouvement. Indépendamment de ses capacités, il représente surtout le plus petit dénominateur commun. Il ne perturbe pas le rapport de force entre SOS et l’UNEF ID. Lui aussi est en phase avec nous. Même s’il va de la LOR à la LCR, il est dans un moment de désidéologisation radicale.

On a donc des représentants qui sont en rupture avec l’extrême gauche - qui ne prendra jamais pied dans ce mouvement - sans pour autant que cela soit un mouvement socialiste. Les leaders ne sont pas encore dans l’espace PS, ils conservent une marge critique par rapport au PS. A ce moment, les animateurs sont davantage en liaison avec l’Elysée qu’avec le PS. Par rapport à la séquence 1970-1986, les leaders sont dans un désarrimage vis-à-vis de leur ancrage partisan. Quant aux manifestants, ils ne sont pas dans une contestation de la société, mais dans une revendication stricte de l’abrogation d’une loi. On est loin des années 1970, où l’immense majorité des manifestants étaient alors dans une démarche de contestation de l’ordre existant. En 1986, la revendication porte sur le refus de l’exclusion, le droit à s’insérer avec une égale chance. Ce qui est radicalement différent. Il y a adéquation entre l’évolution des « minorités agissantes » et l’aspiration désidéologisée du mouvement. Peut-on vraiment parler, alors, de dépolitisation ?

Jean-Christophe Cambadélis. Pour le Mouvement des banlieues de 1983, c’est un rendez vous manqué avec la politisation, plutôt que d’une dépolitisation, parlons plutôt d’un reflux du gauchisme. Ce qui est intéressant dans l’histoire de 1986, c’est le désarrimage par rapport au gauchisme de ses élites et la désidéologisation de la masse des étudiants comme l’avait souligné Cornélius Castoriadis.

David Assouline. Il y a sans doute une forme de dépolitisation, si l’on raisonne en termes de projets de société. Mais elle est antérieure à 1986. L’expérience de l’alternance, puis le tournant de la rigueur en 1983 vont de pair avec une panne des projets alternatifs. Le programme commun devient caduc, et il n’arrive rien qui soit du même niveau tout en étant en rupture.

Philippe Campinchi. En 1986, au tout début du mouvement, lorsque François Mitterrand annonce qu’il se sent en phase avec le mouvement, la jeunesse reprend sa déclaration au vol. On voit bien que le mouvement joue sur les contradictions au sein de l’Etat. Les parcours des manifestations sont eux mêmes très politiques. Lors de la première manifestation nationale le 27 novembre, les jeunes remontent dans la joie le boulevard Saint-Germain pour se retrouver devant l’Assemblée nationale, « là ou cela se décide ». Lors de la manifestation du 4 décembre, le dispositif policier leur interdit d’accéder à l’Assemblée. C’est l’affrontement et les jeunes scandent « On n’est pas au Chili ». Les manifestations suivantes fuient alors le cœur de Paris... Dans la dernière réunion de bureau, quand on décide à la majorité contre les représentants de la LCR, d’une manifestation silencieuse avec comme unique banderole « Plus jamais ça », nous essayons de répondre à ce que nous sentons monter dans les Assemblées générales qui se vident... Les jeunes disent « c’est fini, on arrête ». Enfin, lorsque nous créons l’association « Plus jamais ça », nous écrivons comme sous-titre « on s’en souviendra en 88 ». C’est finalement ce qui s’est passé puisque le mouvement de 1986 a donné un coup d’arrêt à la politique de Jacques Chirac et que François Mitterrand a été réélu. Capacité à jouer sur les contradictions au sein de la cohabitation, sens du rapport de force, mémoire... sont des éléments très politiques.

Jean-Christophe Cambadélis. A ce sujet, je veux relever une anecdote. Le jour de la mort de Malik Oussékine, la décision de la manifestation est prise dans le bureau de Darriulat, le président de l’UNEF-ID. Il y a là Harlem Désir, Julien Dray, Marc Rosenblat, Gilles Casanova, Philippe, moi etc. Le téléphone sonne : qui est au bout du fil ?... Lionel Jospin, alors premier secrétaire du PS. Pour la première fois, le PS fait jonction. Philippe Dariulat lui résume notre état d’esprit : « On va faire une manif, parce qu’on sent que Chirac va céder ». Jospin nous dit : « S’ils cèdent, tant mieux, mais attention au choc en retour en cas d’incidents, à la « grande peur », de type juin 1968 ». C’est alors que nous optons pour le principe d’une manifestation silencieuse, à laquelle nous appellerons l’ensemble des organisations syndicales. Très clairement et consciemment, dans cette fin de parcours du mouvement, les jeunes dirigeants, et leurs amis un peu plus âgés, discutent et négocient avec le PS, dont ils intègrent les consignes. Pour éviter que ce qui a été un succès dans la cohabitation Mitterrand-Chirac ne se retourne en son contraire. Les animateurs se font prudents. Mais ce faisant le Mouvement s’achève par une résonance spectaculaire et assumée avec le PS.

David Assouline. Pour moi, il était de toute façon hors de question qu’on aille au-delà du retrait, avec des manifestations qui se seraient transformées en manifs anti-Pasqua... Je me disais : il faut gagner, et cela sera un jalon, une étape dans la politisation de cette génération. Cela ne s’est pas complètement fait...

Jean-Christophe Cambadélis. En même temps, c’est une génération qui a gagné, alors que les précédentes n’ont jamais gagné contre une loi.

Philippe Campinchi. Et ils ont toujours gagné, au moins jusqu’en 1995...

David Assouline. 1986 voit aussi la marginalisation complète de ceux qui sont restés sur la logique ancienne du PC, de LO, et du PT. Ils n’existent pas. La LCR était là, parce que sa fraction étudiante était sans doute à l’intérieur de l’organisation la plus influencée par une démarche syndicale. Personne dans cette fraction ne voulait faire la révolution...

Et l’UNEF-ID ? Beaucoup d’étudiants étaient prêts à y rentrer, après les événements, et il y avait sans doute là une opportunité pour les amener à une forme d’engagement plus structurée. La carte a-telle été jouée ?

Philippe Campinchi. Après 86, il y a un vent d’adhésion vers l’UNEF-ID. Sur le plan électoral, l’UNEF-ID devance définitivement l’UNEF communiste. Des militants de cette dernière proche de Jean-pierre Chevènement avec Didier Leschi, futur préfet, rejoignent l’UNEF-ID. De jeunes militants comme Foddé Syllah, futur président de SOS et député européen, entrent dans la politique par le mouvement de 86 et adhèrent à l’UNEF. Isabelle Thomas, la passionaria de Villetaneuse, est déjà au Bureau national de l’UNEF-ID mais David Assouline le porte parole de la coordination rejoint à son tour l’organisation présidée par Philippe Darriulat. Les querelles du mouvement Devaquet sont provisoirement closes. Au delà de cette image, l’UNEF-ID ne s’est sans doute pas assez ouverte. La direction a cherché à maintenir le centre de gravité de sa majorité...

David Assouline. L’UNEF-ID avait pris part au mouvement, en transformant ses propres états-généraux en états-généraux du mouvement étudiant. Pour ma part, j’avais ma carte depuis juin, et Darriulat m’a proposé de rentrer au Bureau national juste après le mouvement, ce qui suggère bien que l’UNEF-ID a tenté de fédérer les énergies militantes en son sein. Elle avait acquis une légitimité, mais la direction syndicale a ensuite mal joué la tentative de réunification syndicale, qui a été prise pour une manœuvre destinée à tout capter à son profit. Ce qu’il aurait fallu à l’époque, pour moi, c’est une organisation de jeunesse politique qui englobe tout le monde, y compris les jeunes des cités. Une sorte de grand forum de la jeunesse. « Plus jamais ça » en a été l’esquisse, mais c’était porté par une des fractions politiques, et cela ne pouvait pas unifier les autres.

Jean-Christophe Cambadélis. A la fin de ce mouvement, la question de la place de l’UNEF-ID et de SOS racisme a trouvé sa solution ; SOS s’était imposée mais n’avait pas réussi sa transformation en mouvement de toute la jeunesse. L’UNEF-ID a gardé son pré carré mais a dû composer avec SOS. Surgissait une idée, faire converger les différents mouvements de jeunesse, ceux de la jeunesse scolarisée et les autres. C’est de ce débat que sortira l’organisation « Plus jamais ça », de Philippe Campinchi qui fut le ministre de l’Intérieur du Mouvement de 1986…

Dans Convergence socialiste, il s’agissait en fait d’un compromis implicite entre ceux qui voulaient aller au PS et ceux qui étaient réticents. Nous nous rendions compte que nous étions en train de passer à côté de quelque chose de très important : les beurs. SOS étendait son hégémonie médiatique sans vraiment réussir à l’université, ni à l’époque à organiser les banlieues. Il y avait un mouvement de recomposition de la jeunesse, sur des bases « saines », comme on disait, - c’est-à-dire dans l’espace réformiste - et de rupture avec les gauchistes.

Mais « Plus jamais ça » ne fonctionnera pas, parce qu’il s’agissait d’une projection politique d’un courant lui-même microscopique. Sur un projet qui n’était pas tout à fait clair : organisation transpartisane de la jeunesse en mouvement (alors que le mouvement n’est plus là), ou antichambre du PS ? Les « élites » du Mouvement rejoindront le PS individuellement, assumeront plus ou moins bien son réformisme, puis certains quitteront le PS, mais tous garderont une distance définitive avec leur ancrage partisan de départ.

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