L’intelligence du travail, base de la santé et de la performance des TPE

Année 2016 - Revue n°470

Une connaissance mutuelle, partagée du travail et des compétences, ainsi que de la manière de compenser les difficultés et des possibilités d’ajustements au quotidien permet à l’entreprise de concilier performance, reconnaissance et santé au travail.

Trois millions de salariés travaillent dans de très petites entreprises (TPE) (Dares, 2014). Les conditions de travail des salariés dans ces TPE sont peu connues, car la petite taille des effectifs et la pression de la production leur donnent peu de moyens pour formaliser et publiciser les pratiques qui s’y développent. Sans instance de dialogue social, sans CHSCT, sans acteur de la prévention en interne et avec une trésorerie généralement restreinte, chef d’entreprise et salariés travaillent en direct et finalement déterminent explicitement ou tout à fait implicitement en direct les conditions de travail. Ces dernières reposent sur les décisions d’achat, les règles d’organisation et de fonctionnement, le modèle de production retenu, le couplage des rôles entre chef d’entreprise et salariés.

Dans cette perspective, l’étude STOP (Santé, Travail, Organisation dans les très petites entreprises) a été menée à l’Institut Régional du Travail de Midi-Pyrénées avec le soutien financier de la DIRECCTE1 afin de mieux connaître les ressorts qui assurent ou portent atteinte à la santé et sécurité des salariés. En recherchant de très petites entreprises dont les salariés témoignent d’un bon état de santé au travail, nous avons trouvé des entreprises en bonne santé économique : un commerce ayant multiplié par quatre son chiffre d’affaires en quatre ans malgré une situation difficile initialement ; une entreprise du BTP dont la trésorerie permet de renouveler le matériel régulièrement et qui obtient des commandes face à la concurrence de grands comptes, un centre d’insertion sociale dont les salariés arrivent à répondre aux objectifs du financeur dans une région sinistrée...

Au-delà de l’image d’Épinal des histoires familiales qu’elles recouvrent, ces TPE sont exemplaires de modalités de fonctionnement qui allient santé au travail tout en produisant. Il y a ainsi à apprendre des arbitrages et des équilibres pratiqués qui permettent des synergies constructives pour l’amélioration des conditions de travail sans remettre en cause la performance de l’entreprise. L’analyse des données nous conduit à identifier l’usage d’une connaissance du travail, que nous appellerons « intelligence du travail », qui correspond à une prise en compte du travail qui nourrit, cadre et imprègne les décisions de chacun au sein de ces petites équipes. Elle constitue un ressort de la santé au travail en TPE. Cette compréhension n’est pas une technique de plus à appliquer ou un savoir à appliquer, c’est un savoir-faire qui témoigne d’une culture sur les moyens, les exigences, les ressources et les compétences qui s’incorporent à l’activité de tous : chef d’entreprise comme salariés. Il s’agit de décisions et d’actions sur le travail qui en respectent, voire développent les ressorts de la santé au travail. Ces décisions sont du ressort du chef d’entreprise comme de l’activité des salariés, en référence à la notion de travail d’organisation définie par Gilbert de Terssac (2011). Elles donnent lieu a des boucles vertueuses.

Démarche de l’étude : les TPE où les salariés témoignent d’un bon état de santé au travail

Les entreprises ayant fait l’objet de l’étude ont été identifiées à partir du jugement d’experts (médecins du travail, inspecteurs du travail, responsables syndicaux…) qui nous ont signalé des salariés manifestant un « bon » niveau de santé au travail. Ces salariés ont été identifiés par l’absence de maladie professionnelle et d’accidents du travail, par la satisfaction exprimée, par les bonnes conditions physiques des salariés, par l’absence de turn-over et le plaisir et la fierté exprimés du travail accompli. Dix entreprises ont été retenues et ont fait l’objet d’entretiens. Un premier volet d’entretiens a été réalisé avec chacun des dirigeants durant une heure trente à trois heures. Il s’agissait de comprendre le cadre posé, les choix d’organisation et de management du dirigeant, l’évolution de l’entreprise, les décisions en ce qui concerne la santé au travail, les fonctionnements effectifs, les difficultés rencontrées.

Le deuxième volet d’entretien s’est déroulé avec les salariés rencontrés en situation de travail (de trente minutes à une heure). De la même manière, il s’agissait de comprendre les contraintes de travail rencontrées au cours de leur activité, les sources de satisfaction et de difficultés, les moyens et les manières de les dépasser, les fonctionnements quotidiens. Au travers de ce qui est raconté et commenté durant ces entretiens, nous accédons à ce qui est perçu et vécu des situations. Des questions ouvertes invitant à raconter et à commenter des situations difficiles ont permis de comprendre comment elles sont traitées. Enfin, les situations réelles de travail ont été observées pour identifier les risques professionnels, analyser l’activité réelle et mettre en regard ces éléments à ce qui est exprimé durant les entretiens.

TPE, la santé au travail intégrée aux décisions

L’analyse des données a permis de comprendre comment la santé au travail trouve sa place dans les entreprises considérées. Il s’agit d’une santé au travail discrète, qui est plus consécutive d’actions, de compréhension des situations de travail, de communication au sein de l’entreprise, que d’actions dédiées purement à la santé au travail. Ici la santé au travail est intégrée aux fonctionnements. Plusieurs boucles vertueuses fondées sur des choix qui s’avèrent au final favorables à la santé au travail ont pu être observées. Elles reposent : sur la connaissance de la réalité du travail et des compétences pour construire le cadre de travail ; sur la manière de compenser les difficultés qui n’ont pas pu être éliminées et qui ne manquent pas de survenir et sur les possibilités d’ajustements lorsque des tensions, des déséquilibres ou des désaccords surviennent. Ces trois registres d’action se complètent et s’articulent. Ils concernent aussi bien le chef d’entreprise que les salariés dont la manière de travailler participe à la définition de l’organisation prescrite du travail (De Terssac, 2011).

L’intelligence du travail base d’une organisation intégrant la compréhension du travail

Dans le huis clos des TPE, le chef d’entreprise et les salariés trouvent les moyens au cours de leurs activités et sur la base d’un travail collectif, de répondre aux règles du marché et de construire au quotidien des conditions de travail. Que la santé au travail soit explicitement traitée ou non, tout choix de fonctionnement, tout achat de matériel, toute commande acceptée, toute modalité de fonctionnement a un impact sur les conditions concrètes de réalisation du travail. Au final, les conditions de travail reposent sur le couplage entre le chef d’entreprise et les salariés. Si le chef d’entreprise pose les bases des choix stratégiques, les salariés remodèlent ces choix par leur manière de faire le travail. « L’intelligence du travail », cette connaissance du travail et de ses effets constitue une toile de fond qui participe à des prises de décision qui intègrent la santé aux préoccupations dominantes telles que les questions économiques.

Cette « intelligence du travail » relève de la compréhension individuelle et mutuelle de la réalité des contraintes, des moyens et de leurs effets en situation de travail. Dans les TPE, elle conduit à des boucles vertueuses dans le sens où la pratique des uns induit la pratique des autres. Nous avons toujours constaté une articulation entre le travail du chef d’entreprise et celle des salariés. La santé au travail est une construction dans le temps où les accords sur le cadre de travail et sur les manières de faire s’éprouvent. Ainsi, les salariés prennent en compte la question de la performance de l’entreprise et le chef d’entreprise connaît la faisabilité du travail au regard des compétences des salariés.

Références : Maurice de Montmollin, L’Intelligence de la tâche : éléments d’ergonomie cognitive, Peter Lang, 1984. Gilbert de Terssac, « La théorie du travail d’organisation », in Bruno Maggi (ss dir.), Interpréter l’agir : un défi théorique, 2001. « L’emploi dans les très petites entreprises en décembre 2012 », Dares Analyse n°016, fév. 2014. Irène Gaillard, Gilbert de Terssac, « Risques psycho-sociaux et organisationnels : quel rôle du CHSCT ? », in François Aballéa et Arnaud Mias (ss dir.), Organisation, gestion productive et santé au travail, Octarès, 2014.

1 : Direction Régionale des Entreprises, de la Concurrence, de la Consommation, du Travail et de l’Emploi.

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