L’Europe sociale comme stratégie

Le mouvement social européen dans l’économie globale
Année 2005 - Revue n°417

Les difficultés politiques de l’Europe renvoient à l’atonie des économies européennes. Face à la double tentation du repli sur le national et du moins-disant social, la Confédération européenne des syndicats défend une stratégie plus ambitieuse, refusant de dissocier l’économique et le social pour faire au contraire du modèle social un ressort de l’économie. S’il ne faut pas sous-estimer la nécessité de réformer les régimes sociaux, ceux-ci ne doivent pas être conçus comme des entraves au développement économique, mais au contraire comme des ressorts : la confiance, l’homogénéité des sociétés sont les clés de la croissance.

Quels sont les principaux défis pour le mouvement syndical européen aujourd’hui ?

Nous sommes confrontés à un mouvement de fond, notamment dans le monde des entreprises, qui conteste à la fois le coût excessif de l’Europe et le manque de flexibilité de l’Etat providence. A cette offensive idéologique s’ajoutent des défis structurels, de la démographie à une mondialisation qui met en difficulté les économies. La tentation est grande pour certains de faire des organisations syndicales les principales responsables de cette crise d’adaptation, car nous défendons certains aspects essentiels du modèle européen traditionnel qui sont percutés de plein fouet aujourd’hui, comme les services publics et la couverture collective des risques.

Le défi, dès lors, n’est pas tant de résister à tout crin que d’offrir une réponse solide aux questions posées, d’apporter en somme notre pierre à l’édifice commun. Ce qui suppose dans un premier temps d’évaluer ces questions : n’est-ce qu’une excuse, ou contiennent-elles une part de vérité ?

Or, si la rigidité quelquefois excessive de nos modèles sociaux peut en effet être interrogée, en particulier lorsqu’elle a des effets socialement contre-productifs, il me semble que l’essentiel n’est pas là. Ce dont souffre aujourd’hui l’Europe, et notamment l’Europe continentale, c’est de la réticence des autorités à encourager la demande. Les gouvernements nationaux et l’Europe politique sont à cet égard sur la même ligne, et puisqu’on parle de flexibilité j’aimerais poser celle des économies, et non pas seulement celle du marché du travail ou des organisations productives. La faiblesse de la consommation est probablement le cœur du problème. Elle renvoie à la fois à une crise de confiance et à une difficulté structurelle, tenant notamment au pacte de stabilité, à encourager les consommateurs à emprunter. Il me semble que les économies européennes sont entrées dans un cercle vicieux où la peur de l’avenir nuit à la consommation, entravant dès lors la croissance et nourrissant précisément la peur de l’avenir… Il faut sortir de ce cercle vicieux, en prenant acte d’une forme d’incompatibilité entre stabilité et croissance.

Comment peser sur ce processus ?

S’il est d’abord du ressort des Etats et de la Commission de créer les conditions macroéconomiques de la confiance et de la croissance, le mouvement syndical a tout à gagner à s’y engager. Il s’agit pour nous de contribuer à restaurer la confiance en construisant de nouvelles formes de sécurité, mais aussi en faisant un vrai travail pédagogique sur certains sujets : délocalisations, immigration sont sans doute de vraies questions, mais pas les épouvantails qu’en ont fait les médias.

Nous avons aussi un travail très précis à mener pour que les travailleurs des nouveaux pays membres soient traités comme des travailleurs de première classe : c’est une question de justice sociale, mais aussi de stratégie économique, si nous voulons que l’élargissement se traduise par de la croissance pour tous et non par une compétition à la baisse. Le travail au noir est à cet égard un fléau, et il faut se rendre compte qu’il s’exerce surtout dans des secteurs qui ne sont pas exposés à la mondialisation, comme le bâtiment. Nous avons tout à gagner à assainir socialement ces secteurs, qui sont par ailleurs en bonne santé économique.

Une grande partie du commerce extérieur se fait entre pays européens : il n’est pas déraisonnable de penser que nous avons des marges de manœuvre sociales, si nous jouons tous dans le même sens. Mais cette volonté de construire ensemble, si on la trouve dans le syndicalisme européen, il me semble qu’elle fait défaut dans des politiques économiques encore très nationales, qui jouent la carte des champions locaux au détriment d’alliances européennes. Une véritable politique industrielle européenne, ou politique sectorielle comme on dit, fait défaut. L’Europe, ainsi inachevée, est un mélange de protectionnisme et de libre marché, un paradoxe qui peut bien souvent être contreproductif. En exagérant un peu, on pourrait dire que nous construisons de la faiblesse en oubliant de construire de la puissance : une politique industrielle et une politique économique européennes seraient nécessaire pour faire pièce à l’ouverture des marchés et aux contraintes du Pacte de stabilité. Il serait quand même dommage que nous n’ayons réussi à créer qu’une zone de libre échange.

Le récent Sommet de Hampton Court a approuvé l’idée d’un fonds d’adaptation à la mondialisation. Cette proposition est la bienvenue. Mais ce qui fait défaut, c’est une stratégie concertée pour relancer la demande et la croissance économique. Cet aspect central – crucial pour avoir plus d’emplois et de meilleure qualité – était largement absent, alors qu’ont abondé les discussions sur la nécessité d’une plus grande flexibilité concernant l’emploi et la protection sociale. La CES a donc appelé à mettre en place un nouvel agenda pour l’Europe sociale, comprenant les restructurations, les changements démographiques, l’immigration, l’égalité, la formation et des sujets d’importance comme la directive Services. Cependant cet agenda ne résoudra pas à lui seul la question de l’emploi. Pour affronter ce problème, nous avons également besoin de politiques économiques volontaristes et coordonnées. La construction de l’Europe sociale appelle une Europe politique plus forte et plus structurée. C’est d’ailleurs l’un des enjeux du processus constitutionnel que nous avons soutenu et qu’il nous faut à présent sortir de l’ornière.

Quelles sont les bases d’une plate-forme commune pour le mouvement social européen ?

Il s’agit de créer un espace économique structuré et régulé, et non un espace informel. Cet espace économique est indissociable d’un espace social : l’économique et le social doivent marcher main dans la main. L’idée de prospérité est centrale, avec la question du plein emploi, mais aussi d’emplois de qualité, qui renvoient à l’idée d’une vraie qualité de vie.

Cette prospérité va de pair avec une solidarité qui ne saurait être conçue comme une entrave, mais au contraire comme un ressort économique, un amortisseur des remous de l’économie mondiale, qui puisse redonner de l’énergie à l’économie quand elle en a besoin.

Cette solidarité, comme je le suggérais en évoquant les travailleurs des nouveaux pays membres, est indissociable d’une promotion de l’égalité, en termes politiques et sociaux : les discriminations ne sont pas seulement immorales et injustes socialement, elles ont des conséquences économiques qui pèsent sur l’ensemble de la communauté. La force du modèle social européen, sa force économique aussi, c’est de pouvoir compter sur des sociétés homogènes où personne n’est exclu ni de la production, ni de la consommation. Ceci en termes économiques : en termes sociaux, cette idée de consommation peut se traduire en termes d’accès au logement, mais aussi à l’éducation. Là encore, le centre du modèle, c’est l’idée qu’une société plus homogène, moins discriminante, est aussi plus performante. Dans cette recherche d’une performance à la fois économique et sociale, le rôle des cadres est important, aussi bien dans les entreprises que dans le syndicalisme. C’est pourquoi nous attachons beaucoup d’importance au développement d’EUROCADRES et à son rôle d’anticipation et de proposition au sein du mouvement syndical européen.

La mondialisation impose l’image d’une performance économique liée au moins-disant social : le modèle européen repose sur une vision strictement inverse. C’est pourquoi la défense et l’approfondissement de ce modèle ne sont pas seulement une question de résistance, ce qui n’aurait aucun sens, mais bien une stratégie.

Cela ne suppose pas, dès lors, de tout graver dans le marbre, mais bien de faire évoluer le modèle selon l’objectif qui est le sien : prospérité, solidarité, égalité. C’est à ces objectifs que nous nous devons d’être fidèles, et j’ajouterais qu’ils ont vocation à se diffuser hors d’Europe.

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