La créativité du militant syndical

Une relecture personnelle des cadres CFDT
Année 2016 - Revue n°469

Poser un regard critique sur l’organisation de l’activité syndicale et professionnelle permet de faire bouger quelques lignes établies. Un ancien responsable de la CFDT Cadres témoigne de son unité de vie entre convictions personnelles, engagement collectif et professionnel.

Cet article n’a pas pour objet de retracer fidèlement la période de 1984 à 1991 durant laquelle j’ai animé comme secrétaire général l’Union confédérale des cadres (UCC) CFDT. Il se veut davantage une relecture de l’action menée avec vingt-cinq ans de recul, relecture des événements qui m’ont davantage marqué à la fois par rapport aux thèmes portés par les cadres CFDT et à la place des cadres dans la confédération.

Il a fallu de l’énergie pour permettre aux cadres de forger leurs propres revendications et non pas seulement d’être une force d’appoint pour porter les revendications des autres salariés dans le cadre de la CFDT. Une des illustrations marquantes a été la campagne poursuivie et amplifiée après mon élection sur les métiers de cadres. Joseph Le Dren, rédacteur en chef du Cadres et Profession de l’époque la soutenait activement. J’ai coutume à dire que, dans l’entreprise, il y a deux types de fonctions, les fonctions qui sont au cœur du métier de l’entreprise et les fonctions supports qui s’exercent dans toutes les entreprises ou institutions. Par exemple, l’infirmière à l’hôpital exerce une fonction essentielle à l’établissement dans lequel elle travaille. Par contre elle est seule dans une usine de production. D’où d’ailleurs les associations professionnelles qui permettent à ces fonctions supports de pouvoir échanger sur leur métier.

L’UCC a donc développé à cette époque un travail important sur chaque fonction afin d’y dégager les revendications essentielles. Ce fut le cas pour les commerciaux, les informaticiens ou encore les documentalistes… Pour la fonction RH, il n’était pas question de faire venir les DRH proches de la CFDT dans un colloque sous peine de les exposer inutilement. Aussi, nous nous sommes associés pour le faire à l’ANDCP1 et au Centre des jeunes dirigeants (CJD). Ainsi personne ne pouvait savoir sous l’égide de qui les trois cents DRH qui y ont assisté venaient. Ces alliances externes à la CFDT ont toujours été une force que les cadres ont portée dans l’organisation pour permettre à celle-ci d’avoir des analyses plus pertinentes pour sa réflexion et son action. C’est dans le plus grand secret par exemple que je retrouvais l’Institut de l’entreprise avec Jean Kaspar pour des dîners restreints. C’est à l’occasion de la campagne sur les métiers de l’informatique et du colloque préparé pour ces experts que j’ai connu Jean-Paul Bouchet, alors cadre dans l’assurance à Niort.

Négocier pour les managers

Je suis très heureux que dans la période actuelle, la CFDT Cadres s’attaque de plain-pied à la fonction des managers, hommes et femmes. Beaucoup d’énergie dans les entreprises est gaspillée par le manque de compétences managériales des responsables arrivés à ce positionnement par leurs compétences techniques et piètres à exercer leur leadership. Pour moi, un manager doit promouvoir en permanence les capacités de son équipe, lui donner les moyens de travailler, mener ses collaborateurs par des entretiens annuels approfondis vers des postes dans lesquels ils donneront leur pleine mesure. Ces entreprises deviennent alors beaucoup plus performantes que celles qui culpabilisent en permanence leurs cadres par rapport à des résultats financiers de court terme. Le Centre d’études supérieures industrielles (Cesi) définit les compétences managériales par « TOHE » : compétences techniques dans leur domaine, organisationnelles, humaines et économiques.

La CFDT, née surtout chez les professionnels spécialisés dans un domaine, a eu beaucoup de mal à prendre pied chez les hiérarchiques à la fois pour des raisons idéologiques mais aussi pour des frictions dans l’organisation syndicale avec ceux qui exerçaient ces responsabilités. Prendre conscience des contradictions nées des situations de travail a fait beaucoup progresser la CFDT dans son action revendicative. Un jour, Edmond Maire2 rentre dans mon bureau et me dit en substance : « j’interviens demain auprès d’étudiants de Sciences Po. Comment pourrais-je présenter l’intérêt pour des cadres de se syndiquer ? ». J’ai écrit dans la journée les cinq avantages pour les cadres d’être adhérents CFDT. Ces cinq « plus » (voir encadré) ont été à l’origine de la publication Cadres Plus qui a complété les parutions de la revue Cadres CFDT. Je prends aussi l’exemple d’un camarade, Georges Leconte, spécialiste de l’Apec, qui accompagnait sur ses heures de militance des syndicalistes pour les aider dans leur reclassement. Il était nécessaire de mettre en valeur les compétences acquises dans leur responsabilité pour que, à l’instar souvent des syndicalistes de la Fonction publique, ils ne reviennent dans leur poste antérieur sans tenir compte de tous leurs acquis. Comme j’étais président de la commission Etudes de l’Apec (dont j’étais membre du Bureau du Conseil d’administration pendant sept ans), je tenais à ce qu’une étude soit menée sur les compétences professionnelles acquises par les syndicalistes dans des responsabilités nationales. La délégation du CNPF3 à l’Apec s’est opposée longtemps à cette étude. Je l’ai emporté en proposant qu’elle porte à la fois sur les compétences des délégués syndicaux salariés mais aussi des compétences des délégués syndicaux patronaux.

Le chargé de mission Apec proposé pour cette étude m’interrogeait sur mes activités pour les traduire comme dans les autres interviews en compétences de nature professionnelle. Je lui demandais d’ajouter la compétence de savoir voyager sans avoir la logistique qu’ont d’habitude des cadres dirigeants d’entreprises et sans connaître la langue de ce pays. Au Japon, par exemple, c’est un véritable sport. A ses yeux, les compétences professionnelles des délégués syndicaux salariés étaient plus larges que celles des délégués syndicaux patronaux. Car ils assurent la conduite stratégique de l’action syndicale nationale et de branches professionnelles alors que les délégués syndicaux patronaux sont davantage des responsables techniques de l’action patronale, laissant la conduite stratégique aux patrons élus dans les instances. Des noms illustres restent en ma mémoire : Albert Mercier sur la compétence stratégique auprès d’Edmond Maire, Marcel Gonin pour la capacité intellectuelle de réflexion auprès des différents responsables de l’organisation, notamment. Les responsables sont moins exposés en permanence aux feux de la rampe que les responsables politiques, ce qui les rend plus modestes. Je suis heureux, par exemple, d’avoir pu assumer ma responsabilité syndicale en même temps que des tâches associatives locales, me ramenant souvent les pieds sur terre en contact avec des personnes de tous niveaux d’engagement. J’ai vainement plaidé à l’Apec pour une étude des compétences de nature professionnelle (organisation, pédagogie, gestion financière…) des mères (et pères) de famille. Inacceptable pour le patronat, et pourtant elles existent bien.

Négocier pour le travail et l’emploi

Ce parcours sur les compétences, je le vis aujourd’hui comme conseiller professionnel bénévole à la Cité des Métiers de La Villette à Paris. J’ai pu aussi, au début des années 2000, faire avancer fortement le concept de validation des acquis de l’expérience (VAE) avec Vincent Merle, directeur de cabinet auprès de la ministre de la Formation professionnelle Nicole Péry, en organisant sous l’égide de l’Association française de réflexion et d’échange sur la formation (Afref) que je présidais en tant que directeur au Cesi, un séminaire de plusieurs demi-journées ouvert à des responsables d’entreprise, des responsables syndicaux, des responsables d’administration pour forger en commun ce concept de VAE.

La question de l’emploi a en effet été une des principales revendications de la CFDT depuis le début de la crise économique de 1973. C’est cette question qui a conduit à ma cooptation et mon élection comme secrétaire national à la Fédération de la chimie, car en 1975 j’avais mené comme responsable CFDT du siège du groupe Total une étude sur l’évolution de l’emploi dans le raffinage pétrolier pressentant les effets de la crise pétrolière sur l’emploi. Robert Villatte, secrétaire fédéral, m’avait encouragé à la mener et j’ai été ainsi repéré par la Fédération. Le chômage n’a véritablement touché massivement les cadres qu’à partir de 1992, mais la formation a toujours été une des préoccupations des cadres CFDT et ce sont eux qui ont introduit tout un volet revendicatif à ce sujet dans les accords de Grenelle en 1968, appuyés par Jacques Delors (alors conseiller social du Premier ministre). La CFDT Cadres, voulant être actrice dans ce domaine a même créé son centre de formation4 et, dans une même logique, préside le Cesi, important organisme paritaire de formation. La place de la CFDT dans les organismes paritaires de ce type a toujours été une excellente façon pour des responsables syndicaux CFDT d’exercer des postes de responsabilité. Ils l’ont toujours fait avec un grand professionnalisme reconnu par tous, étant parfois plus exigeants sur les équilibres financiers que les délégués patronaux eux-mêmes, quitte à fâcher une partie des militants syndicaux.

Cet engagement pour l’emploi et l’organisation du travail est une matrice des cadres CFDT. Les directions sont jalouses de leurs prérogatives en matière de recrutement et de management. Aussi, notre syndicalisme de proposition étonne. Je me rappelle ainsi m’être retrouvé à l’émission Ciel, mon mardi !5 : nous venions de produire des propositions reprises dans la loi par Martine Aubry (alors ministre du Travail) sur le recrutement. Me voilà sur le plateau face à des graphologues, numérologues, « posturologues », cartomanciennes… pour défendre une déontologie du recrutement… La CFDT Cadres a réussi à imposer que les candidats à un emploi puissent avoir communication des résultats de tous les tests et puissent aussi saisir les prud’hommes en cas d’abus, bien qu’il n’y ait pas de relation contractuelle entre le candidat et l’entreprise. Cette même jalousie dans les prérogatives patronales, on la retrouve pour l’organisation du travail, et c’est une bataille constante du syndicalisme CFDT d’avoir mot à dire en la matière, alors que d’autres organisations, notamment Force ouvrière (FO), ne veulent en aucun cas s’en mêler pour garder un positionnement de pure contestation.

J’ai notamment été marqué par la négociation à laquelle j’ai activement participé sur la flexibilité en 1984, négociation qui s’est soldée par un échec alors que la CFDT avait approuvé majoritairement le projet d’accord. Que ne fut pas ma stupeur quand Jean Kaspar6, le dimanche à sept heures du matin, heure de fin de la négociation, annonçait que le Bureau national, comme je l’avais demandé, se réunissait dans la foulée, mais que la réponse serait donnée après un débat dans l’organisation. Le Bureau national approuvait le projet d’accord le dimanche soir. Mais sous les coups de butoir de la CGT et d’une partie de nos troupes, FO renonçait de signer le jeudi suivant et la CFDT le vendredi. Jamais plus la CFDT n’a recommencé cette erreur. Les instances sont élues pour trancher et les congrès sont là pour remettre en cause leurs élus. Si nous avions continué la manière dont nous avions opéré ce jour-là, jamais la CFDT n’aurait tenu sa place d’acteur responsable dans le champ social, place qu’elle a occupée ensuite à de nombreuses reprises par exemple sur la réforme des retraites. Quant au fond, ce n’est que trente ans plus tard que la négociation sur la flexisécurité a vu le jour. Que de temps et sans doute d’emplois perdus.

Le premier syndicat des cadres

La CFDT travaille dans l’intérêt des salariés avec tous les gouvernements. Trois ans plus tard, en 1987, nous avons réuni plus de mille cadres au Palais des Congrès de Paris dans la perspective de l’an 2000. La première journée nous a valu quelques sifflets pour l’accueil de Philippe Séguin, alors ministre du Travail. La deuxième journée a permis la présence de nombreux responsables internationaux du syndicalisme cadre. Michel Rousselot7 a occupé par la suite une place très importante dans l’organisation du syndicalisme cadre aux échelons européen et mondial. J’ai toujours été sensibilisé à ces contacts internationaux qui s’organisent dans le relationnel de longue durée. L’international donne du recul par rapport à notre action et une meilleure compréhension de notre culture française et notre propre histoire syndicale. Dans un congrès mondial, vous êtes davantage considéré comme représentant du syndicalisme français que de la CFDT, au même titre que les autres confédérations françaises. Je crois qu’une expérience internationale donne un plus pour devenir un responsable national. Ce qui fut le cas pour Jean-Paul Bouchet avant d’être élu secrétaire général de la CFDT Cadres et d’autres syndicalistes comme lui.

C’est dans cette période que Michel est venu me démontrer qu’avec les résultats des élections du secteur public qui venaient d’avoir lieu, la CFDT devenait première organisation représentative chez les cadres, contrairement à l’opinion qui donnait cette place à la CFE-CGC. Nous avons alors monté une opération médiatique en envoyant aux journalistes un cadre vide puis, jour après jour, un morceau d’histogramme pour le remplir. Une fois complet, cet histogramme montrait clairement la première place de la CFDT. Cela n’a valu qu’un entrefilet dans Libération, sauf que le lendemain, Paul Marchelli, président de la CFE-CGC, convoquait un petit-déjeuner de presse pour contrer nos affirmations. La conséquence immédiate a été une page entière dans Libé pour accréditer notre thèse. Les journalistes adorent les polémiques. Mais j’ai toujours eu de bonnes relations avec cette profession. C’est possible, si l’on n’est pas parano, comme le sont certains syndicalistes qui attendent toujours de la part des journaux des commentaires positifs par rapport à leur action. Un coup de chapeau au passage à Michel Noblecourt (Le Monde) qui continue à alimenter le journal de rubriques pertinentes sur l’évolution du syndicalisme et de ses organisations… Et je salue également Le Monde Initiatives8 et Alain Lebaube qui n’ont cessé de vouloir faire vivre le social dans le journalisme comme un sujet en soi à partir du terrain et non à partir de la seule vision économique.

Pouvoir de la presse, démocratie représentative, démocratie participative... Ces débats traversent toutes les organisations politiques et syndicales. La CFDT penche davantage vers la démocratie participative qui donne du pouvoir aux syndiqués et aux salariés et pas seulement aux élus. Elle fait de la démocratie un principe d’organisation. Je voudrais rendre hommage en conclusion à Philippe Brocard, membre de l’équipe nationale des cadres CFDT, assassiné il y a juste trente ans jour pour jour par l’extrême-droite dans la campagne législative de Michel Rocard. Il incarnait par sa vie et toute son action militante cette valeur. Soyons dignes de toute action militante.

1 : Association nationale des directeurs et cadres de la fonction personnel, devenue Association nationale des directeurs de ressources humaines (ANDRH).

2 : Secrétaire général CFDT de 1971 à 1988.

3 : Conseil national du patronat français, devenu Mouvement des entreprises de France (Medef) en 1998.

4 : Centre d’étude et de formation pour l’accompagnement des changements, Crefac.

5 : Présentée par Christophe Dechavanne, diffusée sur TF1 de 1988 à 2001.

6 : Secrétaire général CFDT de 1988 à 1992.

7 : Ancien secrétaire général adjoint CFDT Cadres. Il a contribué à la création en 1993 d’Eurocadres, dont il a assuré la présidence jusqu’en 2005.

8 : Ancien supplément hebdomadaire du journal Le Monde, valorisant la société civile et les enjeux territoriaux.

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