La fin des co.co.co.

Une réforme incomplète
Année 2004 - Revue n°412

La disparition programmée des collaboratori coordinati e continuativi, ces faux indépendants qui constituent l’une des aberrations du marché du travail italien, va amener près de 2,6 millions de personnes à changer de statut. On est loin, ici, des 20 ou 30 000 portés français, et il n’est pas besoin d’être grand clerc pour deviner que sous l’apparence d’une médiation entre travail salarié et travail indépendant, les co.co.co. sont en réalité une forme d’emploi au rabais. Près d’un tiers d’entre eux ne travaillent en effet que sous ce statut, conçu à l’origine pour des jobs d’appoint, et n’ouvrant droit qu’à des garanties réduites : presque pas de retraite, de congé maladie ou maternité, pas de congés payés, des procédures de licenciement réduites au minimum, des indemnités dont il vaut mieux ne pas parler, et pour couronner le tout aucune allocation chômage. La plupart des co.co.co. sont des jeunes. Bien sûr, dans un contexte italien marqué par l’importance du travail au noir, ce système a pu permettre de faire rentrer des emplois dans la légalité ; l’extrême rigidité des procédures de licenciement en Italie, d’autre part, peut expliquer le choix de nombre d’organisations (parmi lesquelles, on s’en doute, la plupart des administrations, qui échappent d’ailleurs à la réforme) pour cette forme de travail sous-protégée. Mais il était temps d’en finir. Pour autant, on ne pouvait attendre du gouvernement Berlusconi qu’il se défausse de son credo ultralibéral, et la loi Biagi, du nom de l’économiste assassiné en 2002 qui a inspiré cette réforme, a d’abord pour vocation de donner plus de flexibilité au marché du travail. Pour des syndicats attentifs aux effets positifs de la réforme sur une croissance atone, il ne s’agit donc pas d’applaudir des deux mains : la dite « flexibilité » pourrait bien n’être que le faux-nez d’une réduction du coût du travail dont l’intérêt économique à court terme est loin d’être évident, et dont les effets à long terme sont clairement négatifs.

L’économie stagne, et même là où nous enregistrons des signaux de croissance, le chômage persiste et les salaires sont à la baisse. Ainsi nous habituons-nous à l’idée que c’est le travail, et non le poste de travail, qui doit être garanti ; mais il semble que nous ne soyons pas au bout de nos contradictions.

Nous avons mis beaucoup d’espoirs dans la réforme du marché du travail. Celle-ci est à peine née, que certains de ses éléments sont déjà modifiés avec des ajouts et des variations, tandis que des critiques se font entendre chez ceux qui doivent l’appliquer et jusque chez ses inspirateurs… « Des résultats insuffisants », « il vaudrait mieux s’en prendre aux deux points noirs de l’économie italienne : le chômage des femmes et des jeunes »…

Il s’agit pourtant d’un dispositif complexe et diversifié, et il est encore bien tôt pour juger de ses effets. Les ombres alternent avec la lumière. La clé de lecture que nous utilisons pour évoquer cette réforme, c’est la flexibilité, un outil destiné à permettre à notre économie de supporter le choc de la mondialisation, l’arythmie de la demande, et bien souvent sa faiblesse. C’est elle qui permet de comprendre la fin du monopole public des services à l’emploi, qui va se traduire dans les faits par leur décentralisation. Des acteurs plus nombreux les prendront en charge : communes et groupements de communes, organismes bilatéraux, écoles et universités se voient offrir la possibilité de devenir des agences pour l’emploi, afin de rapprocher l’offre et la demande et de rendre plus efficace la gestion du marché du travail, avec des actions ciblées vers les entreprises et les personnes.

D’après l’Istat [l’Insee italien], qui sous la loi italienne dénombre 48 types de contrats de travail différents, il faut prendre garde à ce que la multiplication des formules ne contribue à rendre les organisations plus difficiles encore à gouverner. Il manque en effet un cadre de référence précis, qui tienne compte aussi bien des besoins des entreprises que de ceux des salariés. Sans une certaine homogénéité entre les différents types de salariés, la communauté de travail se décompose, et les efforts consentis pour améliorer la qualité et augmenter la compétitivité ne servent à rien. Considérons seulement la différence entre les CDD et les contrats de projet, pour ce qui est des cotisations retraites : on passe de 32% à moins de 19%. Le contrat de projet est né pour corriger les abus de contrats co.co.co. qui avaient fini par concerner une immense quantité de travailleurs. Si l’on cherche à tout prix la flexibilité, on pourra sans doute trouver des formes encore plus souples parmi les 48 types de contrats énumérés par l’Istat. Avec de telles différences dans les cotisations sociales, on peut soupçonner qu’au lieu de répondre au besoin de flexibilité, les nouvelles formes répondent surtout à l’objectif de réduire le coût du travail. Il suffit dès lors de considérer les cotisations affectées à la formation continue pour comprendre que derrière cette « flexibilité » se cache une triste, préoccupante et avilissante précarité.

Les instruments de la flexibilité ne peuvent être utilisés pour accélérer le déclin des conditions de travail. Ce serait comme de combattre le terrorisme en renonçant aux principes de l’Etat de droit. La réforme du marché du travail, même corrigée de ses défauts les plus flagrants, ne donnera aucun effet si elle n’est accompagnée par une politique volontariste, aussi bien chez les partenaires sociaux que chez les politiques, pour favoriser l’innovation et la recherche.

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