L’héritage impossible de mai 68 Mission et démission des jeunes

Année 2004 - Revue n°409

Mai 68 est invoqué jusqu’à aujourd’hui comme une référence indépassable, celle que l’on ressort régulièrement et dont les images sont encore vives. Comment les événements de l’époque ont-ils pu marquer les voies et les formes de l’engagement pour les générations suivantes ? Jean-Pierre Le Goff met en évidence les problèmes de transmission posés par un mouvement qui, tout en conférant durablement à la jeunesse une légitimité politique, condamne les générations suivantes à la répétition ratée, à la désillusion. Le mouvement a profondément renouvelé la société française, mais il a davantage constitué une expérience que la source d’un programme politique : le grand projet de l’autogestion porté par la CFDT a fait long feu. Mais c’est pourtant dans le sillage de 68 que surgissent les formes de militantisme « thématiques » et dépolitisées qui sont au cœur de l’engagement aujourd’hui.

Revenons d’abord sur l’événement proprement dit. Ne pose-t-il pas d’emblée un problème de description et de lisibilité, aussi bien pour les acteurs de l’époque que pour nous aujourd’hui ?

Pour ce qui est des acteurs, il faut en effet souligner un paradoxe. On peut l’envisager comme une révolte sociale qui touchait une partie de la culture, l’héritage républicain et humaniste. Des verrous ont sauté, et il ne faut pas méconnaître la dimension « salutaire » de ce déverrouillage : il s’agit d’une reprise de parole de la société, face à un Etat qui avait mené la modernisation depuis la guerre. Mai 68 amène d’abord cette question de la place des individus et de leur parole dans la société. C’est une sorte de catharsis démocratique, un grand déballage…

Mais cela se joue aussi dans une grève générale, dont les apparences sont classiques. On occupe les usines, avec des revendications de salaire… C’est cette rencontre-là qui donne à l’événement son caractère difficilement lisible. Les gauchistes lisent d’abord l’événement dans la continuité des mouvements ouvriers et de 36, ils jouent la grande scène de la grève générale avec occupation et barricades. En même temps, il y a cette chose nouvelle qu’on a quelquefois nommée la « commune étudiante », c’est-à-dire l’apparition de la jeunesse comme acteur social sur la scène politique.

Un des problèmes qui dominent l’époque, et qui expliquent l’avènement de la jeunesse comme acteur social, c’est la remise en cause de l’autorité, qui se joue avant tout dans deux secteurs particuliers : la famille et l’école. L’une et l’autre sont percutées de plein fouet, avec la critique du savoir et celle du père comme figure de l’autorité. C’était un modèle de société encore très traditionnel que l’on contestait, une société dont les règles avaient été formulées au dix-neuvième siècle, qui s’était modernisée mais qui avait trouvé ses limites.

La jeunesse faisait valoir des aspirations nouvelles, et pour certaines « catégorielles », mais elles se sont rencontrées avec certaines aspirations de la société en général. La CGT de l’époque n’a pas voulu laisser cette rencontre se faire ; cela n’est pas resté sans incidence sur l’évolution postérieure du gauchisme : on peut d’ailleurs noter que si la rencontre s’était faite, le gauchisme n’aurait sans doute pas été le même.

Dans la foulée de l’événement, vont suivre différents mouvements de contestation, sur la culture, le mouvement de libération des femmes (qui fait ses débuts un peu plus tard, très précisément en 1970 : il ne faut pas confondre la révolution sexuelle avec le féminisme), des bribes d’écologie. Ce qui formait une nébuleuse va se différencier en mille courants critiques différents, plus ou moins bien réunis par une culture de contestation qui va survivre quelques années.

C’est vrai que les années 1970 sont marquées par des conflits sociaux particulièrement intenses, sur un mode épique quelquefois : on songe à LIP par exemple. Mais est-ce qu’en même temps, quelque chose n’est pas déjà en train de se désagréger, dans la culture militante classique ?

Je crois en effet qu’on entre alors dans une nouvelle culture militante. Alors même qu’elle est associée à l’époque à des images de lutte très traditionnelles, la contestation telle qu’on la vit dans les années 1970 est en fait caractérisée par des formes très différentes des cultures militantes précédentes : la convivialité plus que la conflictualité, la transparence, la recherche de l’accord avec la nature par opposition au programme humaniste et industriel de transformation de la nature… Il faut bien se rendre compte que la critique de la société industrielle touche aussi ses acteurs. C’est tout un ensemble de figures viriles, celles qui depuis plus d’un siècle avaient donné leur forme au combat militant, qui se trouvent soudain mises au rencart. Le militant ouvrier, père de famille des années 1950 se trouve contesté à la fois dans sa virilité, sa paternité, et son appartenance à un système de production qui vise à transformer la nature.

La contestation de l’autorité, qui est l’un des phénomènes majeurs de cette époque, irait donc au-delà de son objet premier, pour se retourner contre les figures traditionnelles de la contestation ?

Ce qui marque 68, en effet, c’est la façon dont la critique va au-delà de son objet premier, dont elle le déborde. Il y a en effet une différence de taille entre critiquer la bureaucratie et critiquer l’institution en tant que telle. De la même façon, critiquer la répression est une chose, penser que l’on peut se passer de répression en est une autre. Critiquer les méfaits du colonialisme est une chose, dire que ce sont les idéaux républicains qui sont en cause, ce n’est pas la même chose, là encore. Il y a eu à un moment donné une dimension nihiliste de la critique.

Dans la totalité du mouvement ?

Non, bien sûr. Votre organisation, et plus largement ce que l’on a appelé la deuxième gauche, est précisément celle qui a tenté de donner aux objectifs de 68 un contenu opérationnel, de traduire cela en revendications et d’en faire les enjeux d’une réforme plutôt que de partir dans la dérive imaginaire, comme les gauchistes. La CGT de l’époque était de son côté sur une ligne très traditionnelle, qui combattait de front les gauchistes et les idées de mai ; la CFDT, elle, a fait une large place aux idées de participation, d’autonomie, qui entraient en résonance avec sa propre culture politique. Et là, on n’était pas dans le nihilisme, tout au contraire.

Mais il y a quelque chose de nihiliste dans l’attaque violente portée à cette époque contre la transmission, et les deux institutions qui l’assuraient : l’école et la famille. Il n’est pas indifférent que l’« individualisme » qui émerge à cette époque soit marqué par une culture du temps court, une certaine difficulté à vivre dans la durée. Convivialité, absence de durée : cette conjonction, qui renvoie aussi à l’épuisement des grands récits historiques et en premier lieu du marxisme (mais aussi à la fin des Trente Glorieuses), va donner forme à des modes de militantisme fort différents de ce que l’on avait pu connaître jusque-là. Je mettais tout à l’heure en valeur la crise du modèle du militant ouvrier, du « métallo » pour résumer ; cela va de pair avec l’émergence d’une façon différente de vivre l’engagement : non plus dans l’Histoire mais avec son histoire personnelle, non plus dans une armée militante mais dans la convivialité d’un mouvement.

Un autre facteur doit être pris en considération, c’est qu’avec le ralentissement économique des années suivantes apparaît le problème du chômage de masse. La conjugaison de ce chômage et des attaques contre l’école et la famille constitue une agression assez violente contre le tissu social.

Il y a certes un échec du mouvement de rupture, sensible dès les années 1970 avec l’épuisement progressif des mouvements les plus radicaux, comme les maos ; et c’est à ce moment que l’on voit se développer des thèmes alternatifs comme l’écologie. Les générations qui arrivent dans les années 1970 n’ont pas connu le mouvement dans son premier élan, mais sa retombée et ce que j’appelle la tentation nihiliste. Des phénomènes comme la drogue participent de cette tentation : festive et ludique à la fin des années 1960, elle est vite associée à un mal-être et au sentiment d’une impasse. On a donc un contexte marqué par l’imaginaire de la crise, le chômage, la déstructuration du lien social et une série de ruptures dans la tradition. Une partie de la frange militante de la génération 68 finit par abandonner, avec un constat d’échec.

Votre héritage politique ne se limite pourtant pas à cet échec ?

Cette génération 68, qui est la mienne, est marquée par un paradoxe : elle a fait éclater un certain nombre de repères et de structures sociales liés à l’autorité et au savoir, remettant en cause au passage une tradition venue de l’humanisme ; mais cette tradition, nous en venions et nous en étions nourris. La question posée par les générations suivantes, qui arrivent dans une période de déconstruction, c’est par rapport à quelle tradition se situer : celle de la construction qu’il faudrait continuer à déconstruire, ou celle de la déconstruction ?

Il est très difficile pour elle de se situer par rapport à un événement particulièrement problématique : il semble continuer un mouvement historique long, la grande histoire des révolutions, tout en faisant entrer la société dans une nouvelle ère. Ma génération avait encore un imaginaire largement façonné par celui de la Résistance et la figure centrale de De Gaulle, et au-delà par le Front populaire et les grèves de 1936 : des moments historiques de construction. La génération suivante est confrontée à une culture de déconstruction, face à laquelle il est beaucoup plus difficile de se situer – comment critiquer la critique, si l’on ne veut pas rentrer dans une logique réactionnaire ? Continuer la critique, en même temps, apparaît vite assez vain, voire destructeur.

Les générations qui vivent dans les ruines de 68 ont du mal à se situer. On vit dans la fascination d’un événement qui « va revenir » - qui, tous les ans, va revenir, et ne revient jamais, bien sûr… Cet événement a littéralement saturé l’image de la jeunesse, en en présentant une seule image possible, qui était la jeunesse en révolte ; en faisant une figure d’avant-garde et de vérité, alors même que la jeunesse ainsi promue se voyait incapable d’atteindre la gloire des aînés, ceux qui avaient « fait » 68. Sans compter qu’au bout d’un certain temps ces héros de la révolte, qui continuaient à en célébrer narcissiquement l’épopée, se sont retrouvés au pouvoir, dans les ministères, les institutions culturelles, les entreprises...

C’est cela, l’héritage impossible de 68 : pour ceux qui l’ont fait, continuer à se définir par une adolescence tout en assumant des fonctions de transmission, en menant une vie d’adulte et en adoptant ce rôle de parents, cette position d’autorité, qu’ils avaient si violemment contesté ; pour ceux qui suivent, vivre sous l’injonction de la révolution sans pouvoir la faire, vivre le culte de la jeunesse alors que d’autres, plus âgés, continuent à se vivre comme la vraie jeunesse authentique…

La génération 68 est caractérisée par un narcissisme intense : elle est fascinée par ce qu’elle a vécu, et diffuse cette fascination en faisant de cette expérience une sorte de référence absolue – on verra ça jusqu’en 86, quand les journalistes ne cessent de renvoyer à 68 et contribuent ainsi à brouiller le sens d’un événement de nature pourtant très différente.

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